NOMS DONNÉS AUX NOTIONS GÉNÉRALES
pompe de l'expression ne cache plus rien que de juste et de conforme à la nature des choses.
Le mot essence n a obtenu sa célébrité philosophique cfue sous le règne de la Schokstique. Ce que les Platoniciens appelaient Vidée d'une espèce, les Scholastiques l'ont appelé son essence. Ce mot est , dit -on, de Cicéron; mais , malgré une aussi grande autorité , il n'a eu cours dans la philosophie que long-temps après lui. Les Scholastiques rendaient aux essences à peu près le même culte que Platon avait rendu aux idées, Ijds essences des choses étaient incréées, éternelles. et immuables.
Locke distingue deux, espèces ^essences , l'essence réelle et l'essence nominale. Il entend par essence réelle cette constitution, d'un individu qui le fait être ce qu'il est; cette essence conimence et finit avec l'individu à qui elle appartient; ce n'est donc pas l'idée platonicienne. Uessence nominale est la constitution d'une espèce , ou ce qui fait qu'un individu est de telle espèce; d'oii il suit qu'elle n'exprime que cette combinaison d'attributs qui est signifiée par le nom de Tespèce , et que l'esprit con-> çoit abstraction faite de toute existence.
Ainsi Yessence d'une espèce est la même chose que Vidée de cette espèce dans la langue de Platon.
Si l'on restreint le mot idée au sens qu'il avait parmi les Platoniciens et les Pythagoriciens , on trouvera que plusieurs des observations de Locke sur les idées sont justes et vraies , et que d'autres soiit moins exactes.
Il sera vrai , par exemple ,. que la plupart des mots , c'est-à-dire, tous. les termes généraux, signifient des idées; mais que les noms propres signifient des individus , et' non des idées. Il sera vrai non-seulement qu'il' y a des idées générales et abstraites, mais que toutes les idées sont générales et abstraites. l\ sera vrai non*seu!ement^
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que les animaux n'ont point d'idées abstraites , mais qu'ils n'ont point d'idées du tout. Mais ii ne sera pas vrai , que nos idées simples dérivent immédiatement de la sensation , ou de la conscience; il est évident, au contraire, que ni la $ens9tion ni la conscience ne produiraient une seule idée simple, sans le concours des autres facultés. Les objets sensibles, ceux de la mémoire et de la conscience, ne sont pas des idées; ce sont des choses individuelles; il faut que l'entendement les résolve en leurs éléments, pour que nous ayons des idées simples; comme il est nécessaire qu'il combine ensuite ces idées simples en faisceaux , auxquels il annexe des noms , pour que nouç. 9yons des idées complexes.
J'ajouterai que le savant auteur de V Origine et des progrès du langage^ et peut-être son savant ami k docteur Harris, sont les seuls écrivains modernes que je connaisse , qui aient employé le mot idée dans le sens restreint de la philosophie de Platon; ce qu'il faut sans doute attribuer à leur connaissance profonde de la philosophie ancienne. On ne saurait trop regretter qu'un mot, qui avait dans cette philosophie une signification distincte, et qui aurait été une acquisition réelle pour notre langue s'il l'avait conservée , ait été employé d'une ma-, nière si vague et si équivoque par les modernes.
De tout ce que j'ai dit sur les conceptions générales et abstraites,, on peut, je pense, tiirer les conclusions suiyantes.
1^ C'est à Tabstraction que l'entendement humain doit ses notions les plus simples et les plus distinctes. Les objets les plus simples que nous présentent les sens sont complexes et indistincts , tant que l'abstraction ne les a pas résolus dans leurs éléments; et l'on peut en dire autant des objets de 1^ mémoire et de la conscience.
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2^ Les notions complexes les plus distinctes sont celles que l'entendement lui-même compose en combinant les notions simples qu'il a acquises par l'abstraction.
3** Sans les facultés d'abstraire et de généraliser , l'esprit humain n'aurait point inventé des méthodes de classification, ni distribué les choses en genres et en espèces.
4® Sans les mêmes facultés , il serait incapable de définir ; car les individus ne sont pas susceptibles de défini-^ tions : les universaux seuls en comportent.
5® Sans notions abstraites et générales, il n'y aurait ni raisonnement, ni langage.
6° Les animaux ne se montrant point capables de distinguer les diverss attributs d'un même sujet, de classer les choses en genres et en espèces , de définir , de raisonner , de communiquer leurs pensées par des signes artificiels, comme le font les hommes, il y a lieu de croire , avec Locke, qu'ils sont privés de la faculté d'abstraire et de généraliser, et que c'est une différence spécifique entre eux et l'espèce humaine.