OPINIONS SUR LES UNIVERSAUX
d'une existeocp éternelle fut rejetée par Aristole comme chimérique; quant aux deux autres, il les reconnut sous d'autres noms. Il n'admettait pas l'existence de natures universelles , antérieures à la création des individus ; il se contentait de dire que tous les individus sont composés de matière et àe forme ^ et que c'est une forme commune , possédée par divers individus, qui constitue le genre. On voit que cette forme est Vidée de Platon. L'intelligence humaine est constituée de manière à saisir les formes, qui sont l'objet propre de ses contemplations , tandis que la matière n'est saisie que par les sens. Toutes ces spéculations sur la nature des unii^ersaux datent des premiers siècles de la philosophie. J'aurais voulu , et pour mes lecteurs , et pour moi , les présenter dans des termes plus intelligibles.
La division desuniversaux en cinq classes , le genre, l'espèce, la différence spécifique , les propriétés et* les accidents , est également très-ancienne , et les Péripatéticiens l'empruntèrent probablement de l'école pythagoricienne.
Porphyre dans son introduction aux Catégories d'Aristote , nous a donné un traité très-lucide sur les univer* saux ; mais il a omis les questions métaphysiques dont leur nature a été l'objet , et entre autres celles de savoir si les genres et les espèces existent réellement dans la nature, ou. s'ils ne^ sont que des conceptions de l'esprit humain ; et en supposant qu'ils existent dans la nature , s'ils sont corporels ou incorporels , inhérents aux objets sensibles ou détachés de ces objets; etc. Il annonce qu'il omet ces questions pour être court , parce qu'elles sont obscures et difficiles et qu'elles exigeraient une discussion approfondie. On peut présumer que ces questions exercèrent l'esprit des philosophes, jusqu'au onzième siècle.
Vers cette époque , Rocelin , ou Rousselin ( Roscelinus)^
a5o ESSAI V. CHAPITRE VI.
maître du célèbre Abélard, introduisit une nouvelle doctrine, et soutint qu'il n'y a rien d^ universel que les termes ou les noms. Celte hérésie et quelques autres semblables, lui valurent les honneurs de la persécution. Mais grâce à son éloquence , et à celle de son disciple Abélard , sa doctrine se répandit. Ses partisans furent appelés ISominalistes. Ses adversaires , qui soutenaient qu'il existe réellement dans la nature deschoses universelles, reçurent le nom de Réalistes, L'effet de cette controverse fut de partager les Scholastiques en deux sectes. QUelques-uns, cependant, mais en petit nombre , adoptèrent une opinion intermédiaire; l'universalité, que les Réalistes plaçaient dans les choses , et les Nominalistes dans les noms , ils la mirent dans nos conceptions, prétendant qu'elle ne pouvait être, ni dans les noms, ni dans les choses: de là vint le nonfi de Conceptualistes qu'on leur donna. Mais exposés aux feux opposés dds deux partis rivaux, ils ne jouèrent qu'un rôle fort secondaire.
Au moment où la secte des Nominalistes était près d'expirer , elle reçut au quatorzième siècle un nouvel éclat, et pour ainsi dire une vie nouvelle, sous la plume de Guillaume Occam , disciple de Dtms Scot. A sa voix , la dispute sur les universaux a parte rei^ se réveilla avec une incroyable animosité dans les universités de France, d'Angleterre , et d* Allemagne; on ne s'en tint pas aux arguments, ni même aux injures , on en vint aux coups , et des émeutes sanglantes signalèrent la fureur des deux partis. Cette! guerre philosophique se prolongea jusqu'au temps , où les doctrines de la réforme vinrent fixer sur dés discussions plus sérieuses , l'attention des hotnmes éclairés.
Après la reflàissance des lettres, Hôbbes adopta l'opinion des Nominâlistes.ccll estclair qu'il n'y a rien d'universel que
OPmiOJVS SUR LES UNIVERSATTX. aSi
« les noms, dit-il, dans son Traité de la nature humaine '. » a Puisqu'il n'y a d'universel que les noms , répète-t-il ail- « leurs, les noms propres rappellent à l'esprit une seule <( chose, et les termes généraux une seule entre plusieurs ^.»
Selon l'ancienne division des partis sur la question, Locke devrait être placé parmi les Conceptualistes. Il ne prétend pas qu'il y ait des choses universelles dans la nature, mais il soutient que nous avons des idées générales que nous formons par abstraction ; et cette faculté de former des idées générales et abstraites , est , à son avis , ce qui distingue princifpalement l'intelligence humaine de celle des animaux.
La doctrine de Locke, sur ce point, a trouvé deux illustres contradicteurs dans Berkeley et dans Hume, qui adoptèrent complètement l'opinion des Nominalistes. « Cette opinion , que la pensée a la faculté de former des « idées' abstraites, dit Berkeley, a singulièrement nui aux c< progrès delà philosophie spéculative, et elle a causé des « erreurs innombrables dans, presque toutes les parties de a la science. »— « Les idées abstraites sont comme un ré- (c seau tissu de fils déliés oii les esprits se sont malheu- « reusement laissé prendre ; on les a vus s'y engager et « s'y envelopper plus avant, selon qu'ils avaient plus d'arec deur et de subtilité. )>--^(c De tous les faux principes qui « ont prévalu dans le monde , aucun n'a exercé une incc ftuence aussi funeste que celui des idées abstraites ^. »
Berkeley consacre donc vingt-quatre pages de l'introduction de son livre à la réfutation de ce principe, et il porte, dans cette réfutation, une ardeur égale à Fantipathie^ philosophique qu'il lui inspirait.
^ De la Nature humaine , chap. v , § 6.
» Leviathan, part. I , chap. iv.
^ Principes de la connaissance humaine , Introductioa.
aSa ESSAI V. CHAPITRE VI.
Le zèle du sceptique Hume ne le cède point à celui du pieux évêque de Cloyne. « On a élevé , dit-il , au sujet <( des idées générales ou abstraites , une question fort im- <c portante ; on a demandé si ces idées sont générales ou c( particulières dans la conception même qu'en a Tesprît» « Un grand philosophe (Berkeley) s'est élevé contre l'o- (c pinion communément reçue à cet égard, et a soutenu que <c toutes les idées générales ne sont que des idées parti- « culières attachées à un certain terme qui leur donne une « signification plus étendue , et qui fait qu'à leur occa- <f sion nous nous rappelons d'autres individus semblables. f( J'envisage cette remarque comme une des plus grandes « et des plus précieuses découverte^ qui aient été faites <c récemment dans la république des lettres, et je vais ta- « cher, en conséquence^ de la confirmer par quelques « arguments, qui , j'espère , la mettront hors de doute *. »-
Avant de quitter ce sujet, je ferai quelques réflexions sur la doctrine de Berkeley et de Hume.
I. Il n'est point exact dédire que nous ayons des idées générales ou abstraites, soit dans le sens populaire, soit dans le sens philosophique de ce mot. Dans le sens populaire^ une idée est une pensée, ou l'acte de Fesprit quand il pense et qu'il conçoit; comme tout acte de Pesprit est individuel , il n'y a point d'idée générale en ce sens. Dans le sens philosophique, une idée est une image, soit dans l'esprit , soit dans le cerveau ; selon Locke , cette image est l'objet immédiat de la pensée ; selon Hume et Berkeley, elle est son seul objet; or, de telles images sont de pures chimères ; et quand elles auraient quelque réalité , elles seraient toutes particulières. Par cette raison qu'il n'existe que des individus, il est évident que les univer-.
> Traité de la nature humaine , 1. I, pari, i» s<îct* 7.
OPINIONS SUR LES UNIVERSAUX. a 53
saux ne sont ni des actes de l'esprit, ni des images qui résident dans l'esprit.
Il n'y a donc point d'idées générales, ni dans Tune ni dans l'autre des deux acceptions modernes du mot idée. Berkeley et Hume ont donc ici l'avantage sur Locke; et leurs arguments contre lui sont très-bons comme arguments ad hominem. Ils ont pénétré bien plus avant que lui dans les conséquences de la théorie des idées qui leur était commune; et ils ont raisonné avec une égale justesse, lorsqu'ils ont déduit de cette théorie qu'il n'y a point de monde matériel , et que l'esprit humain n'a point de faculté d'abstraire.
Un disciple de Platon pouvait donner le nom d^idée à un triangle; mais dans le style de la philosophie moderne, un triangle n'est point une idée, et on n'attribue point aux idées les propriétés des triangles. Il n'y a point d'idée qui ait trois côtés et trois angles; nous n'avons jamais entendu parler d'idées équilatérales , isocèles, scalènes , à angles droits , aigus ou obtus. Si ce ne sont point là des attributs qui conviennent aux idées , il s'ensuit qu'un triangle n'est pas une idée. Le même raisonnement s'applique à tous les universaux.
L'idée philosophique existe au moins lorsqu'elle est l'objet de la pensée; mais les universaux n'ont aucune sorte d'existence qui leur soit propre, et qui s'applique à un temps et à un lieu déterminés. Celle qu'on semble leur accorder fait partie de l'existence des individus et signifie seulement qu'ils sont les attributs de ces individus; elle n'est autre chose que la prédicabilité , ou la capacité d'être attribuée à un sujet. La dénomination àt prédicats par laquelle on les Résignait dans la philosophie ancienne, ^st celle qui exprime le mieux leur nature.
a. On doit tomber d'accord, ce me semble, que les
universaux ne peuvent pas être imaginés quand on restreint le mot imagination au sens qui lui est propre. «J'ai, <c dit Berkeley^ la faculté d'imaginer ou de me représenter « par des idées tous les objets individuels que j'ai perçus , « de les combiner et de les diviser de mille manières. Je « puis imaginer un homme avec deux têtes , ou la partie (( supérieure d'un homme jointe au corps d'un cheval ; je « puis imaginer la main , l'œil , le nez , abstraits ou sé- « parés du reste du corps. Mais quelque œil ou quelque nez c< que j'imagine, ils ont nécessairement une forme ou une <( couleur particulière ; de même l'idée d'un homme que « j'imagine est néceissairement celle d'un homme blanc « ou noir, droit ou courbé , grand ou petit ^ etc. '. »
11 n'y a personne qui n'éprouve en effet qu'il est impossible d'imaginer un homme qui n'ait une couleur, une forme , une stature déterminée.
L'imagination ^ comme nous l'avons observé, signifie proprement la conception des apparences visibles d'un objet; et puisque Funiversel n'est pas un objet sensible, il ne peut pas être imaginé, mais il peut être distinctement conçu. Quand Pope dit : V étude la plus digne dethomme^ €est thomme\ je l'entends parfaitement sans imaginer un homme blanc ou noir, droit ou courbé. On confond trop souvent la simple conception avec l'imagination , et les deux mots sont trop souvent employés comme synonymes. Je puis concevoir l'impossible , et je ne puis pas l'imaginer; je puis concevoir une proposition et une démonstration , je n'imagine ni l'une ni l'autre ; je puis concevoir l'entendement , la volonté, le vice, la vertu, tous les attributs de l'esprit , je ne les imagine point. De même je puis concevoir distinctement les universaux , et je ne puis pas les imaginer.
I Introduction,
OPINIONS SUR LES UJVIVERSAUX. a 55
Comment counais-je les universaux? je l'ignore ; mais j'ignore aussi comment je vois, comment j'entends, comment je me souviens. Ces facultés me sont aussi impénétrables que celle qui me fait concevoir ce qui n'existe pas. La constitution de nos facultés originelles ne se révèle point à notre intelligence; et peut-êlre n'est-elle connue que de celui qui nous les a données.
Mais nous ne devops point nier un fait dont nous avons la conscience , parce que nous ne savons pas l'expliquer. Ce qu'il y a de certain , c'est que les universaux ne sont pas conçus au moyen de leurs images présentes dans l'esprit ; car l'image d'un universel , est une absurdité.
3. Il me semble que , dans cette question , la vérité se trouve partagée entre Locke et ses adversaires. Locke a très-bien vu que le pouvoir de former des conceptions générales est une des plus nobles facultés de l'esprit humain, et celle qui distingue le plus l'Homme des animaux; mais il n'a pas vu qu'elle est inconciliable avec l'hypothèse des idées.
Il n'a point échappé à Berkeley et à Hume que Locke s'était engagé dans des théories incompatibles et contradictoires; mais au lieu de rejeter l'hypothèse des idées, ils ont proscrit la faculté de l'abstraction , et n'ont laissé par-là aucune différence spécifique entre l'intelligence humaine et celle des animaux.
4. Il est impossible à Berkeley, lorsqu'il raisonne avec le plus de force et de subtilité contre les conceptions générales, de ne pas toipber à chaque instant dans des concessions involontaires qui en prouvent la réalité. •
«On peut, dit- il, considérer une figure purement « comme triangulaire , sans faire attention aux qualités « des angles ou aux rapports des côtés : l'abstraction va «jusque-là; mais cela ne prouve point qu'on puisse se « former une idée générale d'un triangle. »
Celui qui peut considérer une figure purement comme triangulaire , conçoit apparemment ce qu'il considère; car nul ne peut considérer ce qu'il ne conçoit pas. Il conçoit donc une figure triangulaire, purement comme telle. Or, l'idée générale et abstraite d'un triangle , n'est rien de plus.
Celui qui considère une figure purement comme triangulaire , comprend nécessairement ce que signifie le mot triangulaire ; or, il ne le comprendrait pas , s'il embrassait dans sa conception la moindre particularité relative aux angles et aux côtés. D'où il suit que considérer une figure purement comme triangulaire , c'est concevoir un triangle abstraction faite de la mesure des angles et du rapport des cotés.
Voici encore une concession de Berkeley : « Considérer <c Pierre simplement comme homme ou simplement comme <c animal , c'est simplement ne pas considérer à la fois une « conception tout entière ; il n'est pas besoin pour cela c( d'idées abstraites. » J'observe que celui qui considère Pierre comme homme ou comme animal, sait ce que signifient les mots homme et animal; or, quand on sait cela , on a des conceptions générales et abstraites.
La conséquence naturelle des passages que j'ai cites, c'est que Berkeley pensait tout ensemble que nous avons la faculté d'abstraire , et que nous n'avons point celle de produire des idées abstraites; et c'est de quoi je tombe d'accord. Mais comment concilier un aveu aussi positif avec le prin. cipe qu'il a posé auparavant en ces termes : (( Il est ima possible d'abstraire l'une de l'autre, ou de concevoir ce séparément des qualités qui ne peuvent exister l'une « sans l'autre. » Cela ne s'accorde ni avec ce qu'il a concédé plus haut, ni surtout avec l'expérience.
Concevoir une figure purement comme triangulaire, et