‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 61 sur 84 · DE LA CAUSALITÉ ET DE L INDUCTION · texte numérisé non relu

DE LA CAUSALITÉ ET DE L INDUCTION

t;ous les pbéoomèaes naturels , comme des causes semblait les à la notre, c'est-à-dire, volontaires et iatejlligeiites^ comme elle.

Telle est l'opinion de M, Royer-^Collard sur la nature et l'origine du principe causalité. Passons maintenant au principe d'induction.

II. i" a Le principe d'induction , dit-il , repose sur deux jugements. L'univers est gouverné par des lois stables; voilà le premier. L'univers est gouverné par des lois générales; voilà le second.

a II suit du premier que, connues en un seul point de la durçe, les lois de la nature ie sont dans tous; il suit du second que, Connues dans un seul cas> elles le sont dans tous les cas parfaitement semblables.

ce Ainsi rinductipn nous donne à la fois l'avenir et Tanalogip. Son caractère propre est de conclure du particulier au général , et par là , elle est diamétralement opposée à la déduction ou au raisonnement pur, qui conclut toujours. du général au particulier. Elle fait qu'il y a, en quelque sorte , deux raisons humjaines qui ont chacun^ liBurs principes, leurs règles et leur logique. La logique du (raisonnement pur est celle d'Aristote et de la géométrie , selon laquelle toute proposition certaine remonte par une qhaine non interrompue à un principe évident eqi soi. La logique du raisonnement inductif a. été créée par Bacon dans le Novum organum ; le? quatre règles de Newton , regulœ philosophandi,en sont les principes les plus généraux» Elle est bien plus difficile et bien plus utile que l'autre ; car la philosophie naturelle et la philosophie de l'esprit hu-

a8o FRAGMENTS.

main étant des sciences de pure induction , la Ibgique dé l'induction est l'instrument de toutes les découvertes qu^on y peut faire.

t< Si les lois de la nature n'étaient point stables ,iF n'y aurait pas d'expérience. Mais la stabilité des lois de ha nature fait qu'une seule succession bien constatée devient, comme le dit Bacon , une proposition éminente , un lieu élevé, une tour, du haut de laquelle l'esprit embrasse une multitude d'événements dans une durée illimitée.

« Si les lois de la nature n'étaient point générales , là connaissance humaine serait bornée aux individus qui auraient été soumis à l'expérience. Mais les mêmes lois régissant les individtts semblables, et la similitude extérieure étant le signe constant de la similitude intérieure, l'apparente variété des phénomènes diminue peu à peu, et l'esprit finit par la resserrer comme en une poignée , selon l'énergique expression de Bacon : Sunt particularia pnenoTnœna y manipuli instar ^ ad ingenii commenta '. »

Après avoir ainsi distingué et caractérisé les dieux jugements qui constituent le principe d'induction , M. Royer- Collard obsierve qu'ils ne sont pas plus des propositions identiques que le principe de causalité. Mais tandis que le principe de causalité est nécessaire et évident par luimême, les deux jugements dont il s'agit ne sont ni Vxxxx ni l'autre. En effet, nous concevons parfaitement la possibilité des propositions contradictoires. Nous regardons la stabilité et la généralité des lois de la nature simplt>^ ment comme un fait; et nous y croyons, parce q^u'il est,

X Xovum Orgamim^ liv. I.^ Apopht. xia.

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et HOU parce qu'il serait absurde ou impossible qu'il ne fût pas.

2® Mais qui nous a appris ce fait? « Notre nature ellemême, répond M. Royer-CoUard , et non point Texpérience. L'expérience est au passé et renfermée dans les limites de l'observation. £lle est si peu la source du principe d'induction qu'il agit avec bien plus de force à l'âge où l'expérience est la plus faible. » — Nous ne faisons qu'indiquer ces arguments en nous servant des expressions mêmes de l'auteur que nous recueillons dans ses notes ; nous craindrions de fausser sa pensée en la développant.

Ainsi le principe d'induction est encore une de ces vérités qui ne sont ni des propositions identiqueis ni des généralisations de l'expérience , et qui accusent de fausseté le système de Locke et de Condillac sur l'origine des connaissances humaines.

Telle est la substance de la doctrine de M. Royer-Collard sur la nature et sur l'origine des deux principes de causalité et d'induction. Il termine en indiquant les principales applications du principe d'induction; il en est trois qu'il signale particulièrement.

i*^^ « C'est le principe d'induction qui nous persuade de la permanence du monde matériel. C'est un fait que Turgot et Condorcet ont entrevu; mais ils ont confondu l'existence avec la permanence. C'est la causalité et la perception qui nous donnent l'existence des qualités secondes et des qualités premières, et non point l'induction. Mais la causalité et la perception ne donnent que l'existence actuelle; la permanence de cette existence est révélée par l'induction.

îiSa FRAGMENTS.

a" « C'est IHocIuction qui nous met en rapport avec la imture , qui orée ce que Bacon appelle commerciwn men* tis et rerum. Sans elle l'univers ç^e serait qu'un vaste cadavre ; l'induction lui donae la yie et lui prête en quelque sorte la parole , en nous apprepant que cH^que événement est un signe dont la valeur est constante^ et qui nous révèle à la fois, révéuèment qui a précédé et celui qui va suivre. Ce langage de la nature est l'étude des animaux et des enfants comme celle des philosophes; mais les philosophes, dit ingéaieuseraent {Idd, en sont les critiques, La nature ne ment jamais, dit encore Reid; mais pour trop nous hâter d'interpréter son langage , ou pour vouloir l'interpréter en certains cas où il ne nous, est pas intelligible 9 nous tombons dans unç foule d'erreurs.

a Pourquoi nous trompons-nous, si souvent dans la recfherçhe des causes , ou , ce qui revient au même , dans. 1 évaluation des signes ? Nous ne nops tromperions jciçiais si la nature nous présentait le signe et la chose signifiée en conjonction immédiate , et parfaitement isolés de toute circonstance. Elle le fait en certains cas ; ainsi dans la communication du mouvement par le choc, dans les sensations attadiées aux perceptions du toucher, dans la .ct)mbuâtion qui suit le contact de la flamme , dans la dé-^ tonnation de la poudre qui succède à la production de l'élincelle , lés lois de la nature se manifestent trèspromptement à tous les hommes, et, une fois connues^ ^Ues le sont pour toujours. Mais toutes les choses coexisr tent dans le temps , et un nombre pjus ou moins grand

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Coexistent à la fois dans le temps et dans le lieu. Qu'un évëhement , au lieii d*être précédé par une seule circojnstance, co^niïie dans les' exemples précédents , soit précédé par plusieurs; alors, pour découvrir sa cause, Û devient nécessaire d'énumérer toutes les circonstances qui l'ont précédé , et de procéder ensuite par voie d'exclusion à la détermination de celle qui a produit l'effet. Or, il y a des cas oii l'énumération est impossible , et c'est pourquoi^ par exemple , on n'a pu déterminer la cause du beau temps et de la pluie ; il y en a d'autres oh c'est l'exclusion qui est impraticable. Ainsi, pour que l'astrologie fut une science, il faudrait pouvoir isoler un fait de toute» les circonstances sublunaires qui l'environnent , pour le mettre en rapport avec les aspects célestes.

« Telles sont les causes des erreurs où nous tombons en étudiant le langage de la nature.

« La cause des erreurs oh nous tombons en raisonnant par analogie est toute dans l'iniperfection des ressemblances. L'application de la causalité aux êtres inanimés est un exemple d'une analogie vicieuse.

3^ <f C'est l'induction qui nous met en commerce avec nos semblables, comme avec la nature, et qui donne aux signes artificiels de la pensée une valeur constante. Qu'apprenons-nous en apprenant notre langue maternelle? que les hommes ont employé certains sons pot^r expriihèr eertâines choses : ont employé j dis-je ; mais qu'ils continueront de les employer , c'est ce que l'expérience ne peut nous apprendre. Lès hommes nous ont-ils promis qu'ils attacheraient invariablement la même signification au

a84 FRAGMENTS.

même signe ? non ; cela même est impossible ; d ailleurs la promesse serait conçue en paroles; en outre, les enfants ne savent ce que c'est qu'une promesse, û'oii nous vient donc cette prescience des actions libres de nos semblables ?

<c Ici nous, découvrons une correspondance admirable entre les lois du monde physique et les lois du monde moral. L'Auteur de la nature en nous destinant à l'état de société, nous, a munis de deux principes, dont l'un nous porte à dire la vérité, et l'autre à croire qu'on nous la dit. Le principe de véracité correspond à la stabilité des lois de la nature. Le principe de crédulité à l'induction qui généralise les lois observées. Sans ces deux principes les enfants seraient absolument incrédules et incapables d'instruction; ils périraient d'inanition de connaissances. La pratique des tribunaux et tous les raisonnements sur la validité des témoignages prouvent l'existence de ces deux principes, a

Les qualités de la madère sont-^es relatiifes ou abso-

lues?

(leçons 8 »T'9,)

^ Les qualités de la matière sont-elles relatives ou ab-^ solues ? A cette question les philosophes répondent unanimement que les qualités secondes sont purement relatives; le plus grand nombre pensent que les qualités premières sont absolues; quelques-uns cependant assimilent

DU RELATIF ET DE l'aBSOLU, a85

la- résistance aux qualités secondes , et ne conservent le caractère de qualité absolue qu'à l'étendue ; quelques-uns enfin prétendent qu'il n'y a tien, d'absolu dans l'étendue elle-même.

Éclaircissons d'abord les. termes. Qu'est - ce qu'on entend par qualités rdatwes opposées à qualités absolues? Nous allons essayer de le faire comprendre, et de montrer en même temp^ sur quel fondement on a soutenu que les qualités de la matière n'ont rien d'absolu.

Nous connaissons les qualités- premières; nous ne connaissons des qualités secondes que leur existence; elles sont moins des qualités que des puissances, c'est-à-dire des causes conçues par l'esprit et matérialisées dans certains corps. De ces causes , l'effet seul , qui est la sensation,, est directement atteint par notre expérience; de l'effet nous remontons à la cause ; et lorsque notre esprit , aidé des perceptions de la vue et du toucher , et du témoignage de la mémoire, l'a placée dans les corps, l'induction lui donne la permanence, et c'est là uniquement ce qui nous la fait appeler qualité,

La cause et l'effet sont donc les deux termes du rap^ port qui subsiste entre nous et les qualités dont il s'agit. Ces deux ternies sont tels que l'effet ayant lieu, nous croyons à l'existence de la cause , et l'expérience qui ne nous la montre jamais, ne laisse pas de nous montrer où elle réside ; mais elle ne nous apprend rien de plus. En d'autres termes , la sensation n'est accompagnée d'aucune perception ; il ne s'y joint qu'un jugement de causa-

a 86 FRAGMENTS.

Iké qui n'affirme rieu de la cause, sinon qu'elle existe etqu'elle agit sûr notre sensibilités

Ola posé, que le rapport vienne à changer^ que le même aliment, par exemple, qui a excité eu nous «ine sens^itiûa agréabie , vienne à exditer une sensation désagréable , il est évident que le rapport ayant deux termes^ il suffit que l'un des deux ait diangé pour que le rapport soit altéré. Ainsi donc il suffit que l'état de la £îensibilii:é ^it variable dans chaque individu et différent dans des individus différents, pour que la même cause paraisse produire successivement chez l'un et à la fois chez les autres, des efifets opposés. ]Soa-*seulemeiit on n'en peut rien iconclure contre la réalité de la cause, ntais on ne pourrait pa^ même, en conclure qu'elle, est elle-même variable^ quoiqu'elle le soxt sans doute comme toutes les cho- !ses naturelles , et que ^s variations nous soirâ.t indiquées par des signes indubitables.

Yo^là pourtant d'oii l'on est parti pour dépouiller les .qualités secondes de rexistence absolue. On a dit : Le plaisir: et la dcnileiu* ne peu'Vent pas couler, de la mêo^ source; des sensations contraires ne peuvent pas être rapportées aune cause indépendante ^de ces mêmes sensations , .et toujours la même lorsqu'elle agit d'une manière opposée; car si elle était y cette cause^ si elle subsistait en elle-^même, si elle était une seule et même chose^ son action serait uniforme. Les qualités secondes ne sont . donc point une réalité extérieure, elles ne sont que 4^s fictions de nos esprits, et les corps ne sont ni odorante, ni savoureux , ni sonores, ni chauds, iii froids.

DU RELATIF ET DE l'àBÔOLU* àSj

Une GOfifusion daqs le langage est venue au secours de cette conclusion. Dans l'action des qualités secondaires sur notre sensibilité, l'efFet connu et la cause inconnue s'unissent si étroitement dans notre esprit, que le même nom leur ^ été donné dans toutes les langues. Les phi« losophes en ont pris sujet d'accuser le vulgaire de les confondre; et) pour ^emé^lier à cette prétendue confusion, ils ont restreint à l'effet la dénomination qui était commune à la cause. S'ils avaient dit avec simplicité : Les mots odeur, sai^eur^ chaleur^ qui ont signifié jusqu'ici la sensation et la qualité, ne signifieront plus dans nos livres que la sensation , on aurait pu contester l'utilité de cette réforme dans la langue commune , et demander aux philosophes iiu nouveau nom gour la qualité ; mais on les aurait compris , et personne. n'aurait été trompé. Mais quand d'une affaire de mots faisant une découverte, et de l'ambiguïté d'un signe une erreur monstrueuse, ils ont prononcé dogmatiquement que les corps n'étaient ni odorants, ni savoureux, ni sonores, les qualités secondaires, dépouillées de leur nom , ont paru exilées de la nature.

On a cté plus loin; et riàisonnant ,des qualités secondes aux qualités premières , on a dit : Puisque les corps ne sont ni odorants, ni savoureux, ta chauds, ni froids, il se pourrait aussi qu'ils ne fussent ni étendus, ni solides, ni figurés. Cette conséquence était plus qu'une présomption , c'était une conclusion rigoureuse pour les philosophes qui assimilent les qualités premières aux .qualités secondes de la matière. Il n'y a donc de réalité que dans nos sensations; nos sensations sont en dernière analyse

la mesure de. toutes choses, et puisqu'elles soi^t.si prodigieusement variables et mêmes contraires dans, des cir-^ constances semblables, il n'y a rien d'absolu hors de nous, rien qui ait une existence propre, rien ^nfîn dont nous sachions autre chose, si ce n'est que nous pouvons en. ' espérer ou en craindre le plaisir ou la douleur.

Cette doctrine sceptique est fondée sur une double confusion, celle des qualités premières et des qualités secondes de la matière , et celle de la notion que nous avons, des qualités de la matière avec ces qualités elles-mêmes.

Il y a deux questions distinctes à examiner : Avons-nous des qualités des corps une connaissance absolue ou relative? Ces qualités sont-elles-absolues ou relatives en ellesmêmes? £t comme nous ne connaissons pas de la même manière, ni au même d^gré, les qualités premières et les qualités secondes de la matière , cette double question doit être examinée, d'abord^ en ce qui touche les qualités secondes, puis, ensuite, en ce qui regarde les qualités premières.

Nous l'avons déjà dit et nous le répétons; plusieurs de Qos sens ne sont que des instruments de sensations; d'autres sont à la fois des instruments de sensations et des instruments de perceptions. C'est à ceux-ci , et particulièrement au toucher , que nous devons la connaissance des choses extérieures et de leurs qualités perceptibles. Quand nous avons acquis cette connaissance, nous apprenons, par un procédé de uotre esprit très-prompt , quoique trèscomposé, que les sensations de la première classe sont excitées par l'action de certains objets sur nos organes;

DU RELATIF .ET DE t' ABSOLU. 289

nùtis créons aussitôt entre les sensations et les objets un rapport de causalité ; et telk est la nature fondamentale de ce rapport, qu'il suffit de l'effet pour nous convaincre de l'existence de la cause. Nous sommes donc assurés (ju'il réside dans les corps des puissances occultes qui les rendent capables de produire en nous le plaisir et la douleur ; mais ces puissances, que nous appelons très-improprement qualités , nous ne les percevons pas , nous les concluons. Par un renversement apparent de l'ordre naturel, l'efTpt est le principe, la cause est la conséquence, l'effet est la mesure ,lat;auseest la chosemesurée. Toute la notion que nous avons de la cause est dooc renfermée dans la notion que nous avons de l'effet; en ce sens, elle est relative à l'effet; et puisqu'en dernière analyse, le plaisir et la peine sont l'effet, la notion de la cause est toute relative au plaisir et à la peine dont nous sommes affectés par elle. £n uii mot , les qualités secondes ne sont antre -chose pour nous que des pouvoirs inconnus qui exercent sur nous l'empire arbitraire du plaisir et de la douleur. La notion que nous en avons est donc relative. Notre étude des qualités secondes consiste uniquement à rechercher l'action des unes , et à éviter celle des autres ; elle ne se propose pas la découverte du vrai , mais la découverte de l'utile. Si toute la connaissance humaine était de même nature que notre connaissance des qualités secondes , elle n'atteindrait rien d'extérieur en soi ; l'utile serait le seul objet de nos facultés , et la seule règle de nos actions.

Mais de ce que la connaissance des qualités secondes IV. J9

290 FRAGMEITTS.

eat relative ^ s'ensuit-ir qu elles n'aient point de réalité Imn de nous? On éprouve toujours quelque sorte de bojQte quand on surprend des personnages aussi graves que le» philosophes dans des méprises dont il semble que le moindre degré d'attention devait les préserver. Dans leur manière de raisonner sur les qualités secondes , la sensihi* lîlé des êtres animées est la mesure, la qualité ou la cause est la chose mesurée , la sensation est le résultat. Puisque les philosophes imputent à la cause seule les variations cootimii^les du résultat, et qu'ils prétendent par là mettre la cause en contradiction avec elle-même , ils supposent donc que la mesure, par laquelle on obtient le résultat t est fixe et invariable. Cependant ils savent, et nous pou* vous apprendre d'eux-mêmes ,. que cette mesure , qui est la sensibilité, varie à l'infini, non-seulement d'individu à individu , mais dans le même individu à chaque instant de sa durée. Les philosophes raisonnent donc comme un arpenteur qui , ayant successivement employé La taise ^ le pied , et te pouce à la mesure d'un terrain , s'étonnerait d'arriver à des résultats différents, et finirait par soutenir que le terrain n'est qu'une illusion > convaincue de propriétés contradictoires. De ces trois' choses ^ 1« me<* sure, la chose mesurée , et le résultat , sous connaissons parfaitement le résultat qui est la sensation ; nous ne savons rien de la chose mesurée, qui est la qualité,, sinon qu'elle existe; nous ne connaissons pas en elle-même la mesure qui est la sensibilité, mais nous sommes assurés du moins qu'elle n'est pas constante , et cela suffit pour qua ttous soyons hors d'état d'as^rer que U chose mesurée

DU RELATIF ET D]^ L ABSOLU. agi

n'a rien d'absplu. Au fond , il en est de la sensibilité comme des qualités secondes , et des qualités secondes comme de la sensibilité , la sensibilité subsiste indépendamment ^e toute action extérieure , et les qualités subsistent indépendamment de toute modification intérieure.

Passons maintenant aux qualités premières, et voyons si. en raisonnant des qualités secondes aux qualités premières, les philosophes ont respecté les diffé|iences réelles et incontestables qui séparent ces deux classes de faits re* lativement à nous.

Les qualités secondes étant le terme inconnu d'un rap<^ port de causalité , dont nos sensations sont le terme connu , nul doute que la notion que nous mx avons ne soit relative, et que par rapport à nous ces qualités elles-mêmes ne puissent être appelées relatives en ce sens. Elles sont relatives à nos sensations d'abord ; de plus nos sensations étant relatives à l'état de notre sensibilité, les qualités secondes y sont elles-mêmes relatives ; d'où il résulte que la même qualité semble produire des effets différents et même contraires. ;Quand donc l'on dit que les qualités secondes sont relatives, on dit ces deux choses , qu'elles se font sentir et ne se font pas connaître , et que la sensibilité sur laquelle elles agissent , n'est la mesure d'aucune chose, si ce n'est du plaisir et de la douleur. On affirme donc que rien n'est vrai pour nous cies qualités secondes *si ce n'est qu'elles existent et qu'elles nous sont utiles ou nuisibles. Absolu est opposé à relatif dans le sens qui vient d'être déterminé : ainsi quapd on dit des quaUtés premières , comparées aux qualités secondes , qu'elles sont absolues , on dit ces deux choses , qu'elles

29^ fRAGMElCTS.

se font connaître aussi bien que sentir , et que la coûnais^ sance est une mesure certaine et invariable. Oo affirme donc que plusieurs choses sont vraies des qualités premières , que ces choses sont vraies en elles-mêmes et indépendamment de nos moyens de connaître , et qu'elles nepourraient pas être perçues autres^ comme le même breuvage est senti doux et amer four-à-tour. En un mot, on dit qu'il y a de l'absolu dans les notions que nous en avons. Voilà la question ramenée aux deux points suivants : Connaissons-nous les qualités premier.es ? La faculté qui nous les fait connaître est-elle délusoiré ?

On me dispensera de prouver que nous connaissons lesqualités premières , c'est - à - dire , l'impénétrabilité et l'étendue ; c'est un fait indubitable que nous en avons la notion la plus distincte. Si nous ne l'avions pas , il en se* rait de l'impénétrabilité et de l'étendue comme des qualités secondes; elles ne seraient nommées dans aucune langue. Nier les notions de l'étendue et de l'impénétrabilité , c'est nier la perception ; c'est nier dans l'homme l'opinion d'un monde extérieur; c'est nier l'homme luimême. Faire de l'impénétrabilité et de l'étendue de pures sensations , c'est prétendre que nous sentons l'impénétrabilité et l'étendue , comme nous sentons les odeurs , et qu'alors nous sommes nous-mêmes une étendue impénétrable, ce qui n'est pas moins ridicule pour avoir été avancé par Condillac. Faire de l'étendue et de l'impénétrabilité une qualité seconde, une cause inconnue de quelquesunes de nos sensations, c'est supposer que nous connaissons quelque chose hors de nous avant de connaître

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retendue et l'impénétrabilité , et quelque chose qui n'est ni étendu ni impénétrable. Je m'arrête ; c'est rouler trop long-tenips dans un cercle d'absurdités et de contradictions. Il fallait cependant mpnti^r sous son véritable jour une erreur commune à Mallebranche, à Condillac et à tous ceux des philosophes anciens et modernes qui nient la connaissance proprement dite des qualités premières , quand ils prétendent que nous ne savons rien des choses extérieures ^ si ce n'est qu'elles nous sont utiles ou nuisibles. Nous savons au moins qu'elles sont étendues, figurées et solides; et c'est de là et de là seulement que nous avons appris qu'elles ont d'autres propriétés avec lesquelles nous ne communiquons que par le plaisir et la douleur.

Maintenant notre faculté de connaître est<*elle une mesure absolue et immuable qui , étant appliquée aux mêmes objets , donne des résultats invariables ? ou bien est-elle relative aux lois de notre intelligence^ de la même manière que notre faculté de sentir est relative aux lois de notre organisation physique, et de telle sorte, que la constitution de notre intelligence étant changée, ce que nous percevons tel aujourd'hui, nous parût nécessairement autre , comme l'état de notre sensibilité étant changé , nous sentons amer ce que nous sentions doux auparavant ?

Je dois avertir d'abord que par cqnnais^ance']e n'entends pas cette connaissance parfaite et adéquate , qui n'appartient qu'à l'Auteur des choses : la connaissance de l'homme est bornée comme ses facultés. Je suis loin de vouloir dire que nous sachions tout si|r les qualités premières. Peut-

^94 FRAGJ*ENTS.

être qu'un sixième sens , qui serait au toucher ce que fe toucher est à la vue, nous révèljerait une quatrième di^ ■mension et de nouvelles propriétés de l'étendue. La connaissance admet tous les degrés possibles entre l'intelli^ gence suprême et le néant , et ^ous ce rapport ^ nul doute qu'elle ne soit relative à nos facultés , qui sont nos moyens jde Connaître. Je conviens donc que les choses ne lïoùs^ |)araissent point tout ce qu'elles sont. Mais sont-^ellès ce qu'elles nous paraissent? NouiJ n'y voyons pas tout ce qui peut y être , mais ce que nous y voyons y est-il "en efifèt? Avec d'autres facultés , le verrions-nous différent et même t50titraire? En un mot, la connaissance est-elle incertaine parce qu'elle est iiaaparfaite , et pour admettre le plus et le moins , admet-elle la contradiction ? Voilà la question.

Si l'on me demande de la décider par le raiscmnement,. je suis dans l'impuissance de le faire. Tout ce que 'je puis répondre, c'est qu'il m'est impossible de concevoir une inteHigence à qui l'étendue paraîtrait inétendue , l'impénétrabilité pénétrable , les corps satos figure , ou qui découvrirait dans l'étendue, l'impénétrabilité, Ija figure, des propriétés contraires à celleaque j'y découvre.

La pensée de l'homme est une succession non interrompue , non pas seulement d'idées , comme on l'a dît très-faussemént, mais de croyances explicites ou implicites. L€» croyances de l'esprit sont les forces de Famé et les mobiles de la Volonté. Ce qui nous détermine à croire , nous l'appelons évidence. Il y a autant de sortes d'évidence qu'il y a de lois fondamentales de la croyance humaine. La raison ne rend pas compte de l'évidence ;.

DU RELATIF ET DE l'aKSOLU. ia^5

Vj condamner c'est l'anéantir; car la raison elle-«n^e «i besoin d'une évidence qui lui soit propre. Si le raisonnement ne s'appuyait pas sur des principes antérieurs, 'el par conséquent supérieurs à la raison , l'analyse n'aurait point de fin ni la synthèse de commencement. Ce sont les lois fondamentales de la croyance qui constituent l'intelligence. Elles dérivent de la même source, elles ont la même autorité, elles jugent au même titre; il n'y ft point d'appel du tribunal des unes à celui des autres. Qui se révolte contre une seule se révolte contre toutes;. qui rejette une seule de ses facultés les rejette toutes et abdique sa propre nature. Y a-t-il des armes contre la perception externe; elles se tourneront contre la conscience, la mémoire, la raison, la perception morale. Suffit-il, pour anéantir l'étendue ou pour créer une étendue contradictoire à celle que nous percevons, d'un changement dans la constitution de mon intelligence; d'autres chan^ gements pourront transformer la liberté en nécessité, le vice en vertu, et peut-être les axiomes de la raison en absurdités choquantes. Qu'en un seul point Id^nature de la connaissance ( la nature , dis-je , et non le degré ) soit subordonnée à nos moyens de connaître, c'en est fait de la certitude; rien n'est vrai, rien n'est faux; toutes les existences et tous leurs rapports s'écroulent à la fois dans xm même néant. Ce n'est point assez dire ; tout est vrai et faux: tout ensemble , puisque le faux et le vrai ne diffèrent point du doux et de l'amer ; le néant lui-même est arraché à sa nullité absolue ; il entre dans le domaine du relatif; il est quelque chose ou rien, selon le point de vue

agfi ' FRAGMENTS.

du spectateur. Toutes ces conséquences accablent la d€K> trme dont elles découlent nécessairement ; je ne déclame point ; on les en a tirées avec une exactitude qui ne laisse rien à désirer ni à contester. Les exemples en sont trop connus; les écrits de Hobbes et de Hume sont les plus frappants. C'est donc un fait que la morale publique et privée , le bonheur des individus et l'ordre des sociétés sont engagés dans le débat de la vraie et de la fausse philosophie sur la réalité de la connaissance.

On voit à présent que la philosophie, qui fait de l'homme la mesure de toutes choses, raisonne continuellement des qualités secondes aux quaHtés premières, et de la sensibilité à la connaissance; et on voit aussi que ce raisonnement a été singulièrement favorisé par le paradoxe dont j'ai parlé. Dès qu'il a été admis dans la philosophie, comme une maxime incontestable, que les corps n'étaient ni savoureux, ni odorants, ni chauds, ni froids, il a été naturel d'en conclure qu'il se pourrait bien aussi qu'ils ne fussent pas étendus. Cette confusion^ ^ans laquelle le bon sens lui-même a quelque peine à ne pas s'égarer, est due à l'ambition insensée de déduire tout l'homme d'un fait unique. Le fait ne pouvait pas être plus malheureusement choisi. La sensation est relative à la sensibilité, la sensibilité à l'organisation; donc si la connaissance est déduite de la sensation , elle est relative à l'organisation. Celle-ci altérée , la connaissance s'altère avec elle ; il y a autant de systèmes dç vérité que d'organisations possibles ; autant de systèpiçs de morale que de combipaisons possibles des besoins et des

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appétits. Point de vérité absolue , point de droit , point de devoir; la louange, le blâme, l'admiration surtout, sont des mots vides de sens; l'utile est l'unique contemplation de l'entendement et toute la législation du cœur, législation capricieuse qui n'applique aux actions qu'une règle mobile, et qui n'en a point pour les intentions et les désirs. Je le demande : est-ce à la chaleur de ce triste foyer que naissent et mûrissent les nobles facultés de l'homme? est-ce là que la vertu, le talent même allument leur flambeau? — Tout homme, dit Reid, qui a la conscience de la dignité de sa nature, ne tombera jamais dans les étranges systèmes des sceptiques, et ne soupçonnera pas même qu'ils puissent avoir cours parmi les hommes. — S'ils sont faux , ajoute Reid , ils déshonorent la philosophie ; s'ils sont vrais, ils dégradent l'espèce humaine , qu'ils font le jouet d'une divinité malfaisante. — J'avoue cependant que je ne les crois point aussi dangereux que paraissent le craindre la plupart de ceux qui les combattent. Les hommes ne sont ni aussi bons ni aussi mauvais que leurs principes , et comme il n'y a point de sceptique dans la rue, de même je m'as-* sure qu'il n'y a point de spectateur désintéressé des actions humaines qui ne soit forcé de les discerner comme justes et comme injustes. Le scepticisme n'a point de lueur qui ne pâlisse devant l'éclat de cette vive lumière intérieure qui éclaire les objets de la perception morale, comme la lumière du jour éclaire les objets de la percep-r tion sensible.

1a question du relatif et de l'absolu est née avec la

açB FRAGMEirrs.

philosophie. Il ne pouvait pas en être autrement; car elle est la philosophie elle-même. Les anctens l'ont agitée aussi bien que les modernes , et ils en ont pénétré toutes les conséquences. Protagoras avait peu laissé à faire à Hobbes , à Hume et à Helvétius.

La doctrine de Protagoras est exposée dans le ThécBtète où Haton passe en revue et combat successivement dififé^ rentes définitions de la science. Il commence par celleK^i qui est de Protagoras ^ sdentia est sensus. A cette occa« sion, Platon expose longuement la doctrine de ce philo^ sophe; en voici quelques traits :

ce Rien n'est en soi ; rien n'est une seule et même chose. <cCe qui était grand tout-à-l'heure devient petit, ce qui « était pesant devient léger , ce qui était doux devient ce amer. La blancheur n'est pas dans la chose blanche; « elle n'est pa^ dans l'œil lui-même. Il n'y a donc rien de a réel qtie ce que nous sentons ; et la sensation est le seul «c juge compétent de la vérité. L'homme est la mesure « à0 toute chose ; chacun de nous eelt la mesure de ce « qui est et de ce qui n'est pas. » Si on objectait à Pro*^ tagoras les songes et la folie , il répondait que les sensa^tiens dans cet état n'étaient pas moins yraies ; qu'il n'y avait pas de critérium certain qui pût nous faire dii^în* guer l'état de rêve de l'état de veille ; que ces deux états ne différaient entre eux que par la durée , et que la durée n'est pas la règle de la vérité. Si on objectait à Protagoras qu'à ce compte il n'y a aucune différence entre l'homme et les animaux, aucune entre l'homme et la Divinité, il répondait d'abord qu'il n'y a point de Divinité , Deos de

DU RELATIF ET DE L ABSOLU. aC)^:

medio iollendos ; ensuite que la différence de l'homme et des animaux n'est qu'un préjugé; et qu'entre les hommes, la différence du savant et de l'ignorant consiste , non en ce que le premier sait mieux que l'autre ce que sont les choses y mais en ce qu'il sait mieux le parti qu'on en peut tirer; également impuissant à distinguer le vrai, mais plus habile dans l'art de s'approprier l'utile. Enfin , dit Tiedeman, «eo devolvitur sermo m'M nec falsum esse «( nec verum^ aut si sit , saltem sciri a nobis nullo modo « posse ; proinde tUilUatem esse solam qua^ verum et fol- <c sum metiatur^ idque quod plurimam semper attulisse «c utilitatem experientia docuerrt , pro vero certoque ha- « bendum. »

Ainsi cette doctrine que sentir est tout l'homme, qu'il n'y a rien pour lui que ce qu'il sent , et que toute sa connaissance n'est que la sensation transformée; cette doctrine- si oélébrée parmi nous et qu'on a regardée comme ti^e lumière tout-à-fait moderne devant laquelle devaient fuir les anciennes ténèbres , est précisément la même qui fut enseignée il y a plus de 3,000 ans par le sophiste Pro-. tagoras , qui en avouait au moins lotîtes les conséquences,, puisqu'il professait le scepticisme et l'atliéisme.

Il est remarquable que les mêmes circonstances, le inéme état ^des esprits tamènent à certaines époques les. mêmes erreurs toujours reproduites comme nouvelles,, 4^ qu^on y oppose les mêmes faits ^ les laémes raisonnements. La réfutation que Platon met dans la bouche de Socrate se trouve presque littéralement dans Hutcheson , qui ne le cite point , et qui ne songeait probablement ,

3oO FRAGMENTS.

en répondant à quelques philosophes modernes , ni à Pla* ton ni à Protagoras.

vm.

De la substance.

Nous plaçons sous ce titre quatre morceaux différents; le professeur dans le premier décrit le procédé par lequel notre esprit conçoit la substance sous les attributs ; dans le second et le troisième il examine et réfute les erreurs des philosophes sur la substance; dans le quatrième il indique rapidement l'origne de ces erreurs.

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