I. De la conception de la substance
(f&agmsitt de I.A l4® LEÇOir.)
Il y a une similitude si parfaite entre le procédé par lequel nous découvrons l'existence de la matière , et celui par lequel nous découvrons notre propre existence, que l'étude de l'un de ces procédés est nécessairement l'étude de l'autre. C'est pourquoi nous ne les séparerons pas dans nos recherches. Toutes les théories des philosophes embrassent les deux substances ; on les attaque y on les défend à la fois , et par les mêmes raisonnements ; toutes deux peuvent être pénétrées par la raison , ou toutes deux sont impénétrables ; toutes deux sont des réalités, ou toutes deux sont des chimères; en un mot, elles périssent Qu succombent ensemble , et dans toutes les doctrines leur destinée a été commune.
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Commençoûs par les faits relatifs à la substance spirituelle. La première sensation que nous éprouvons nous révèle deux faits , l'existence actuelle de ce qui est senti , et l'existence actuelle de ce qui sent. Ce qui est senti est le seul objet propre et immédiat de cette faculté que nous appelons la conscience ; ce qui sent n'est point vu par elle ; il est suggéré à l'entendement par la sensation ; en apercevant celle-ci , la conscience l'aperçoit comme ' sentie par le moi. La liaison de la sensation au moi est si intime qu'il n'est pas étonnant que l'on assigne la même origine à la notion de l'une et de l'autre , et à la persua-» sion qui en est inséparable
La nature ne sépare pas plus la sensation du moi qu'elle ne sépare le moi de la sensation ; mjiis ce qUe la nature ne sépare jamais , nous pouvons le séparer par la pensée; Nous pouvons considérer le moi sans penser à la sensa-^ tion, la sensation sans penser au moi. Dans le premier cas , nous avons la notion abstraite du moi ; dans le second cas, la notion abstraite de la sensation : celle-ci très-claire , jparce que la sensation est l'objet immédiat de la conscience; celle-là très-obscure, parce que le moi n'est saisi immédiatement par aucune de nos facultés. Ce que je dis de la sensation, il fkut le dire de toutes les affections et de toutes les opérations du moi. La notion abstraite du moi , généralisée ^ est notre notion de la substance spirituelle.
L'obscurité de cette notion résulte de ce qu'elle est relative et non directe. Nous ne savons rien de la substance spirituelle, si ce n'est qu'elle existe. On perd également
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le fait de vue , qvia&d on prétend assigner la nature ie la substance spirituelle, et quand on nie sa rëalitë.
Dans aucune langue, je crois, le tout, résultant de la pensée rapportée au moi , n'est exprimé par un mot uni«que. Cela vient de ce que la pensée et le moi sont deux choses , et que les langues qui sont des méthodes d'ana«lyse ne savent distinguer plusieurs choses qu'à Faide de plusieurs mots. Ramené à ce point de vue , le célèbre enthymème de Descartes ne mérite ni le ridicule ni les louanges excessives qu'on lui a prodigués. Eu posant séparément «t successivement le fait de la pensée et celui de l'exis*^ tence. Descartes a reconnu la distinction de ces faits et la subordination du second à Tégard du premier : ce mérite est celui d'un observateur exact. Mais Descartes ne devait pas présenter cette dépendance sous la forme d'ua raisonnement ; il n'y a pas lieu à Vergo. Nous son^mes en même temps que nous pensons ; nous savons que nous sommes , parce que la conscience nous avertit que nous pensons; mais nous ne sommes pas parce que nous pensons^ et nous ne pensons pas parpe que nous sommes. Ni la première pensée n'engendre le moi , ni le moi n'en- :gendre la pr^nière pensée. Il faudrait pour cela qu'il y eût une sensation antérieure au moi, ou un moi antérieur à la sensation. Or, un moi antérieur à la sensation , ou une sensation antérieure au moi , sont des abstractions de nos esprits et de pures méthodes d'analyse nées de l'imperfection du langage. Quelques philosophes allemands , voulant déduire la pensée du moi , ont inventé un moi qui se pose lui-même au préalable, et qui pose
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ensuite tout le reste. Quand on part ainsi d'une abstraction , et que Ton construit la science de l'homme de la même manière que l'on construit la géométrie , si l'on a procédé logiquement 9 on sait quelque chose parfaite* ment ; mais ce que l'on sait , c'est son propre, ouvrage. L'esprit peut bâtir ainsi toutes sortes d'édifices où les beautés de l'art se feront remarquer ; une chose leur manquera toujours, l'existence. Les tentatives faites par d'autrea philosophes pour déduire le moi de la pensée u ont pa» été plus heureuses. Le résoudre en collection de pensées^ c'est le détruire.
Ce qui précède s'applique à la substance matérielleé La sensation de l'effort que nous faisons dans la compres* sion ne nous atteste pas plus clairement notre propre exi$tence, qu'elle ne nous atteste l'existence extérieure de la chose étendue qui nous résiste. Quel es^t l'objet d^ notre perception ? Ce n'est point la chose; ce n'est point l'étendue et l'impénétrabilité : c'est ♦la chose étendue et impénétrable. Nous retombons encore ici dans une ana-* lyse toute faite , parce que nous nous exprimons avec des; mots. La chose et ses qualitéjs forment uû tout indestruc*^ tible; mais nou^ ne laissons pas de le diviser par la penr» . sée ; le^ langues en sépareipit les parties ^ et semblent non» montrer les qualités hors de la chose , et la chose privée de ses qualités ; mais nous ne touchons ni les qualités^ ni la substance ; nous touchons les qualités rapportées à la substance^ cornue uous sentons la sensation rapportée au moi. Dans le tout qui résulte de ce rapport > les qua«^ lités seules se manifestent à nos sans; \s^ substance leur
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échappe; le rapport dont elle est le dernier terme nou^ apprend seulement qu'elle existé. Ainsi la notion abstraite de la substance est une notion relative et cJ^scure; tandis que la notion abstraite des qualités est une notion directe et distincte.
Ce qu'il y a de commun aux notions générales de la substance matérielle et de la substance pensante , forme la notion encore plus générale de l'être et de l'existence. Toutes ces notions Sont des opérations de nos esprits; elles n'ont point d'objet hors de nous ; niais elles ont uu ' fondement réel dans le moi et dans les corps qui tombent ^ous nos sens. Comme nous les avons tirées de là , il suffit de le^ y rémettre pour les réaliser.
Le rapport qui nous dévoile le moi par la sensation, et la matière par ses qualités , n'est pas susceptible d'analyse ni de définition. Nous ne le confondons avec aucun autre rapport ; nous sentons qu'il n'est pas celui de l'effet à la cause , ni celui de la 'fin aux moyens*, ni tout autre. Rien ne le précède ; il se découvre dans la première opération de l'entendement , et avec lui naissent pour nous toutes les existences. Nous sommes donc obligés de nous y arrêter comme à une loi primitive de la nature humaine. Si nous étions capables de çemonter plus haut, nous comprendrions l'existence; nous saurions tout; l'univers ne serait plus un mystère. Quand on se révolte contre les faits primitifs , on méconnaît également la constitution de notre intelligence et le but de la philosophie. Expliquer ou comprendre un fait, qu'est-ce donc autre chose que le dériver d'un autre fait; et ce genre d'explication
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ne suppose-t-il pas des faits inexplicables, n'y aspire-t-il pas nécessairement? La science de l'esprit humain aura été portée au plus haut degré de perfection qu'elle puisse atteindre, elle sera complète , quand elle. nous mènera puiser l'ignorance à sa source la plus élevée.