II. Ooinions d^s philosophes sur la substance
(il® liSGON. )
Avant d'entrer dans l'examen des opinions des philosophes sur la substance^ rappelons quelques-uns des faits que nous avons constatés précédemment.
I** Nous percevons les objets de nos perceptions externes comme des qualités , et par cela seul nous les concevons dans un sujet où ils coexistent et à qui ils appartiennent. La conception du sujet accompagne nécessairement la perception des qualités , mais elle en est distincte ; le sujet n'est pas perçu par les sens , il est conçu par l'esprit.
a^ Le jugement par lequel nous attribuons les qualités qui sont les objets de nos perceptions à un sujet conçu par notre esprit, e§t un jugement primitif, une loi constitutive de l'entendement humain. 11 en est de ce jugement comme du jugement de causalité; on ne peut le dériver d'un principe antérieur, sans supposer ce qui est en question. Je ne connais que Descartes qui lait tenté; Substantiam, àxt-W^ facile agnoscimm ex quolibet ejus attribut o^per communem illam notionem, quod nihili nulla sunt attribiUa, Voici l'argument de Descartes en forme. IV. 20
3o6 FRAGMENTS.
Rieu n'a point d'attributs; or la substaçce a des attributs ; donc elle est quelque chose ; donc il y a des substances. La pétition de principe est évidente dans la mineure, la substance a des attributs; ce dont il s'agit précisément, c'est de savoir si les objets de la percep-f tion sont des attributs qui appartiennent nécessairement à des substances, ou, en d'autres termes, s^ii y a des substances. '
De ce que le sujet des qualités n'est pas perçu, il suit que la notion quelconque que nous en avoBg n^est point, à proprement parler, une acquisition des sens; et de ce que nous la formons à l'occasion unique de la perception des qualités, il suit qu'elle est purement relative à ces qualités. Dès que nous voulons considérer la substance matérielle en elle-même, c'est-à-dire, abstraction faite de ses qualités, nous n'en pouvons rien affirmer, si ce n'est qu'Ole existe.
Ce que nous venons de dire s'applique exactement à la substance spirituelle : il suffit de changer les termes.
La philosophie marche ici entre deux écueila; elle échoue contre l'un quand elle raisonne sur la substance, comme si nous en avions une notion directe et distincte ; elle échoue contre l'autre quand elle nie la réalité de la substance parce que nous n'en avons qu'une notion relative et obscure. La première erreur fut celle des anciens et des Scholastiques ; la seconde , qui a des conséquences bien plus dangereuses , appartient davantage aux modernes. Ils y ont été presque inévitablement entraînés par la difficulté d^e concilier les faits avec
OPINIONS SUR LA SUBSTANCE. So^
leur système sur lorigine de la conQatssance humaine.
Puisque la notion d'une substance est uniquement relative à sesi]ualités, rabstraction des qualités ne laisse rien que le fait de l'existence. Qu'est-ce que l'existence , séparée de toute manière d'être? Cette abstraction, l'une des plus violentes que puisse tenter l'esprit humain, les anciens l'ont faite, et elle leur a donné leur matière première, matière vide de formes et même d'étendue; c'est ce qu'ils appelaient oXn. Ils étaient persuadés que cette matière était un seul et même être qui revêtait successivement toutes les formes, et ils voyaient dans la fable de Protée le type de cette transmutation perpétuelle. Les rêveries des Scholastiques sur l'être en général ne méritent pas d'être tirées de l'oubli où elles sont tombées depuis long-temps ; je passe donc aux modernes.
C'est Descartes que nous rencontrons le premier; il parle de la substance en ces termes : « Per substantiam « nihil aliud inteltigere possumus quàm rem quae ita exis« <c tit ut nulla alia re indigeat ad existendum. Et quidem « substantia quae nulla alia re indigeat, unica tantiim pote test intelligi , nempe Deus. — Possunt autem substance tia corporea et mens, sive substantia cogitans , sub hoc « communi conceptu intelligi , quod sint res quae solo dei « concursu egent ad existendum. — Verumtamen non « potest substantia primîim animadverti ex hoc solo quod « sit res existons, quia hoc solum per se nos non affîcit; « sed facile ipsam agnoscimus exquolibet ejus attributo , « per communem iïlam notionem quod nihili nulla sunt «littributa, nuUaeve proprietates aut qualitates. Ex hoc
ao.
3o8 FRAGMENTS.
(c enim qûod aliquod attributum adesse percipiamus, coince cludimus aliquam reiti existcntem sive substantiam, cui c< illud tribui possit^ necessario etiam adesse'.»
11 y a plusieurs remarques à faire sur ce passage. L'une a déjà été faite: c'est que Descàrtes, voulant déduire la connexion nécessaire des qualités et du sujet, de cet axiome niliili nulla sunt attrihuta , tombe dans une pétition de principe. La seconde remarque, c'est que Descartes définit la substance comme les Scholastiques , res quœ ità existit ut nulla alia re indigeat ad existendum. S'il faut entendre par là ce qui. existe indépendamment de toute chose y Dieu seul est une substance comme l'observe Descartes, et la définition ne convient ni à l'esprit ni à la matière, pour qui elle a cependant été faite. Je crois donc que, dans la première intention des vScholastiques , elle s'appliquait à la 'substance abstraite de ses qualités, et qu'elle signifiait que la substance n'a pas besoin d'un sujets comme les attributs, c'est-à-dire que la substance n'est pas un attribut. C'est à des vérités de cette importance et de cette fécondité que se réduisent la plupart des définitions. La dernière phrase de Descartes, en y substituant co/icipimus à concludimus , contient la description exacte du fait. C'est tout ce qu'il feut chercher dans la philosophie, et demander par conséquent aux philosophes.
Locke a vu le fait comme Descartes, il l'a reconnu dans les termes les plus clairs ; dans ses lettres à l'évêque de Worcester, il cite vingt endroits de V Essai sur H entendement humain , où il s'exprime de la manière la moins équivo-
» Principia , pars prima , cap. 5i , Sa , 53.
OPINIONS SUR LA SUBSTANCE. Sog
que sur la réalité des substances. Mais Locke avait un système auquel il était obligé d'adapter les faits, et son système Ta conduit en vingt autres endroits à ridiculiser les substances^ à les atténuer, à les dénaturer, au point d'en faire de simples collections de qualités. A cet égard , comme à beaucoup d'autres, Locke se contredit sans cesse , et la contradiction se rencontre quelquefois dans le même paragraphe.
Voici le système de Locke. L'esprit ne perçoit que ses propres idées; elles sont l'unique objet de sa connaissance. Elles lui arrivent par les sens et par la réflexion. Une idée qui serait dans l'esprit, et qui n'y serait pas entrée par l'une ou l'autre voie , serait une contradiction. Il suit de là que si nous n'avons pas l'idée de substance , il n'y a point de substance dans la nature; et que si nous l'avons , elle est une idée de sensation ou de réflexion.
La première question que Locke ait dû se proposer est donc celle-ci : Avons-nous l'idée de substance? Voici comme il y répond : a II y a une idée qu'il serait avan- « tageux aux hommes d'avoir ; je veux parler de l'idée de « la substance , que nous rC aidons ni ne pouvons ai^oirpar (cvoie de sensation ou de réflexion..,. De sorte que le « mot de substance n'emporte autre chose à notre égard « qu'un certain sujet indéterminé que nous ne connais- « sons point , c'est-à-dire quelque chose dont nous n'a- « vons aucune idée distincte et positive , que nous re- « gardons comme le soutien des idées que nous connais- « sons '. — Ceux qui les premiers se sont avisés de
' Misais, liv. I ^ ch. m , § x 8.
3lO FRAGMENTS. ^
« regarder tes aecidens comme- une espèce d'êtres réel» « qui ont besoin de quelque chose à quoi il$ soient atta- « elles, ont été contraints d'inventer le mot de substance- « pour servir de soutien aux accidents. Si un pauvre phi- « losophe indien , qui s'imagine que la terre a aussi beil soin de quelque appui, se fût avisé du mot substance y « il n'aurait pas eu l'embarras de chercher un éléphaat* <c pour soutenir la terre, et une tortue pour soutenir l'é- <i léphant ; le mot de substance aurait entièrement fait a son affaire...... Car toute l'idée que nous avons de la
« substance, c'est une idée obscure de ce qu'elle fait , et il non une idée de ce qu'elle est* . »
Les passages que je viens de citer sont du nombre deceux oîi Locke maltraite le plus l'idée de substance. On a; coutume de les citer, quand on veut prouver, n'importe dans quelle intention , que Locke bannit les substances de la nature. Il semble, en effet, les en baqinir, quand il prononce que nous ne pouvons avoir l'idée de substance> ni par voie de sensation , oi par voie de réflexion.. Cepenr dant le rapprochement et l'interprétation équitable de tous les termes fait voir que l'humeur de Locke tombe principalemeat sur Fobscurité de cette idée purement relative et que loin de la nier , il la reconnaît de la manière la plus positive. La dernière phrase en est la preuve. C'est donc une idée obscure et relative que notre idée des substances^ mais, enfin ^ nous avons cette idée et, puisque UQus l'avons , elle est une idée de sensation ou une idée de réflexion. Comment tocke le prouvera-tril , lui qui vient,
• Ihid. , liv . II , chap, xtii, S 19.
de déclarer que nous ne pouvons l'avoir ni par voie de senjsation , ni par voie de réflexion ? et rien n'est plus évident, car ni la substance matérielle ne tombe sous nos sens, ni l'esprit ne tombe sous l'œil de la conscience; la contradiction est donc inévitable. Si nous avons l'idée de substance, prouvez contre vous-même, peut-on dire à Locke, que nous l'avons par voie de sensation ou de réflexion , ou convenez que nous avons des idées qui ne viennent ni de la sensation, ni de la réflexion. Entre la contradiction et l'abandon de son système le plus modeste des philosophes n'hésiste pas ; Locke va donc soutenir que l'idée de substance dérive des idées simples de sensation et de réflexion, et qu'elle n'est qu'une combinaison ou collection de ces différentes idées. Citons quelques-uns des passages où il ' établit cette doctrine, a Nous étant fait une idée obscure « et relative de la substance en général , lorsque quelque y «espèce particulière de substances corporelles, comme ce un cheval , une pierre, vient à faire le sujet de nos pence sées, quoique l'idée que, nous avons de l'une ou de l'autre <c de ces choses ne soit qu'une combinaison ou collection de « différentes idées simples des qualités sensibles que nou^ Ki trouvons unies dans ce que nous appelons cheval ou « pierre , cependant comme nous ne saurions concei^oir c( que ces qualités subsistent toutes seules, ou l'une dans « l'autre , nous supposons qu'elles existent dans quelque a sujet commun qui en est le soutien. — Ainsi toutes les « idées que nous avons des espèces particulières et disr « tinctes des substances , ne sont autre chose que différen- « les combinaisons (Tidées simples qui coexistent par une
3 10, PRAGMENtS.
« union à nùus inconnue , qui en fait un tout existant par « lui-même. C'est par de telles combinaisons d'idées sima pies, et non par autre choses que nous nous représentons «à nous-mêmes les substances particulières ^. -—Toutes « les idées que nous avons des différentes espèces de subscc tances , ne sont que des collections didées simples avec « la supposition (il fallait ajouter nécessaire) d'un sujet « auquel elles appartiennent, et dans lequel elles subsis- « tent , quoique nous n'ayons point d'idée claire et dis- « tincte de ce sujet. Toutes les idées simples qui, ainsrunies « dans un commun sujet ^ composent les idées complexes (( de substance, ne sont autre chose que des idées qui nous « sont venues par seasation ou par réflexion '. — levais « expliquer nettement ce que je pense à cet égard. Toutes « les idées des qualités sensibles d'une cerise pénètrent , « dans mon esprit par la sensation; les idées de pereeptiou, « de pensée, de raisonnement pénètrent également dans « mon esprit par là réflexion ; or, les idées de ces quali- « tés, actions ou facultés, l'esprit perçoit qu'elles ne peuce vent exister par elles-mêmes, ou comme le dit votre sei- « gneurie, nous découvrons que nous ne pouvons avoir « une véritable conception d'aucun mode ou accident sans « concevoir xxnsubstratum ou sujet où il existe. De ce que « l'esprit perçoit cette connexion nécessaire de la qualité « avec un sujet , il suit qu'une idée relative se joint au « rouge dans la cerise, à la pensée dans l'homme, et que « l'esprit produit l'idée corrélative du soutien ou de la
I Liv. II , chap. xxin , S 3, 4, 6.
* liv. II, ch. jLxiii , 5 37.
OPINIONS SUR LA SUBSTANCE. 3l3
« substance. Ce qui n'est pas, n'a pas de rapport; la sub^- « tance est donc quelque chose de très-réel ; mais comme a elle n'est pas représentée à l'esprit par une idée claire ce et distincte , le rapport de la substance aux modes n'est « que l'idée vague, obscure et indistincte de quelque chose; « et cette idée générale et indéterminée de quelque chose « dérive aussi , par une abstraction de l'esprit, des idées ce simples de sensation et de réflexion ; et ainsi l'esprit, de « ces idées simples , s'élève à l'idée générale et relative de « substance, qu'il n'aurait point eue sans elle ^ ;)
On peut extraire de ces passages beaucoup dé choses parfaitement justes; personne, je crois, n'a mis dans un plus grand jour la réalité des substances , ni décrit avec plus d'exactitude ce qui se passe dans l'esprit, quand il est forcé de conce(^oir les objets de ses perceptions comme existant nécessairement dans un sujet commun. Mais on lit aussi dans chacun de ces passages que l'idée de substance n'est qu'une collection d'idées simples obtenues par la sensation ou la réflexion. Cette assertion, commandée à Locke par les besoins de son système , Berkeley , Hume, Hçlvétius , Condillac l'ont répétée , en la séparant de tout ce qui la modifie et l'explique peut-être, dans les écrits de Locke; elle a usurpé, peu-à-peu, une grande autorité dans la philosophie moderne; on a fini par l'énoncer comme une de ses découvertes les plus évidentes et les plus précieuses. Elle mérite donc une discussion particulière. Voyons sur quels fondements elle repose ; et pour l'apprécier, avec plus d'exactitude, remontons encore à la notion de la substance.
' Première lettre à l'évêquc de Worcester,
3l4 FRAGMEÏfrS.
' Je crois être quelque chose de distinct de mes sensa^lions et de mes pensées ^ quelque chose dont la continuité identique subsiste, q^uoique celles-ci varient continuellement. La faculté de sentir une odeur , n'est pas Todeur même, car elle lui survit; bien plus, cette faculté n'est pas moi, car je suis encore moi lorsqu'elle sommeille, et lorsque je l'ai entièrement perdue. Cependant c'est la sensation qui me suggère et la notion du moi et la persuasion de sa réalité. Ni l'une ni l'autre ne résultent de la perception préalable d'un rapport nécessaire ent^e le moi et la sensation, puisqu'il n'y a rien de préalable à la sensation et que le moi naît avec elle.
La conscience n'aperçoit point le moi ; elle n'aperçoit que la sensation , mais elle l'aperçoit comme sentie par le moi. Il suit de là que la notion abstraite de sensation est une notion très-claire , parce que la sensation est l'objet immédiat de la conscience, et que la notion abstraite du moi est une notion obscure , parce que le moi n'est l'objet ni de la conscience, ni d'aucune autre de nos fa* cultes. Le moi séparé de ses affections et de ses opérations est réduit au fait de l'existence. La notion abstraite du moi^ généralisée, est notre idée de la substance spirituelle ou de l'esprit. Tout ce que nous savons donc des esprits, considérés en eux-mêmes , c'est qu'ils existent. Mais leur existence est aussi certaine que celle de leurs sensations et de leurs pensées; nous l'apprenons en même temps et par la même voie. On ne découvre ni origine , i)i limites à cette opinion universelle d'un moi sentant et pensant ; elle est aussi ancienne que l'histoire , et aussi
OPINIONS SUR LA SUBSTANCE. 3l5
étendue que rexpérience ; elle est la base de toutes les langues , et de toutes les lois. Nous ne nous souvenons pas non plus de l'avoir acquise , et nous ne saurions l'expliquer par aucun procédé de notre réflexion. Elle est donc en nous l'inspiration de la nature et une loi constitutive de notre entendement.
Tout ce que je viens de dire de la notion de la substance spirituelle s'applique de point en point à la notion de la substance matérielle ; je ne reprendrai que les traits suivants.
De même que la conscience , en même temps qu'elle aperçoit la sensation, l'aperçoit comme sentie par le moi; de même les sens, en nous manifestant l'étendue, la figure, l'impénétrabilité , nous les manifestent comme les propriétés de quelque chose en quoi elles résident. Ce n'est pas Xdijigurey la dureté que nous percevons, c'est le dur^ lejiguré^ etc. Dans la figure il y a deux choses également réelles ; si vous concevez séparément ces deux choses, vous formez deux notions abstraites, l'une de la figure , l'autre de la chose figurée. La première est trèsclaire , parce que la figure est immédiatement perçue par les sens ; la seconde est obscure , parce que le sujet de la figure échappe à toutes nos facultés , et que , séparé de la figure qui nous le révèle, il est réduit au fait de l'existence. La notion abstraite du sujet, généralisée, est notre idée de la substance matérielle.
A toute question il y a une réponse philosophique. A ces questions, qu'est-ce que l'esprit? qu'est-ce que la matière? la réponse philosophique, c'est que l'esprit est
3l6 FRA.GMENTS.
cette chose qui sent, qui perçoit, qui juge, qui veut j et que la matière est cette autre chose qui est étendue, figurée, impénétrable. Si Ion demande comment hou^ sommes assurés que ces deux choses existent , il faut répondre que nous apprenons qu'elles existent , en même temps que nous apprenons l'existence de nos pensées, et celle de l'étendue et de Timpénétrabilité. Le fait qui nous apparaît dans l'un et l'autre cas, est un fait complexe à double face , la pensée ou l'étendue , et le rapport de ht pensée ou de l'étendue à un sujet. La pensée et l'étendue, nous les voyons; le sujet de l'une et de l'autre nous ne le voyons pas. Si l'on demande si la chose qui pense et la chose étendue sont une même chose ou des choses différentes, la répon3e est énoncée dans la question même; la distinction des deux substances n'est pas une opinion qui ait besoin de preuves , mais le résultat simple et naturel d'une analyse exacte de nos idées et de nos facultés. Si l'on demande enfin quelle est la nature interne de la chose qui pense et de la chose étendue , il faut répondre que nous l'ignorons et que nous l'ignorerons toujours; mais que la réalité de l'une et de l'autre chose n'en est pas moins certaine.
Tout cela posé, et je ne dis rien de plus que Locke, il est aisé de juger si les substances sont des collections ou combinaisons d'idées simples. Il n'existe dans la nature que des choses individuelles. Des rapports de similitude saisis par l'esprit entre quelques-unes de ces choses les assemblent en collections. Ainsi les genres et les espèces sont des collections d'individus semblables à quelques
égards. Une bibliothèque çst une collection de livres; une armée est une collection de soldats.
Une collection suppose donc trois choses; des individus existant réellement dans la nature, un rapport de similitude entre ces individus, ce rapport aperçu par un esprit. Quels sont ici les individus appelés à former la collection? Ce sont^ dit Locke, les idées simples obtenues par la sensation et la réflexion ; ce sont , dit Con^ dillac, à l'égard de la substance matérielle, les perceptions de grandeur, de solidité , de dureté. Fort bien : un esprit, c'est une collection de sensations, de perceptions, de souvenirs; un corps; c'est la collection de la grandeur , de la solidité , de la dureté. J'en demande pardon à Ijocke et à Condillac; les affections et les opérations * de l'esprit, d'une part, les qualités de la matière , de l'au-^ tre, ne sont point des choses réelles et individuelles , mais de pures abstractions que nous formons en séparant dans notre pensée ce que la nature ne sépare jamais; savoir ce qui sent de ce qui est senti , l'acte de la pensée de la chose qui pense, le grand de la chose grande, le solide de la chose solide, etc. Qui est-ce qui a jamais perçu la grandeur? Qui est-ce qui a jamais été froissé par la dureté? Comment Condillac, qui voit partout des idées abstraites réalisées , ne s'est-il pas aperça qu'il réalisait lui-même les idées abstraites de grandeur et de solidité ? Comment a-t-il assemblé ces deux mots perception et grandeur ? Mais si les éléments des collections dans les- ' quels on prétend résoudre les substances ne sont autre chose que des abstractions, les substances ne sont que
3l8 i?RA(>MENtS.
des collections d'abstractions; il n'y a point de sul)S-& tances dans la nature; il n'y a ni esprits ni corps. " Je pourrais m'arrêter là ; une théorie réduite à cette conséquence est sufEsàn^^)ent réfutée. Mais poursuivons^ La seconde condition d'uîie collecti(m , c'est qu'il y ait quelque rapport de similitude entre les individus qui la forment. Quel rapport y a-t-il entre l'étendue et l'in^enétrabilité, par exemple? On n'en assigne et on ne peut «n assigner d'autre que celui delà coexistence dans le lieu* D'abord la coexistence dans le lieu n'est point une analogie, et on ne citerait pas un seul exemple d'une collection conçue par l'esprit humain sur cet unique fondement. Ensuite la coexistence dans le lieu suppose le lieu et la notion du lieu. D'où vient cette notion ? Qu'est-ce que le lieu ? Le rapport dont il s'agit est la coexistence dans le lieu ; le lieu est donc antérieur à ce rapport. Estil lui-même un rapport? qu'est-ce que la coexistence dans tin rapport ? Est- il une qualité? qu'on l'ajoute à la collection , et que l'on indique ensuite le mode de la coexistence. Est-il une chose réelle ? ce n'était pas la peine de dépouiller le corps de la réalité pour en revêtir le lieu. Mais laissons la coexistence et le lieu ; nos pensées n'ont point de lieu , et elles ne coexistent pas ; elles sont successives , et il n'y a dans la succession qu'un rapport de nombre. Nos esprits sont donc des collections purement numériques , des additions qui commencent à la vje et qui finissent à la mort. Le total varie à chaque instant de notre durée, et' comme nous consistons uniquement dans ce total, il n'y a pas deux instants de notre durée où nous
OPINIONS SUR lA SUBSTANCE. 3iq
Soyons une seule et même chose; le moi n'est déterminé qu'à la fin de raddition. Ce n'est pas tout, nous avions toUl-à-lTieHre un esprit pour former la collection des qualités de la matière ; mais la collection de nos pensées , qui est-ce qui la forme depuis que notre esprit n'est autre chose que cette collection même? Nous avons donc un autre esprit dont elle est l'opération , ou bien l'addition que nous sommes s'additionne par sa propre vertu.
Achevons : la troisième condition d'une collection, c'est que les rapports de similitude entre les individus soient aperçus par l'esprit. C'est là en effet ce qui crée la Collection; en vain les choses sont plus ou moins semblables; en vain elles coexistent dans le temps et dans le lieu; elles demeurent individuelles et isolées pour l'esprit, comme elles le sont dans la nature, jusqu'à ce que l'esprit saisisse leurs divers rapports : la collection résulte de la perception de ces rapports. Une collection est donc une ou plusieurs idées générales. Mais les idées générales ont cela de propre que leur objet n'a point de réalité, et que la réalité de ces idées elles-mêmes consiste uniquement en ce qu'elles sont des actes de nos esprits. Si donc les substances sont des collections , elles ne sont rien de plus que des actes de nos esprits , et de ces actes dont l'objet n'existe pas dans la nature. Ici se reproduit \^ difficulté que nous avons rencontrée tout-à-l'heure. En commençant par la collection des qualités de la matière, on sait encore où placer cette collection ; l'esprit est encore là pour la concevoir ; mais la collection des opérations de l'esprit, où la placerons-nous ? — On pourrait pousser cette discus-
3a O FRAGMENTS.
sioa beaucoup plus loin , et on ferait s<Mrtîr à chaque pas de la théorie de Locke des monstres d'absurdités. Je finirai par cette réflexion. Il n y a rien que nous connaissions mieux que nos idées générales; c'est nous qui les avons faites; elles sont précisément telles que nous les avons faites, et elles ne contiennent rien que nous n'y ayons misi Si nos idées de la substance spirituelle et de la substance^ matérielle ne sont que des idées générales, elles sont aussi claires que l'idée d'arbre, aussi faciles à décomposer et à composer de nouveau. Pourquoi donc se plaint-on si souvent qu'elles sont obscures, et pourquoi se fait-on de cette obscurité un titre contre les substances elles-mêmes ? ,
in. Suite du même sujet.
(l2* LEÇON.)
Il y a cela de commun entre Locke et Copdillac au sujet des substances, que tous deux parlent des substances ici comme de choses réelles, et là, comme de pures collections de qualités et de sensations , ce qui est une contradiction palpable. Il y a cette différence , que la contradiction se rencontre chez Locke dans le même paragraphe, souvent dans le même membre de phrase , ce qui J'explique et la réduit peut-être au vice de l'expression ; au lieu que les assertions contradictoires de Condillac, répandues dans tous ses ouvrages à de longs intervalles , n'ont entr'elles aucune communication qui les modifie , et les ramène à un sens commun.
OPINIONS SUR LA SUBSTANCE. 3ll i
Le paradoxe qui fait du moi et de la matière des collections abstraites , ce paradoxe , le plus étrange peut-être que la philosophie ait enfanté , a sans doute ses principales racines dans le système qui dérive toute la connaissance humaine des acquisitions immédiates des sens; il a été aussi singulièrement favorisé par l'obscurité naturelle de la notion de substance. Nous ne connaissons du moi que son existence , et nous ne pouvons le décrire que par ses opérations. Qu'est-ce que le moi ? c'est ce qui se sent, ce qui se souvient , ce qui juge, ce qui veut, etc. Quand je réponds ainsi], le moi préexiste; je dis ce que je sais de lui; mais ce que je sais de lui n'est pas kii. Ce que je sais de lui je l'ai appris en observant ce qu'il fait; les limites de cette observation sont celles de ma science. Ayant séparé par la pensée les opérations , les ayant distribuées en classes, cette analyse me met en état de décrire le moi par le simple vecensément des noms que j'ai imposés à chaque classe. Je puis imposer un nouveau nom à tous ces noms pris ensemble : c'est le passage de l'énumération à la collection. Puisque j'ai formé moi-même la collection , je sais parfaitement en quoi elle consiste. £h ! bien , de. quels éléments est-elle composée? de classes , par conséquent de mots. Elle n'est donc elle-même qu'un mot dans lequel je rassemble tous les procédés et tous les résultats de mou analyse. Ce mot n'est point l'œuvre de la nature , il est la mienne ; il n'est point le moi, il est ma science du moi; ce qu'il contient c'est ce que je lui ai confié, ni plus ni moins; j'y mets, j'y reprends, selon qu'il me plaît ; une nouvelle analyse lui donne une nouvelle valeur ; loin d'être le rhoi , il n'est
322 FRAGHIEriTS.
pas même ^ relativement au moi , un nom absolu , un nom propre ; il est le nom de la connaissance que j ai prise du moi par l'obBervàtion et l'analyse ; et cette cbnfaaissance et chacun des procédés desquels elle résulte , supposent la ;notion préalable de l'existence et de l'activité du moi. Quand on dit que le moi est une collection, on dit éqùivalemmeut que le moi réel et naturel ne diffère point du mot par lequel j'exprime le résultat de l'analyse du moi ; on confond la connaissance avec la chose connue, la description avec la chose décrite , les procédés de Vfiha* lyse avec l'objet auquel ces procédés s'appliquent, la créa* tion intérieure de l'entendement avec les réalités exté* rieures de l'univers. Description , analyse , connaissance, c'est en effet tout ce que vous trouverez dans la collection ; redemandez-lui ce que vous lui avez donné , elle vous rend immédiatement sensation , souvenir , juge* ment, etc. Et que veulent dite sensation, souvenir, juge* ment? c'est l'énumération des classes dans lesquelles vous avez distribué les opérations de votre esprit. La collection vous rend donc des noms de classes. Et quô vous rendent les classes elles-mêmes? des opérations abstraiteiâ que vous ne réalisez qu'en les replaçant dans le m6i , où vous les avez prises. Comme vous êtes parti du nioi dans l'a* nalyse, vous revenez au moi dans là synthèse. Le moi est donc antérieur à I4 coUection ; ce n'est donc pas la ool* lection qui constitue le moi ; elle n'est dans ohai{ué indî-» vidu que le résultat des études du moi sur lui-même»
Reprenons cette phrase de Condillac : Le moi eM une coUeçlion de sensations. Y a-tril des sensations qui ne
soient pas senties? Si on répondait oui;^ on mettrait fin à toute discussion. Mais la supposition est impossible; il n'y a pas de sensations qui ne soient senties. La premik'e l'est donc ; le moi arrive donc avec la première saisation ; il n'est donc pas une eoUection de se^isàtions. La collection n'a lieu qu'après la revue faite par l'esprit de ses affections et de ses actes. Je ne dis pias que le moi se dis* cerne de sa première sensation ; je ne pense pas qu'il entre dans la vie par cette abstractibti ; mais je dis qu'il est aussi certainement dans sa première sensation que dans sa millième , qùè s'il avait lé loisir et les moyens de s'y chercher il s'y trouverait, et que s'il né s'y trouvait pas, il ne se trouverait pas davantage dans ia millièiùe; car il n'y a pas plus de difBcuté à mille sensations qui ne seraient pas senties j qu'à une seule.
Reprenons cette autre phrase de Gondillac : Qiiést^e qj£vn corps? dest une collection de qualités que vous touchez , que vous voyez , etc. Aiiisi , qu'est-ce que cette pièce d'or? C'est cette collection défigure, de dureté, de mobilité^ dé divisibilité , dé ductilité, etc., que vous touchez et que vous voyez. Mais figure , dureté , mobilité , etc., sont des termes géniaux ^ des noms de classes, des mots par conséquent; Tes chofses classées sont dés propriétés abstraites;,/^/» vient djà figuré^ dureté vient de dur^ mèbUité de mcèile;Jiguré^ dur et mobUé^ -ont été pHs dans une chose figurée^ dilre et mobile. Il y k donc au fond de la collection une chose figurée, dure, mobile : la collection ne la crée pas ; elle existait auparavant. Cette chose est assurément distincte et trè^-indépeûdante
3a4 FRAGMENTS.
de réaumération que je fais de ses qualités; ce n'est pa» de moi qu'elle les tient ; elle ne perd pas cellesp qui m'échappent , elle n'acquiert pas celles que je lui attribue par erreur. L'énumération des qualités est un acte de mon esprit qui se rend compte de sa connaissance et qui l'enregistre sous un signe unique. Quel que soit le degré , le progrès de la connaissance^ le signe reste le même^ mais sa valeur augmente ou diminue, parce qu'elle est relative à la connaissance ; d'où il suit que pour le plus grand nombre des individus qui s'en servent , cette valeur est bien rarement la même. Mais la chose résiste à toutes ces variations; elle n'a rien à démêler ni avec notre' science, ni avec le signe sous lequel nous la rassemblons ; elle était avant d'être observée ; ce ne sont pas nos analyses qui engendrent la notion de son existence permanente et absolue; elles la trouvent, et ne l'inventeraient jaipais si elle ne s'était présentée d'elle-même.
Puisque toute collection est un mot , il me paraît évident que Condillac a pris le mot pour la chose , et qu'ayant placé la chose dans la demande, c'est le mot qu'il a placé dans la réponse. Qu'est-ce qu'un corps, qu'est-ce que l'or ? c'est une collection de figure , de dureté, de fusibilité, de ductibilité, etc. Figure, dureté , etc., sont des mots ; le mot or est la collection de tous ces mots ; mais le mot or n'est pas l'or substantiel qui existe hors de moi. Qu'est-ce qu'un esprit ? c'est une collection de sensations , de jugements , etc. Sensations, jugements sont des mots ; le mot esprit est la collection de ces mots; mais le mot esprit n'est pas l'être substantiel
OPINIONS SUR LA SUBSTANCE. 3a 5
^ui sent, qui juge, etc. L'or substantiel et le moi subs^ tantiel coexistent à leurs qualités et à leurs opérations ; celles-ci détachées de la coexistence commune deviennent de purs mots, dont l'assemblage impuissant et stérile n'engendre pas plus la substance , que l'assemblage des mots or et montagne n'est capable d'engendrer une montagne d'or. — Si le moi n'est rie» de plus que la collection de ses opérations , il n'est donc rien de plus que la définition du mot moi ou esprit. Je crois cependant qu'il est quelque chose de fort différent; je crois que des moi vivants ont précédé le mot moi et sa définition ; je CKois qu'ils exécutaient leurs opérations avant que celles-ci fussent décrites et nommées , et sans aucun égard à la description ; je croîs que ce sont les choses qui ont amené les mots, et non les motsqui ont amené les choses;je le crois comme je croîs que l'Amérique existait avant d'être découverte, et comme je suis assuré qu^elle est toute autre chose que la collection des récits des voyageurs , bien qu'elle me soit imiquement connue par ces récits.
Pour moi, direz-vous, elle n'est rien de plus. Vous prenez, répondrai-je, ce que vous savez de l'Amérique pour l'Amérique elle-même; c'est ce que^ vous sa vez^ qui est la colltectioii des récits des voyageurs ;- la science vraie ou fausse que vous en avez empruntée définit relativement à vous le mot Amérique^ mais elle ne constitue pas la réalité du Continent américain. S'il n'avait pas existé par lui-même, on n'y aurait pas voyagé; on ne l'aurait pas décrit. Ce n'est pas la description qui fait couler les ilttuves , qui élève les montagnes , qui bâtit les villes, et
3a6 FaAGjiiiwTs.
qui donjoe m^ peuples fe«:r^ gpuyemefijfaçis et feiir3 lob^ De mê?tte qe p'est p^s li^ (^scrip^ion jdj:| ^noi par lepuipér^tipn et 1^ 4?lj)s$ificatio4 (}e $es actçs , qui )e f^t être cetlp chose primitive , identique et permauente ayec la^ quelle toutes iïos pepsée^ çoi^ervppt Ip mêo^e rapport.
Je Ypqdrais être çlajir ; j|e ue s^iis si je le sujs. ^ ne connaiç rien de plus ^iffiçije , je dirai§ presque (Je plua rebutant, que de résoudre /ks difficultés jjrtificieUes pré par labiis des terçies., Le bor^ sçn^, coupe le nq^^d; ipais. on a le droit çl'e^iger du philpsophe et surtout d^ l'historien de Ifi philq^ppl^i^. q\i'il Iç dépoiie. réspère Tâvoir fait, lyiais peut-être CçudiUap ne ç'est^il rien prQpp^é 4e plus qu'une défiçitipfi «les n\qts corps eX esprit.;; peut-être n'a-t-il Élit qp'un £|rticl|3 de dictiqnnaire ? — Les phrases citées de Çondill^c SQUt jlqgçjiatiqupç et nçii Iqgiques.. Pour s'en a3S^rer,Jl suffit d^ 9e placer dan^ sa philosophie. Nous n'àvoQs que de^, sensations ; toutes les notions dont s^ compose 1% connaissapçe humaine spnt des sensations transformées. Si donc nous avons la notion de l'existencp du mpi, elle e^t une sensation primitive ou. une sensation transfqrinée. Mais le mpi ne se voit point exis* ter y çqn^me il se voit sentir ; l'e^i^.te^ce du ippi ^\ ^ojkq^ une sensation trs^nsformée ; $|11^ s^ 4é<^uH <les seiiçation^ pripiiitiyes; elle leur est identique; mf^is pour cçl^ il faut qu'elle ne sqit autre chpsje qi^e la oolleptipn de ç^ méi»e$ sensations.
ÇjC çiqi collection suppipse pécçis^ jrement qu'il y f dfes fejQsatiqns ^y^^nt le iqoi^ c'f^^tj^-^liçe de^ ^eps9,tiQq$ qui ne sqi^t pas sentie^; quç lef ^çii$a^qnf sont 4.es cbpser
qui e^steat par elles-mêmes , comme les soldais âhm régiment ou les livres d'une bibliothèque; qu'on pourrait les assembla* ou ne les pas assembler en collections , que chacune d'ielles existait avant la collection et pourrait exister dehors. —£h bien! dans ce cas-là même le moi serait encore un mot. Toute collection est un mot; les C3c>Uections d'individus comme les collections de mots; bibliothèque ^rëgimeqt, école normale, sont des mots. Et il resterait encore la difficulté insoluble que voici. Nous n'avons aucun penchant à supposer qu^il y ait squs les livres d'une bibliothèque, sous les soldats d'un régiment, sous les élèves, d'une école une substance à laquelle les Uvrc» ou les soldats ou l^es élèves appartiennent; qui prendrait' la bifaUathèque ou le régiment pour des êtres réels serait regardé comme un insensé; Pourquoi donc supposonslious un moi sous les sensations, et qudtqiie diose d'étendu et de solide sous l'étendue el la solidité ? Les collections de s.ej^atioJQfô ejt dis qualités ne devraient être dben de plus que des, csatalogues de bibliothèque. Mais nous ne perswnifîoos pas c^ux-c£; nau$ ne les aaimona pas. D'oîi viqnfc c^tte (Sffiérence ? Qu'on l'explique.
Vf. Qrigine des e.trmr^ de^ philOfSpph^s sur ^ subsiunce.
Ncms avpiis cpn^idéré spus un point de vue nouveau cfilte assartioQ commune à Locke, à Coudillac et à un grand nombxe de philosophes modernes, que nos esprits ne sont que dçs collections, de pensées , et que la matière
3a 8 FRAGMENTS.
n'est qu'une collectioa de qualités. Nous avons fait vonr que s'exprimer ainsi , c'est prendre pour la chose notre science dé la chose , c'est-à-dire la définition du mot ; car l'acception du mot , pour chaque individu qui s'en sert j est déterminée et limitée par sa connaissance plus oii moins sûre, plus ou moins étendue de la chose.
Les philosophes dont nous avons parlé confbudent donc, ou plutôt ils identifient, ce que la construction de toutes les langues distingue si nettement , la connaissance et l'objet de cette même connaissance, l'être pensant et l'être pensé.
Il est évident que cette doctrine anéantit toutes Tes réalités extérieures. Si la chose à laquelle nous pensons ne* diffère point de notre connaissance qui est notre pensée^ elle commence et finit avec celle*-ci , et même , relativement à un seul individu , elle est autant de choses qu'it en a de conceptions différentes. C'est de k pensée et delà succession de ses actes qu'il fout dire, dirait y œdificaty mutât quadrata rotondis. La réalité même de l'être pensant disparaît dans la confusion inexprimable de- cette assertion , qu'il n'est autre chose que ce qu'il sait et pense de lui-même.
J'ai rappelé ce qui précède uniquement pour vous faire remarquer que l'examen de cette bizarre doctrine ramène la question du relatif et de l'absolu que nous avons traitée dans les leçons précédentes. Les choses sont-elles par elles-mêmes? Ont-elles une. existence indépendante de nos pensées ? Existaient-elles avant de venir à notre connaissance, et continuent- elles d'exister lorsque notre con-
ORIGINE DES ERREURS SUR LA SUBSTANCE. îaQ
ception cesse ? En un mot , sont-elles ce qu'elles sont , ou bien ne sont-elles[que ce que nous savons et pensons d'elles?
Il est hors de doute que si l'esprit n'est que la collection de ses actes observés, classés et rassemblés sous un signe unique qui est le mot esprit y l'esprit n'est point un être absolu qui soit ce qu'il est indépendamment de l'observation , mais qu'il consiste uniquement dans la science de lui-même.
Je ne me propose point d'arrêter de nouveau votre attention sur une opinion qui se réfutera toujours assez d'elle-même , quand elle sera exposée clairement et avec bonne foi; mais je voudrais vous rappeler encore en. peu de mots comment il est arrivé que des hommes de sens j des philosophes éclairés, ont été conduits ou plutôt réduits à nier toutes les réalités , et celle même de leur propre existence. Ce n'est pas l'esprit qui a manqué à Locke, à Hume , à Condillac ; il ne suffit donc pas de beaucoup d'esprit pour se préserver des erreurs les plus grossières dans l'étude de la nature humaine; il faut encore être dirigé par une méthode sûre; il faut marcher dans la vraie route, sous peine de s'égarer d'autant plus qu'on est capable de marcher plus long-temps et plus vite.
L'erreur dont il s'agit peut être ramenée à trois causes principales; l'influence de l'hypothèse des idées , la confusion des qualités secondes avec les qualités premières , et l'ambition de déduire toute la connaissance humaine d'un seul fait.
I. Dans l'hypothèse des idées telle qu'elle est exposée par Locke 9 l'esprit ne connaît point immédiatement les
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choses^ il les connaît seulement par l'intervention ^e» idées qu'il en ^. Les idées des pbjets cpctérieurs lui arri-» vent par les ^ens; les idées de ses propres opérations lui arrivent par la réflexion , G^esl>À-dire par la eonscienoe. Ainsi nous ne voyons pas te soleil , mais t'i^dée du soleil ; nous ne touchons p^s un' cube , mais l'idée d^un cube ; nous ne sentons pas la douleur, mais l'idée de la douleur ; nous n'avons pas conscience des déterminations de notre volonté, mais nous apercevons l'idée decec; déterminations. Xe ne prête rien à Locke ; j'ai cité dans les leçons puécédentes nossbre d'endroits ou il s'exprin^e de cette manière,
Étant admis que les idées sont le seul objet de la connaissaQce^, si l'on retombe, comme il arrive; souvei^t et comipf il est arrivé à Locke plus souvent encore qu'à tout stutrQ, ds^ns racception çommuiie du mot idée., les içiées sont à la fois des acties de l'esprit et l'objet de ces ^ctes ; ce qui opère la confusion de k con»aifisance et de h^ çhçç^ connue, et ce qui absorba toute réalité dans, le phéuAioène de la pensée.
a. C'est surtout Leihnitz et GondÂUaf qui oat confondu les qualités secondes avec les <|uaUlés premières ; Des- <;art09 , Mallebranche et Locke les avaient soigneusenuent clUtiAguées. Or, yoici cft que l'on &it et oii l'<w arriva qmiftd. on i:ai»>an!^ des qualités, seconde a\ix: qualités pi!^pÂènës. Je prends pour exemple dbs qualités seconde^, les odeurs. Les odeurs sont de pures sensations qui n'ç^isteqt que d^D,s nps esprits; l'étenduç fjt l'impénétrabilité sont; dQnc aussi de pures sensations. Quan,d le vulgaire
* ORIGINE DES ERAEUftS SUR LA SUB^ANGE. 33 1
pla^ce 1^$ odeur^^ daps les objets , il «e trompe : ce sont ses sensations mêmes qu'il plapf hors de lui ; de même nous nous trompojcis qu^fid nous plaçons Tétendue et rimpénétFabilité ho^ d^ nqus : ce soi^t encore nos sen-* s^tions que nous niettoos où elles ne sont pas et où elles ne peuvent être (je cite Çondillac). Mais si )f^ choses ^térieures soqt des ^n^ations , ell^s n'ont point d'exis* teoce propre et absolue; elles n'étaient point avant d'être ^ep^ies , et dès qp'elles cessent de l'être , elles ne sont plus; les seu^tiop^ spnt relatives à nous; elles n'ont poÎQt d'objet distinct d'elles-Tnêmes ; les choses ne sont donc pas distinctes de nous-mêmes sentans ; l'absolu des ç^Qses ^ perd donc dans le relatif , et l'objet connu dons l'être qui cpiinaît.
Cç q'§§( pas tout. P^ sen^^tipps d'odeurs, nous sommes conduits à infëre^r une caqse iqcQuoue dont dles sont les effets ; de me«me nous devons inférer des sensations d'étendpe et d'iippénétrabilité une cause inconnue dont elles spçit les effets.
ypilà }a cause mise ^ l^ pUce de la substance , erreur Précisément ppposée à celle d^ Spinosa qui met h subsr jtaqce h la placé d^ h cause. C'est à cette erreur que ^ rédqisçnt Ifîs d^Hy;erte|^ les plus voûtées de l^ philosophie iqqderne. Cf^qsie y ç Vt pouvoir et volonté ; pouvoir et Yolpnté sopt des idé^s abi^(raites prisçis dans UQ être q}ii pfiut et qpi vçiut; cause e§t donc iusépiifs^ble de substance ; il y a substance partout où il y a causj^. M^^^ il p'y § pas nécessiaiire^H^^ot çai)s0 partout où il y ^ substance ; Ifk matière i^'est cause on aucun cas ; nous-mêmes
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nous ne le sommes pas toujours; car nous voulons quad*tité de choses que nous ne pouvons pas, et nous pouvons quantité de choses que nous ne voulons pas. De ce que cause se résout en pouvoir et volonté^ il suit que si nous n'avons que des sensations , et si nos sensations ne nous suggèrent rien de pins que la notion d'une cause extérieure, il faut reconnaître que nous inférons seulement de nos sensations qu'il existe hors de nous une volonté plus puissante que la nôtre. Mais une volonté plus puissante que la nôtre, c'est Dieu, tel que peut te concevoir un être borné à sentir. Ainsi l'être sentant rencontre Dieu sans passer par le monde extérieur qui lui reste invisible et inconnu; c'est Dieu qui est Fobjet immédiat et le seul objet de nos sens , et nos sensations sont toutes ses œuvres. Sont-ce là les faits ? N'est-il pas certain , au contraire , n'est-il pas attesté par le témoignage du genre humain tout entier, que quelques-unes de nos sensations nous suggèrent une étendue et une impénétrabilité extérieures qui existaient avant d'être perçues, et qui continuent d'exister après que nous avons cessé de les percevoir ? Et ces existences extérieures consistent si peu dans la notion abstraite de cause , que nous ne pouvons pas même y déposer la causalité, parce qu'elles sont privées de volonté ; de sorte que c'est hors tf elles aussi bien que hors de nous-mêmes , que nous sommes forcés de concevoir la volonté toute puissante qui préside à l'universalité des choses.
3. Il me reste à parler de l'influence des systèmes qui dérivent toute la connaissance humaine d'un seul
ORIGmE DES ERREURS SUR LÀ SUBSTANCE. 333
fait. A cet égard, Descartes, Locke et Condiliac ne diffèrent que très-peu 4 seulement la base de Descartee est plus large. Je pense, vorlà le fait de Descartes ; il est exprimé dans les termes les plus généraux. Je perçois des idées ^ de quelque part qu'elles me viennent, voilà le fait de Locke; la sensation a'est autre chose que l'entrée d'une idée. Je sens, voilà le fait de Condiliac. Remarquez que dans chacun de ces systèmes la conscience est notre seule faculté cognitive, et son témoignage la seule base de la certitude. Mais la conscience ne nous fait ap^cevoir que ce qui se passe en nous; si donc il y a des objets extérieurs, ils doivent se résoudre, en dernière analyse^ en opérations de notre esprit, autrement ils ne viendraient pas à notre connaissance. La matière ne diffère donc point de cet acte de notre esprit par lequel nous la concevons ; sa réalité consiste donc uniquement dans la réalité de notre pensée, ou, si l'on veut, les qualités sensibles ne sont rien de plus que nos sensations. Et comme l'esprit lui-même n'est pas aperçu par la conscience , si l'esprit existe , et si nous en sommes assurés , il faut bien qu'il ne soit autre chose que chacun de ses actes ou la collection de ces mêmes actes.
' Gicéron se plaint de ce qu'au temps où il vivait il n'y avait rien d'absurde qui n'eût été déjà avancé par quelque philosophe. S'il est vrai que la philosophie ancienne eût épuisé les absurdités, nous devons y retrouver la doctrine qui absorbe l'objet dans le sujet et la chose connue dans la connaissance. On l'y retrouve en effet. Vous avez entendu la maxime de Protagoras : V homme
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^st la mesure de toutes choses ; chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui rC est pas. Âristote soutient aussi, dans son troisième livre de Vamè^ que la connaissance actuelle et la chose ^connue ne sont qu'un. Dô là^ selon le commentateur fhetnistids, on i^tt inférer que tous les êtres sont dans Famé; ^ar^ dit-H, les idées senties êtres. Il ajoute que c^est Tame qui communique à la matière ses formes. Alexandre d'Âphrodisée va plus loin, parce qu'il entend mieux Aristote; il décide nettè^ ment que les choses ne différant poiiïi de !a connais^ sance, c'est l'ame ^lui^st toutes choses.
Je silis convaincu autant qu'il est pos^bte de l'étré <]ue la vérité n'est jamais nui»ible et que l'erreur n'est jamais utile.; mais je crois siussi qu^l y a des ei*rèurs innocentes et des erreurs dangereuses. Les théories de Pla« ton et de Leibnitz sont assorénifent du nombre des premières ; et malgré beaucoup de détaik heureux , la philosophie, tantôt sceptique, tantôt nihiliste, de quelques modernes^ est du nombre des dernières. Une philosophie ne é'apprécie point par les détails, mats {lar les bases. Je sais bien qu'où ne vient point à douter sérieusement de son existence ni de celle de l'univers : la voix de la natiire dissipe à chaque instant ces rêvés; mais on ne s*accoutume guères à mettre en question leé faits les phis évidents sans se persuader qu'il n'y à rien ^ui ne puisse et ne doive être mis en question. II n^est pas aisé de faire au scepticisme sa part ; dès qif il est ivitrèduit dans l'entendement, il l'envahit tôtit entier. Quand toutes les existences sont en problème , quelle autorité reste-t-il aux