‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 7 sur 84 · DU TÉMOIGNAGE DES SENS ET DE LA CROYANCE. I · texte numérisé non relu

DU TÉMOIGNAGE DES SENS ET DE LA CROYANCE. I

I** Elle me semble d'abord tout-à-fait différente de l'évidenee du raisonnement. On a coutume d'appeler toute évidence suffisante , éi^idence raisonnable , et en effet toute évidence suffisante est de nature à déterminer une créature raisonnable à croire. A ce titre sans doute l'évidence des sens n'est pas moins raisonnable que celle qui résulte d'une démonstration. Si la nature nous instruit par d'autres moyens que le raisonnement , la raison elle-même nous apprend à recevoir cette instruction avec gratitude , et à en faire le meilleur usage possible.

Mais l'évidence raisonnable n'est point cette espèce par. ticulière d'évidence qu'on appelle évidence du raisonnement. Par évidence du raisonnement, nous entendons cette évidence que reçoit une proposition , lorsqu'elle est déduite par le raisonnement d'une ou de plusieurs autres propositions déjà reconnues et admises. Ainsi l'évidence de la cinquième proposition d'£uclide consiste en ce qu'elle est la conséquence nécessaire des axiomes et des propositions précédentes. Il y a dans tout raisonnement des prémisses et une conséquence , et les prémisses sont la raison d'admettre la conséquence.

Il n'est pas besoin de prouver que l'évidence produite par le témoignage des sens , n'est pas du même genre. Nous ne cherchons point de raison de croire à la réalité de ce que nous voyons et de ce que nous touchons ; et si nous en cherchions , nous n'en trouverions point. Cependant, notre croyance est aussi ferme que si elle était appuyée sur la démonstration.

Des philosophes distingués , supposant qu'il n'est pas raisonnable de croire sans raison , ont cherché à en découvrir qui justifiassent la confiance que nous accordons au témoignage de nos sens ; mais , loin d'être suffisantes ,

leurs raisons ne supportent pas même l'examen. D'autres, après avoir démontré sans réplique la fausseté de ces rai-* sons , en ont conclu que la croyance qu elles avaient la prétention d-appuyer, n'est qu'un préjugé; mais jamais ils n'ont pu l'ébranler ni en eux, ni chez les autres. Jja laboureur ne laisse pas de cultiver, la terre, le soldat de marcher à l'ennemi, le négociant de trafiquer, depuis qu'il est démontré qu'ils ne poursuivent que des fan-» tomes ; et le raisonnement pourra chasser la lune de son orbite avant d'ébranler la foi que nous donnons au témoignage de nos sens.

a® Dira-t-on^ en second lieu, que l'évidence des sens est la même que celle des axiomes , ou des vérités évidentes par elles-mêmes? Je pourrais me contenter de répondre qu'il faut bien qu'elle ne lui ressemble pas, puisque, parmi les philosophes modernes, les uns ont CPU devoir l'établir et les autres pouvoir la réfuter par des preuves ; ce qui prouve qu'ils ne la considèrent point comme évidente par elle-même.

Mais j'aime mieux répondre sérieusement. En prenant le mot axiome dans l'acception que lui donnent les philo-» sophes y il est impossible de regarder comme un axiome l'existence des objets extérieurs. Ils restreignent le sens de ce mot aux vérités nécessaires qui ne sont limitées ni par le temps, ni par le lieu, mais qui doivent être vraies dans tous les points de l'espace et de la durée. Or, les vérités attestées par les sens ne sont évidemment pas de ce genre; elles sont contingentes, et ne conviennent qu'à des temps et à des lieux déterminés.

Ainsi , c'est un axiome que le tout est plus. grand que sa partie. Cette vérité est de tous les temps et de tous les lieux; nous reconnaissons en l'examinant qu'il est impossible qu'elle cesse d'être vraie, et en consé/|uen€o

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