PU TÉMOIGNAGE DES SENS ET DE LA CROYANCE
ttoiis la regardons comme étemelle , nécessaire, immuable. Mais quand je crois qu'il y a dans ce moment une chaise à ma droite et une autre à ma gauche , cette vérité, attestée par mes sens, n'est ni nécessaire^ ni éternelle, ni immuable; elle peut cesser d'être vraie dans une minute, et rappeler un axiome^ ce serait , à coup sûr, détourner ce terme de son acception consacrée.
Si , par axiome , on est résolu d'entendre lontes les vérités que nous saisissons immédiatement et qtli ne âont point déduites d'une vérité antérieure, alors on peut , à bon droit , appeler l'existence des objets sensibles un axiome; car les sens donnent une conviction aussi im«médiate de ce qu'ils attestent, que l'intelligente des vérités qu'on appelle ordinairement axiomes.
3^ Nous disons le témoignage de nos sens et le témoin gnttge de nos semblables , nous ajoutons foi à l'un et à l'autre ; il y a donc entre l'évidence des sens et celle du télnoignage des hommes quelque analogie; mais il y â u»e différence^ aussi bien qu'une similitude. La croyance, fondée aur ie témoignage s'appuie sur l'autorité de celui qui témoigne ; la croyance qui dérive des sens ne repose sui* l'autorité de personne.
Dira-t-on qu'elle est Une inspiration du Tout-Puissant ? Cela est juste et vrai ^ si l'on entend seulement que cette croyance est un effet de notre constitution , laquelle e^t l'ouvrage de Dieu. Mais si , par cette iaspiitition ^ il faut entendre ja persuasion que notre confiance vient de Dieu^ k croyance qui dérive des sens n'est pas une inspira-* \wm\ oir un homme croirait à ses sens^ alors même qu'il n'aurait aucune notion de la Divinité, L'homme qui sait que sa constitution est l'œuvre de Dieu , et qu'il est dansr sa constitution de croire à ses sens, peut trouver dans ^aette consfdémtion un nouveau motif à l'appui de la con-
fiaoce qu'il lefir accorde; mais il avait cette confiance auparavant; elle est antérieure en lui à cette raison de croire ainsi qu'à toute autre.
4^ Nous trouvons de même entre l'évidence des sens et celle de la mémoire des similitudes , mais aussi des différences. Je me souviens distinctement d'avoir dîné hier en telle compagnie ; que signifie cette phrase ? que j'ai une conception nette et une ferme conviction de cet événement passé. Ce n'est ni le raisonnement^ ni le témoignage qui me donnent cette conviction ; elle dérive immédiatement de ma constitution , et j'appelle mémoire la partie de ma constitution qui me la donne.
Je vois une chaise à ma droite : que signifie cette phrase ? que j'ai, en vertu de ma constitution , une conception nette et une ferme conviction de l'existence actuelle de la chaise dans un lieu et dans une position déterminés. J'appelle faculté de voin la partie de ma constitution qui me donne cette conviction immédiate. Les deux opérations ont cela de commun, que les coavictions qu'elles produisent sont également immédiates, et que leurs deux objets ne sont pas nécessaires , mais contingents et limités par le temps et par le lieu. Mais elles diffèrent sous deux rapports : i® l'objet de la mémoire est une chose qui a existé dans un tejups passé , tandis que l'objet de la vue et de la perception en général , est une chose 'qui existe actuellement; 2^ je ne puis voir qu'à l'aide de mes yeux , et seulement quand ils sont dirigés vers l'objet^ et que cet objet est éclairé; ma m^oire n'est bornée par aucun organe corporel, et n'est soumise à l'influence ni de la lumière , ni des ténèbres : si elle a ses limites , elles sont d'une autre espèce.
Ces différences sont faciles à saisir pour tout le monde; elles nous conduisent à considérer la vision et le souvenir
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comme des opérations spécifiquement diflerentes ; ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait une grande analogie entre les deux évidences qu'elles produisent. Entre l'évidence des sens et celle de la conscience, même différ^ice et même ressemblance, comme le lecteur peut facilement le reconnaître.
Quant à l'opinion que toute évidence consiste dans ta perception de la convenance ou de la disconvenance des idées, nous aurons occasion de l'examiner plus particulièrement dans un autre endroit. Ici, j'observerai seulement qu'en prenant cette perception dans son meilleur sens , elle s'applique avec assez de justesse à l'évidence du raisonnement, et à celle de certains axiomes; mais dans quelque sens qu'on la prenne, ii me semble impossible de l'appliquer à l'évidence de la conscience, de la mémoire ou des sens.
En comparant les différentes sortes d'évidence que je viens d'énumérer, on est forcé de convenir que celle des axiomes et celle qui sort du raisonnement, sont les moins mystérieuses et les mieux comprises de toutes; et l'on conçoit que les philosophes aient désiré d'y ramener les autres.
Lorsque je considère une proposition évidente néces^ saire, dont le sujet est clairement renfermé dans le prédicat , il me semble que je sais tout ce qu'il faut savoir pour y croire et pour comprendre pourquoi j'y crois. II en est de même lorsque je crois à une conséquence qui découle nécessairement d'une ou de plusieurs propositions évidentes ; je sais aussi tout ce qu'A faut savoir pour croire à cette conséquence. Dans^cés deux cas, la lumière de la vérité remplit l'entendement tout entier , et nous ne concevons même pas qu'elle puisse être plus pure et plus brillante.
a4 ESSAI II- CHAPITAE XX.
D un autre c6té ^ ara souvenir dî^tinct d'un étéoeinent passé , à la vue d'un objet placé devant mes yeux , )a certitude s'empare de mon esprit, et elle n'est ni moins assurée, ni moins prompte que celle d'un axiome. Mais lorsque je veux, en qualité de philosophe, remonter à l'origine de cette certitude, je ne puis ni la traduire eu at iome, ni laconsidérer comihe la coifséquence d'un axiome. Je cherche vainement cette espèce d'évidence que je. comprends sans effort , et qui satisfait k tovis les besoins de mon esprit. Cependant le doute serait ridicule, et j'esssiierais inutilement d'abjurer ma croyance; la tentative de m'envoler dans les airs ne seyait ni pkis malheureuse, ni plus extravagante.
Il est triste pour un philosophe, fier de sa raison et accouti^mé à la regarder comme la source de Hou/tes ses connaissances , d'en trouver un si grand nombre a l'ac* quisition desquelles elle est étrangère; mais le fait n'en est pas moins certaiiï. Nous lui devons la découverte des* relations abstraites et nécessaires des choses; mais la notion de ce qui est et de ce qui fut nous vient par une' autre voie ^ qui est ouverte à ceux qui ne savent points raisonner comme aux plus savants philosophes. Cettc^ voie est obscure ; l'entendement y rencontre la connaissance dans les ténèbres, et l'acquiert sans savoir corn-" ment. Il n'est pas étonnant que l'orgueil téméraire (fe quelques philosophes ait tenté d'expliquer par de vaines, théories ce genre de connaissances, et que Torgueil hu<» milié de . quelques autres les ait rejetées et désavouées comme indignes- de ce nom. Le vrai sage, plus modeste, les reçoit eomme une faveur du ciel, et s'efiCbrce d^ea faire un faon usage.
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