ORIGINE DE LA WOTJON DE DURÉE
que nous aidons duré; je ne dis pas que nous ne nous souvenons point sans croire que Vobjet dont nous nous souvenons a duré. Je prétends en effet que la durée ne nous est donnée que coninie notre dans la mémoire ; que notre durée ^ en d'autres termes, est la seule que nous concevions primitivement , et que ce n'est que par induction, que nous concevons que toutes choses dureat comme nous durons nous-mêmes.
Tous les objets des sens nous sont donnés hors de nous; tous ceux de la conscience , savoir les opérations de l'esprit et ses états divers, nous sont donnés au-dedans de nous. Or, les objets de la conscience sont les seuls objets de la mémoire. Cette assertion paraît contredire le langage commun dans lequel on n'hésite point à dire,^^? me souviens de telle personne ; mais la contradiction n'est qu'apparente. Je me souviens de telle personne , veut direye me souviens d avoir vu telle personne; je me souviens d'avoir vu telle personne ^ c'est ^ me souviens d'avoir été voyant telle personne : la personne , voilà l'objet des sens ; être voyant la personne ou la vision présente de la personne , voilà l'objet de la conscience ; avoir été voyant telle personne ou la vision passée de la personne^ voilà l'objet de la mémoire. Rapprochez l'objet de la conscience de l'objet de la mémoire , vous trouvez dans l'un et dans l'autre la vision de la personne, La vision de la personne est donc l'objet commun de la conscience et de la mémoire ; la vision l'objet immédiat , la personne l'objet média|; car les sens>,sont la seule fi^cqlté dont elle puisse être l'objet immédiat.
Mais il y a cette différence entre la vision ^ obj^t de la conscience, et la vision obj«t de la mémoire, que l'une est actuelle et l'autre passée, c'est-à-dire que la nuémoire renferme la conception d'une durée qui s'est écoulée entre la vision qui est l'objet du souvenir et le souvenir luimême. Mais à qui appartient cette durée saisie dans la mé^ moire? Qui est-ce qui a dtiré?Consnlto«j5^ encore les Êiits..
En même temps que la notion de la durée est introduite dans l'esprit par le premier acte de la mémoire ,. l'esprit connaît qu'il est le même qui a vu et qui se souvient d'avoir vu , et qu'il a continué d'être le même dans, l'intervalle; car s'il avait cessé d'êtrç le même , il ne serait plus un, il serait deux. Mais continuer d'être le même , c'est cela qui est durer : c'est donc le moi qui a duré; la durée, renfermée dans les actes dç la mémoire, est donc celle du moi; en effet, se switir le même et durer c'est la même chose. La durée est dans l'identité personnelle , et l'une et l'autre sont dans la mémoire.
Reprenons cette démonstration. Les objets de la conscience sont les seuls objets de la mémoire ; par conséquent tous les objets de la. mémoire sont internes comme ceux des sens sont externes. La mémoire n'arrive à ceux-ci qu'en repassant en quelque sorte par la conscience. A proprement parler, nous ne nous sotivenons jamais que des opérations et des états divers de notre esprit , parce que nous ne nous souvenons de rien qui n'ait été l'intuition immédiate de la conscience. S'il «'y avait pas de conscience , il n'y aurait pas de mémoire , et la preuve en est qu'il n'y en a point quand la coUx^cience n'a pas été
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suffisamment attentive. Puisc^ue nous ne nous souvenons que de nous-mêmes^ et puisque notre identité personnelle et la durée résultent de ce que nous nous souvenons, la durée qui nous est donnée par là mémoire est nécessairement la nétre. Si elle n'était pas en nous , ce n'est pas la mémoire qUi nous là donnerait , ce serait les sens ; et si elle n'était pas là nâtrë , nous n'aurions pas lé sentiment de notre identité personnelle. Les sens sont la seule dé nos facultés qui connaisse hbrs de noiis.
II est donc aussi certain que la durée est éti nous qu'il est certain que l'étendue est hors de noti^; il est aussi certain que c'est le ihoi qui dure pour la mémoire , qu'il est icertain que ce n'est pas lui qui est étetidu pour les Sens. Il était de là |)lus haute importance d'établir clairement ce fait^ qui explique tout, et sans lequel rien he s'explique.
Là dyréé irtOui est révélée itetis la mémoire ; elle lioUs est révélée cbttime nvtre : voila deux faits qui sont établis. Mais comment notre durée ti0us est-elle révélée ? ' Est-ce à là succession dé nos opéràtiotas que nous devotiâ de savoit^ que nous durons ? Non-seulement on l'a prétendu , thaïs on a prétendu que cette succession était notre durée triêhie. Examinons ces deux propositions; et d'abord définissons la Succession.
C'est un fait que lé moi se distingue de ses pëiisées , de isés actions ^ dé sê^ sensations, tlélles-d changent à tbUt itiomëht ; l'ordre dans lequel elles chahgént, est ce qu'icm i^bitime leur succession; sous ce rapport, nous les nommons première , deuxième , troisième. Quant au moi ,
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il ne change pas ; sans cesse il apprend de la mémoire qu'il est continuement le même dans la succession de toutes les pensées et de toutes les opérations, qu'il appelle siennes. Voilà une première vue du fait de succession ; mais il faut pousser plus loin l'analyse.
Les pures sensation^ n'ont point d'autre objet qu'ellesr mêmes : toutes les autres pensées ont un objet intérieur ou extérieur, réel ou imaginaire, offert par la nature ou créé par l'entendement; je ne pense point sans penser à quelque chose. Toutes les fois qu'une pensée succède à une autre, un objet succède aussi à un autre. Il n'y a rien au monde de plus distinct qu'une opération de l'esr prit et l'objet de cette même opération; mais quand il ne s'agit que de leur succession , on peut et on doit même les confondre. Il se succède précisément autant d'objets que d'opérations, puisque la succession des opérations est, avec celle des objets^ une seule et même succession, un seul et même ordre, un seul et même nombre ; et si la notion de la durée dérivait uniquement de la succession, il serait indifférent de dire que c^est de la succession de nos pensées ou de la succession des objets de nos pensées.
Voilà donc trois choses : le moi, son acte ou son opération ou sa pensée, et l'objet quelconque de sa pensée. La pensée elle-même devient objet , relativement à la conscience; et puisque les objets de, la conscience sont aussi les seuls objets de la mémoire, la pensée devient aussi objet relativement à la mémoire. La sensation qui n'a point d'objet distinct d'elle-même est aussi objet relativement à la conscience et à la mémoire. Je me souviens d'avoir
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Yu ua édifice , puis je regarde uu tableau , puis je conçois un triangle équilatéral; je me distingue parfaitement de ces trois opérations , quoiqu'elles soient miennes. Je ne suis ni un souvenir , ni une vision , ni une conception abstraite ; car je me sens le même ,et dans le souvenir, et dans la vision, et dans la conception , qui sont des choses différentes; et non-seulement le mêipe , mais le même que j'étais auparavant. Le souvenir, la vision, la conception ont avec moi un même rapport, qui est celui des actions à l'agent, et si l'on veut des qualités au sujet; mais ni le souvenir n'est moi, ni la vision, ni la conception. D'un autre côté, le souvenir d'un édifice n'est point cet édifice , la vision d'un tableau n'est point ce tableau , la conception d'un triangle n'est point ce triangle. Si je pense au dôme des Invalides , ma pensée n'est point le dôme des Invalides; le dôme des Invalides est étendu, il est figuré, il est composé de matériaux impénétrables, il est exposé auvent et à la pluie; il n'y a dans ma pensée ni étendue, ni figure, ni impénétrabilité, et elle est inaccessible aux injures des saisons.
Dans cette supposition de trois opérations successives qui ont des objets distincts, vous voyez i^ que le moi se distingue de chacune; a^ qu'il distingue chacune de son objet ; 3** que la succession des objets n'est que la succès* sion des opérations. Ce n'est pas, en effet, le tableau qui succède à l'édifice; c'est l'opération de la vision qui vient après celle du souvenir. Cette anatomie de la pensée paraîtra peut-être subtile; celle du corps humain le paraîtrait bien davantage. L'analyse a pour but de dis^
tinguer tout ce qui est distinct; la plus légère différence inaperçue est un fait qui disparaît de la nature., et toute science qui anéantit ou néglige un seul fait, est fausse.
Le moi se distingue de ses opérations ; il est continu et toujouirs le même ; ses opérations sont successives et diverses; il les distingue entre elles par la divet*sité de leur nature et par la distinction de leurs objets. Là succession des objets et celle des opérations c'est une seule chose. Quand donc nous parlerons de la succession que le moi obserte en lui-inême, cette succession sera tout à la fois celle de ses pensées et celle des objets, de ses pensées , et si l'on veut appeler idées y soit les pensées, soit leurs objets, soit les pensées et les objets tout ensemble, cêmme le font souvent Locke et Condillac, la succession est toujours la même.
M^lîïîtenant là durée du moi est-elle antérieure à la succession qui s'opère en lui, ou Temprunte-t-il de là? Dure-t-il pat*ce qu'il y a succession de ses actes, ou y a-t-il succession de ses actes parce qu'il dure? Là question ainsi posée se résout d'elle - mêttle. La succession n'est qu'un rapport de nombre dans la durée; donc elle la pï'ésûppose ; donc le moi ne dure pas, parce qu'il y a succession dans ses pensées , mais il y a succession dans ses pensées , parce qu'il dure ; ou , eà d'autres termes , le )itioi tié dure pas , parce qu'il passe d'un acte à un autre, ttiaià il peut passer d'un acte à un autfè , parce f^U'il dure.
O^ peut îtccôrdër que la durée est antérieure daUs l'ordre de la natUï*e, et deniander èMl est certain qu'elle le soit égalethënt dans l'ordre dé là connaissance. Durer est une chose ; savoir que l'on dure est une autre chose. ÎjC moi