‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 72 sur 84 · ORIGINE DE LA NOTION DE DUREE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA NOTION DE DUREE

tournés vers le tableau par ma volonté; je le regarde continuemeot ; mon attention est donc continue , et par conséquent, l'action de ma volonté. Aussi long-temps que je le regarde , je le- veux regarder , et , comme je le regarde sans cesse , je le veux sans cesse ; c'est ma volonté qui soutient sans cesse et l'action de mes yeux et celle de mes facultés perceptives; si ma volonté se relâche, l'une et l'autre se relâchent au même degré ; si ma volonté s'arrête, l'une et l'autre s'arrêtent. Mais telle est ma constitution mentale, que je ne veux point sans savoir que je veux , et que si je veux continuement , je sais aussi coutinuemènt .que je veux, c'est-à-dire qu'en même temps que je sais à chaque instant que je veux, je me sou* viens que je voulais tout-à-rheure, et je connais que je suis le même qui voulais tout-à-l'heure et qui veux encore à présent. Eh bien ! c'est cela qui est durer. Peuton , dans l'hypothèse d'une opération unique , contester le fait de l'attention continue, ou, ce qui est la même chose, de l'action continue de la volonté? Non, sans doute. Peut-on contester la conscience continue de cette action? Non, sans doute. Peut-on contester la mémoire qui la suit immédiatement ? Non , sans doute. Je continue d'agir; à chaque instant je sais que j'agis, et je me souviens que j'agissais tout-à-l'heure ; et en même temps j'aperçois intuitivement que je suis le même qui agissais tout-à-l'heure, et qui agis à présent. Je dure donc, soit que je continue de vouloir la même chose, ou que je veuille deux choses différentes; je dure, par cela seul que je suis un être actif, et que mon action se réfléchit sans

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cesse dans «99 conscieoce et daas ma mémoire. Ma durée est aatérieûre à ht succession de mes opérations; elle eu est iadépeûdafite.

Ce n'est pas tout t repkiçons-*nous daos notre, hypothèse. Je regarde incessamHieiit le laibleau ; je le vois hors de moi. Ne tCHOns pas compte de cette multitude de j.agements d'habittide qui se reacontrent dans la vision ; envisageons'^ comme un acte atissi simple que le tou^ cher, (^'est-ce que je fais quautd je vois le tabtteau hors de moi? Je le connais, et j^aflirme son existence comme distincte de la mienne; ce qui est affirmer à la fois, et la sienne et la mienne. Puisque je le regarde sans cesse, sans cesse je le connais, et sans cesse j'affirme son existence et ta mieni<K ; sans cesse aussi j'ai la conscience de cette double affirmation , et en même t^mps que je l'ai , je me souviens que je l'avais tout-à-l'heure. IVbis puis-^je savoir que je l'ai ad^teUemen^i et que- je l'avais tout>-à-rheui3e , sans décoiitivrir que je suis le même qui l'ai actuellement et qui l'avais tout-à4'heure ? et puisje découvrir mon identité continue dans le présent et dafis le passé ^ sans découvrir parJà même que je dure ? ma durée est-eUe autre chose que le sentiment de cette identité continiie ? et puisque ce sentiment est ioséparablede celui de la connaissance continue, la contemplation de dix tableaux est-eUe plus propre à la produire que la contemplation d'un seul ?

Je ne définis poinli ; je décris ou plutôt je raconte. Si vous, me demandez qu^est-ce que l'activité du moi ? qu^estce que sa connaissance? qu'estxe que sa durée? qu'est-ce

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t)ue le moii lui-inéme ? je répoadrai : c'est ce que vous savez. Si je vous demande à moa tour qu'est-ce que le bleu et le rouge ? vous serez obligé de me faire la mênae répoose. Toutes \^ id^es simples sfmt autant de mystères placés au-delà de$ limita de notre analyse ; le seul but d'une philosophe raisonnable est de découvrir à quelle ocea-^ sion et dans, q^eUe^ circoQstances chacune d'elles s'ÎAtror duit pour la pi^en^ère fois dans l'entendement.

Notre duréç ne résulte donc point de la succession de nos pçi^$ée$ ; elle résulte du sentiment de notre identité continue ^ Is^quelle résulta de la contiimité de notre ac«* tion 9 laquelle no\is est atteatée par la conscience et la mémoire. Il n'ipipprte point à notre durée que notre action soit semblable ou divers^e, qu'elle change d'objet ou qu'elle s'exçrçe sur le même; c'est le n[K)i qui dure et nop ses opérations et leurs objets ^ dont il se distingue parfaitement. L^ sw^ce^&ioa de ses opérations présuppose nécessairement une durée dans laquelle elles se succèdent ; cette durée, ç'eçjt la sienne ; et la durée du moi, c'est son action continue, réfléchie dans la conscienee et dans la mémoire. C'est de I4 continuité de l'action qtae nak la continuité de W durée ',- $i l'action cessait pour vecooi^iencer et cessait encore pour recommencer encore , de sorte qu'elle; fa{ composée d'une; suite d'actes co^tigus , la durée serait une qua^ntité discrète comme le noml^e ; ses par* ties seraient physiquçmenst distinctes et séparées par de$. intervalles où i] n'y aui:ait pas de dujrée ; le moi se senti-» rait à chaque instant défaillir et renaître. Maisi il $e sent continu , et c'est pour cela que la durée est une quantité

continue qui n'a pas plus d'éléments que le moi lui-même. Dans le fait , toutes nos divisions de la durée ne la divisent point ; elles ne s'opèrent que dans notre pensée. La durée est un tout qui n'a point de parties; un tout physiquement indivisible quoique mentalement divisible à l'infini; l'instant n'est que la moindre quantité observable;. la limite que nous fixons , n'est point celle de la nature , mais celle de nos facultés. Quant à la divisibilité mentale , zéro est sa seule limite. On n'a donc pas le droit de nous reprocher que nous ne faisons que déplacer la succession^ et que nous la transférons des objets et des opérations aux actes élémentaires de l'activité; de tels actes et les instants qui leur correspondent ne sont que des créatures de notre esprit ; la volonté ou l'activité est continue , et la continuité exclut la succession.

Mais, dira-t-on, est-ce que l'esprit agit toujours? Cette activité continue n'est-elle pas une pure hypothèse ? Estce que l'esprit agit dans le pur état de sensation? Ne sommes-nous pas , au contraire , essentiellement passifs et inactifs dans cet état?

Cette objection repose sur un préjugé philosophique trop puissamment établi pour ne pas mériter une sérieuse réfutation. Définissons d'abord ce pur état de sensation qu'on nous objecte. Parle- 1- on d'un état où la sensation n'est pas sentie, d'un état où le moi ne se distingue pas de ce qu'il sent, où il ne dit pas, je sens? Relativement à l'homme, cet état est une pure abstraction, une hypothèse non observable. Tout ce qu'on appelle faits^, quand il s'agit d'une hypothèse, ne sont point des faits.

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mais des raisonnements, et des raisonnements qui ne prouvent jamais rien , si ce n'est qu'on a parlé de la même chose. Quand vous avez épuisé une hypothèse de ce genre, c'est-à-dire quand vous en avez tiré tout ce que vous y aviez mis, il vous reste toujours à la réaliser dans l'homme, et pour cela, il faut rentrer dans l'observation; autant valait n'en pas sortir. Dans le fait, y a-t-il un passage du non être à l'être, et des degrés dans ce passage? La nature, dans l'immense atelier où elle se joue loin de nos regards, ébauche-t-elle l'être intellectuel, avant de le produire à lui-même ? Cet état où l'être sensible ne s'apercevrait point dans sa sensation, et ne s'endémêlemit point, est-il celui du fœtus ou de l'huître? je suis dans une égale impuissance de Taffirmer ou de le nier d'après l'observation. Cet état est-il possible ? la limite du possible et de l'impossible n'est point placée dans l'enceinte de mes facultés. Ce que je sais parfaitement, c'est que l'existence intellectuelle ne commence qu'avec la personnalité; et la personnalité avec l'activité et la conscience. La sensation avant le moi, et par conséquent sans le moi, m'est inintelligible; je ne puis pas comprendre la vie si l'être vivant s'ignore.

Eh! bien, dira-t-on, que le moi naisse , mais avec la seule faculté de sentir; puisqu'il ne sera point en son pouvoir de provoquer ni d'éviter ses sensations , il sera purement passif. — Ce nouvel état n'est encore qu'une abstraction. Le moi réduit à la faculté de sentir, c'est l'homme moins la faculté de vouloir , de connaître, de se souvenir, de comparer, de juger, d'abstraire, etc» IV. ^4

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