FfiilGMENTS
Or le véritable nuH e$t indivisible : il nait tout d'un coup et tout, entier. Considéré comme un assemblage de facultés , ils les possède toutes à la fois; il a besoin de toutes ^ à chaque insts^t de sa durée* Nos classifications ne sont que des procédés analytiques, d'ingénieuses métho- (hsj par lesquelles nous séparons, pour le soulagement d% notre faible intelligepice » ce que la nature ne sépare jamais. L'homme en qui la facuké de sentir 3'exercerait seule, et sans le concours de toutes les autres, est un être de raison^ une pure conception de notre esprit : s'il s'agit d'un tel être , je conviendrai que je ne sais que vous dire, à condition que vous avouerez d'abord que vous ne savez de quoi vous parlez. Mais s'il s'agit de l'bomiDe , il est vrai qu'il ne produit pas ses sensations , c'est-à-dire , qu'il n'a point avec elles le rapport de la cause à l'effet; c'est en quoi consiste uniquement sa prétendue passivité; mais d'abord il reconnaît chacune de ses sensations comme sienne, il la distingue de lui*même, il l'observe, l'examine, la juge, la compare; oui, il la compare: ce mot ne m^est point édiappé, et j^e le r^ète à dessein ; car dan& un être doué de plusieurs sens, une sensation unique est une pure abstraction ; et dès qu'il y a multiplicité constante de sensations de diverse nature, il y a nécessairement distinction , comparaison , jugement ; et je ne parle pas dès sensations internes qui se mêlent sans cessé aux sensations externes. Tout cela se passe-t-il donc en nous sans attention, saos connaissance, sans Gonsciaice ? et peut-on dire d'uu état oii le moi est attentif, où il connaît ^ où par conséquent il agit et sait qu'il agit, que cet état soit purement passif?
ORIGINE DE L\ NOtlOIT DE DUKEG. 87 i
Mais ce n'est pas tout , et l'activité du moi daas h. sensation n'est pas resserrée dans ceâ étroites limites. On conviendra, je peàse^ qu'il D'y a pas de sensation, quelle que soit son intensité y qui ne laisse à l'esprit le pouvoir de porter ailleurs quelque partie de son attention. L'es« prit ei6erce-t*il ce pouvoir ? il est aictif. Ne l'exwce-t-il pas ? il est encore actif; car l'attention qu'il pourrait pap« peler , et qu'il ne rappelle pa$ , il la donne. Pkis il retire d'attention à la sensation , moins elle est sentie ; elle diminue dans la mâme proportion que l'attention qui lui est accordée; il est prouvé que l'énergie de la volcuité peut anéantir pendant quelque temps la sensation la plus violente. Ce cas excepté, qui n'est très^r^e que parce que les sensations extrêmes le sont aussi , qui de nous n'exerce pas mille fois dans un jour cet empire absolu de l'attention sur les sensations innombrables dont nous sommes assaillis sans cesse ^ et qui se succédait sans relâche ? Qu'importe donc à l'activité que la cause de la sensation ne soit pas dans l'être sentant , si la volonté de l'être sentant là subjugue au point que la sensation reste toujours en dçgré précisément telle que la volonté l'a faite? Que l'on compare, si l'on veut, l'esprit dans là sensation , à un écho , pourvu quer ce soit à un écho vivant, qui entendrait le son, qui le qualifierait^ qui le retiendrait ou le renverrait selon son loisic ou son caprice, et ne le renverrait jamais le même. Que l'on saisisse une analogie plus frappante , de kquelle dértve sans aucun doute le préjugé de la passivité de l'esprit dans la seosa-* tion; que l'on compare le moi sentant à un corps choqué ^
obéissant à Tiaipulsion qu'il a reçue, pourvu que ce soit à. un corps anirué, intelligent, doué de conscience et de mémoire, qui, soumis à' la fois à plusieurs impulsions différentes , les reconnaît , les distingue , les compare , les mesure, dompte Tune, cède à Tautre , et en cédant, détermine encore la quantité et la direction du mouvement ; à un corps enfin qui , s'il était interrogé sur les motifs de son choix, répondrait très-phih)sophiquement : sît pro rntione vohmtas. Dirait-on de ce corps qu'il est purement passif dans le mouvement? Eh bien! tout cela l'esprit le fait dans la sensation. La sensation est toujours relative à l'état de i'ame. Pour que la même impression sur les mêmes organes semblablement disposés , excite précisément la même sensation , il faut que l'état de l'ame soit le même. Or, cet état varie à tel point, que la même impression en nature et en degré , meurt dans l'organe, ou va exciter dans l'ame la sensation la plus vive , selon que l'attention s'en empare ou la néglige. Qu'est-ce qu'on entend donc par sensation, quand on dépouille de toute activité l'être sentant ? Est-ce qu'il y a hors de lui quelque chose de plus que de la matière et du mouvement? Est-ce que c'est la sensation qui émane du corps odorant? Est-ce que la sensation existe avant d'être sentie ? Est-ce que ce n'est pas l'esprit qui l'admet, qui la commence , qui là réalise , qui la modifie de moment en moment, qui lui donne enfin sa forme, sa mesure et souvent sa durée? Il y a donc deux actions dans la sensation , l'une extérieure , l'autre intérieure ; la première précède, la seconde suit; l'intiensité de la pre-
ORIGINE DE LA NOTION DE DURÉE. SyS
mière reste constamment soumise à Téuergie dé la seconde, et celle-ci ne doit pas être confondue avec le travail postérieur de Fesprit qui compare ses sensations , qui en combine les idées abstraites , et les emploie comme matériaux de sa connaissance et motifs de sa volonté ; l'action primitive dont il s'agit est antérieure à cette sorte de réaction ; elle a pour objet l'existence même de la sensation.
Je pourrais m'arrêter là ; il est évident que , dans l'hypothèse où j'ai consenti à me placer , si l'être sentant est l'homme, il est toujours actif dans la sensation, et qu'il peut l'être au plus haut degré. Mais cette hypothèse que j'ai acceptée est encore bien loin de la vérité; elle repose sur une abstraction trop importante pour n'être pas remarquée; l'abstraction du corps humain , du. mouvement volontaire et des sensations du toucher. Je répète que s'il ne s'agit pas de l'homme de part et d'autre , on ne sait de quoi on parle, et que s'il s'agit de l'homme, il faut bien le prendre tel qu'il sort des mains de la nature. Or, l'homme de la nature , qui n'est pas toujours, il s'en faut bien, celui des philosophes , at, un corps dont sa volonté dispose ; quelle que soit la situation présente de ce corps , c'est la volonté qui l'a prescrite. Se meut-il ? la vo-. Ion té est la force qui le meut; s'a rrête-t-il? c'est la volonté qui l'arrête; persiste-t-il dans l'un ou l'autre état? c'est la volonté qui l'ordonnei Par sa constitution physique^ l'homme communique immédiatement avec le monde extérieur ; sans cesse il touche et il est touché. Mais les sensations Au toucher ne sont p^s comtiie cçUes de l'ouïe et
de Fodorat, des adeetions stériles; elles ont la singulière', Tëtonnante propriété de lui révéler une foule d'existences distinctes de la sienne , et dont les (qualités n'ont aucune analogie avec ses sensations. Par cela qu'il touche, toutes ces existences se manifestent à sa pensée; il les cognait et les affirme avec la métne certitude qu'il affirme la sienne; puisqu'il touche sans cesse, sans cesse il les connaît , il sait qu'il les connaît , il les distingue de sa connaissance , et il distingue sa connaissance de lui-m^e. Il suffit donc des sensations du toucher et des perceptions, qui en sont inséparables, pour constater l'activité noU; interrompue de l'esprit humain. Or, il n'y a pas dans l'état de veille un seul instant oii le corps animé de l'homme ne soit en contact avec d'autres corps; et, si l'on suppose que le contact n'est pas senti dans la méditation , dans Fextase , dans un grand nombre d'états analogues , les preuves de l'activité n'en seront pas affaiblies; c'est qu'alors toutes les forces de l'attention sont diverties par d'autres objets, et que f esprit est actif au plus haut degré. Il est inutile d'aller plus, loin ; le sujet est inépuisable. Mais je arois avoir assez prouvé qu'en dérivant la durée de l'activité , je ne la fais pas dépendre d'une hypothèse ou d'un fait incertain. Régula prima phUosophandi a dit Newton, ce père de la méthode philosophique, causas non plures admitfx dehere quant quœ et verœ sint etphe»nomenU expUcandis sufftciant. La cause , dans le langage de Newton, ou le fait antérieur, c'est l'activité; le phénomène ou le feit postérieur 9 c'est k durée. L'activité est indubitable. Or, il suffit de l'activité pour expliquer la
ORIGmE DE LA NOTlOTT DE DUREE. 37$
durée. Agir sans cesse, avec la conscieiice de son Ëtctioù présente et la mémoire de son action passée, c'est durer. L'homme est Un être doublement actif; il l'est par la volonté et par la^ connaissance ; il sait qu'il l'est par la conscience ; il sait qu'il l'est contiiiuement par la mémoire ; de là il dure. L'origine de sa notion de la durée est âané^ le premier acte de sa mémoire , et la durée que sa mémoire lui révèle est là sienne. Elle la lui révèle également, soit qu'il agisse de la même manière , soit qu'il agisse de diverses manières ; k nature de l'action , de iwêmè que son objet , sont des circonstances^ tout-à-feit indifférentes. PcAir qu'il dure, il suffit qu'il agisse incessamment. Or, H agit , quand il veut et connaît^ et, comme il veut et e€>«naît incessamment, il agit incessamment; en effet, il B^ a pas, dans l'état de veille, un seul instant tout*à-' fait exempt d'attention et dé connaissance. La nature â envoyé Fhomme au milieu de l'univers avec des sens , par lesquels il communique avec tous tes objets qui l'environnent ; il touche en naissant et il est touché ; or , il n'y a pas de sensation du toucher qui ne soit une connaissance et f affirmation d'une double existence , et il n'y a* point de connaissance afHrnîiatiVe, là où il n*y a. aucune apctivîfé. La porte des sens est-elle fermée? c'est que Fat- ' tenfion , c'est-à-dire ta volonté dirige toutes les forcésd*iin autre cô¥é : en ce cas l'action existe an plus haut degré. Connaître , penser , c'est la même chose. L'atlentioè est inséparable de la connaissance; la pensée est donc aotfive de sa nature; nous agissmis, quand nous pensons. Et c'est pour cela que la pensée est un si noble
privilège, et qu'elle nous relève si fort au-dessud de cet univers inerte , qui ne veut rien de ce qu'il fait. « L'homme ce a dit Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nac( ture ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que « l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une « goutte d'eau sufBt pour le tuer. Mais , quand l'univers ce l'écraserait , l'homme serait encore plus noble que ce <c qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage c( que l'univers a sur lui , l'univers n'en sait rien. Ainsi , (c toute notre dignité consiste dans la pensée'.
La durée , je le répète , dérive de l'activité. L'activité est innée à Thomme , comme l'homme est inné à luimême. La pensée est active de sa nature ; nous agissons de mille manières dans la sensation, quoique nous n'ayons point avec elle le rapport de cause à effet : je crois avoir mis cette vérité hors de doute. L'activité est le premier fait dans l'histoire naturelle de l'homme; il ne suffit pas de dire qu'elle commence avec son existence ; son existence , c'est-à-dire son existence intellectuelle ou la connaissance distincte de sa personnalité ne commence qu'a-^ vec elle. Il n'y a point de génération de l'activité; loin de-là , l'activité ou , ce qui est la même chose , la volonté est le seul principe générateur qui se rencontre dans la nature humaine. Mais elle a besoin de pouvoir pour agir; la volonté , sans pouvoir, est stérile. Le pouvoir , ce sont les facultés ; la volonté les trouve et ne les crée pas ; si elle les créait, elle aurait un pouvoir antérieur ou des facultés antérieures. La volonté , jointe aux facultés , est
' Pensées de Pascal, tom. I, page 104. Éd, Renouard.