‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 77 sur 84 · INDUCTION DE LA DUKÉE HORS M: NOUS · texte numérisé non relu

INDUCTION DE LA DUKÉE HORS M: NOUS

cette durée , pour la souniettcie à la mesure^ il faut la faire remonter à sk source } c'est là seulement qu'elle rentre en notre puissance, en retombant sous l'observation de nos facultés. Nous ne durons pas seuls; maïs dans l'ordre de la connaissance , toute durée émane de celle dont nous sommes les fragiles dépositaires. La durée est un grand fleuve qui ne cache point sa source comme le Nil dans les déserts, mais qui n'a ni source, ni rives, ni embouchure ; ce fleuve coule en nbus , et c'est en nous seulement que nous pouvons observer et mesurer son cours.

Le procédé, par lequel nous passons de notre propre durée à la durée des autres existences , et de là , à la du*rée universelle et nécessaire, est le même qui nous fait passer immédiatement de notre causalité et de notre substance à la substance et à la causalité extérieures. Ce serait une grave erreur de le confondre, soit avec la déduction , soit a^vec ctjiie autre induction sur laquelle reposent les sciences nalurelles et dont Bacon a tracé les lois. Je ne déduis point de ma durée la durée extérieure : elle n'y est point contenue; encore moins la durée universelle , car le tout ne saurait être renfermé dans la partie; mais à l'occasion de ma durée je conçois et ne puis pas ne pas concevoir la durée dé toutes choses , la durée infinie et absolue. J'induis donc, je ne déduis pas. D'un autre côté je n'induis pas à la manière du physicien ; l'induction du physicien a pour base la stabilité des lois de la nature , d'où il suit que ses conclusions sont toujours hypothétiques; les lois de la nature ne pourraient être rigoureusement constatées que par l'universaiité des faits, d'où il suit que le physi^

cien concluant un fait inconnu du petit nombre des faits connus, n'obtient jamais qu'une probabilité plus ou moins forte^ au lieu que l'induction, dont nous parlons , s'appayant sur un seul fait attesté par la conscience , s'élève sans incertitude à des conclusions qui ont toute l'autorité de l'évidence. Cette différence distingue absolument ces deux procédés ; elle est assez importante pour faire regretter que le dernier n'ait pas un nom qui lui soit propre : c'est par induction que nous l'appelons induction. Condillac a commis une erreur plHs grave encore, en confondant ce procédé avec l'abstraction. Voici ce qu'on lit dans l'Art de penser , pag. 149: «Vous n'apercevez <c pas immédiatement la durée des choses , et vous n'en « jugez que par la durée même de votre être pensant. « Vous appliquez votre propre durée à tout ce qui est « hors de vous ; n'est-ce donc pas là une abstraction que <c vous réalisez? » Ainsi ^ scion OondiUctc, nous ne concevons pas la durée des choses extérieures à l'occasion de la nôtre; leur durée n'est que la notre ^ abstraite du moi à qui seul elle appartient , et importée au dehors. D'où il suit que la durée des choses extérieures n'est qu'une pure abstraction, c'est-à-dire une créature de notre esprit. Cette doctrine n'est point une opinion isolée dans la philoso-^ phie de Condillac : nous avons vu qu'il la professe sur l'espace comme sur la durée; Condillac ayant assigné à toutes les notions qui composent la connaissance humaine une origine unique, devait nier beaucoup de faits intellectuels ; car il y a dans l'esprit humain un grand nombre d'idées qui n'ont pu passer par la porte singulièrement

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étroite de la sensation : toutes' ces idées dont il ne^t que faire ^ il les appelle des abstractions réalisées. Les abstractions réalisées sont donc, une des.théories fondamentales de sa philosophie ; elles^ méritent sous ce rapport d'être sérieusement examinées. — Occupons-nous d'abord de fixer le sens des teripes.

Distinguons dans l'abstraction, le procédé de l'esprit de l'objet de ce procédé ^ ou l'idée de la chose. LMdée, «î on entend par là, comm« on le doit en bonne philosophie , l'opération intellectuelle de l'abstraction mentale , l'idée dis-je est très-réelle,; la chose qui est une propriété où qualité conçue sans aucun rapport au sujet où nos facultés l'ont trouvée , n'existe pas dans la uature. Puisqu'elle est conçue sans aucun rapport au sujet auquel elle appartient, et que cependant elle n'existe et ne peut exister hors de ce sujet, elle est donc conçue sans aucun rap^port à l'existence. Ainsi l'abstraction de la qualité hors du fiujet, emporte l'abstraction de l'existence de cette qualité; ainsi l'abstraction de l'existence est supposée ou renfermée dans l'abstraction du rapport au sujet ; ainsi une qualitéabstraite, est par cela même, une qualité de laquelle on abstrait son existence , laquelle n'a lieu que dans un sujet. Toutes les fois donc que l'on prononce le mot abs^ traction dans le sens de propriété ou qualité abstraite, il y a abstraction implicite, ou soustraction.de Texistence. • Maintenant qu'est-ce que réaliser une abstraction ? Si lV>n attache quelque sens au mot réaliser^ il est évident que c'est^ remettre la qualité dans le sujet d'où on Ta tirée, «t lui rendre par là l'existence mentale qu'on lui ïv. aS

jwait ^tée. itôilifter une abstraction ce n'est donc rien de plus qu« cesser èe la faire. Puisqu'il est reconau par Coodâlae que la durée n'est immédiateinent d^servidile pour chacun de nous qu'en lui^-inême^ réaliser sa durée abstraite^ c'est p6ur chacun de. nous cesser d'abstraire sa propre durée de soi-même, ou cesser de la consid^er saaa rapport à soi-même et sans rapport à l'exklence. Que fais^je donc quand je réalise l'abstraction de ma du«»^ réf} ? après avcnr dk durée , je dis ma durée, £t qmlle réalité ai-je obtenue ? celle de ma durée que je n'ayais pas perdue ^ mais à laquelle j'avais cessé de faire atten*^ tîon. Voilà tout. L'abstraction réalisée est la fin de l'ab*stracticm. Tant que l'abstraction subsiste, il li'y a point de réalité. Y a^t-il réalité, c'est qu'il n'y a plus d'abstrac* tion. Une abstraction réalisée qui resterait une abstraction est une supposition impossible, une contradiction aussi évidente que celle de a in: 3.

lies abstractions réalisées de Condillac sont totile autre •chose.

Non-seulement^ je dure, mais il me semble que tout dure antour de moi ; je crois à votre dqrée comme à la mienne, et je crois à une durée antérieure et postérieur^à ma durée comme à la votre: voilà un iait aussi certain qu'aucun autre dans l'histoire naturelle de l'esprit hu^ main. Coodiltac ne le nie pas: s'il le niait, il ne faudrait pas prendre U peine de le réfuter. Cependant , je n'ai pa^ l'infenîtion immédiate de votre durée ^ et je n'ai pas dfL'vantagie l'intuition immédiate de la durée qui a préc^^ la mienne, ni de celle cpii la suivra.. D'un autre «âté.

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ni votre . durée , m Mc\xm «utr^ ne $e déduisent d# U mwime; elle» o'y $00 1 pas , et auqua procédé du raUoji^ nraient ne p<»ut les en ei^traire. Comiueiit est-ce donc que je passe d'une durée loeale à UM durée uaiversdle , d'une durée contingente à une durée néoe9$aîre, d'une durée Ih «itée k une durée illimitée? Quant à moi, je l'ignore : ma tache est d'exposer le fait, non de l'expliquer. Qr , i^ &it est que ce passage a lieu , et qu'on n'en trouve point ift trace; le &it est que je crois à la durée extérieure quoiqu'elle ne soit ni aperçue par mes Incultes, ni démoQtnée par ma raison. Le procédé par lequel je connais cette durée y je l'appelle induction; mais le nom n'est pas la cause : il n'e^cprime que le fait.

Maintenant Condillac va résoudre ce probité. Vous durcE, dit^l; eh bien! la durée de toute chose n'est que l'abstraction de la vôtre , réalisée dans votre pensée. Je réponds aussitôt à Condillac: Y avez^vous songé?, Il n'y a donc point de durée hors de moi? Mais la vie de mes semblables n'est que leur durée ; la vie de mes semblables esi donc l'abstmction de la mienne ; mou père est doQç un procédé de mon esprit ; le genre hinnain tout entier est donc une hypothèse? Dans le vrai , je suis s^ul an v^ir lieu d'un univers abstrait que mon imagination peuple de fantômes! Tous les sentiments que la nature a mis dans mon oœur, cette pitié généreuse qu'elle me £aiit ressentir à la vue d'un être souffrant , je la ressens pour une nb^ tmetion; car la durée de toulei^ les souffrances n'est qu^une abstraction de la mienne; la maladie 9 h doulfur et kmort ne sont que des abstractions réalisées. T^lks

sont les conséquences directes et inévitables de la théorie de Condillac. Je suis bien loin de les indiquer comme dangereuses ; elles ne le sont point; elles ne prévaudront point contre la voix de la nattire qui se fait assez entendre à tous les hommes ; je lie veux que les opposer comme ridicules à la doctrine dont elles découlent. Condillac les a-t-il aperçues et méprisées ? un philosophe, dans l'orgueil de ses systèmes , est donc capable de tout ; ont-elles échappé à son attention ? le défaut d'attention en matière» si grave, n'a point d'excuse.

Il n'y a qu'un' moyen de repousser ces conséquences 2 c'est de souténit que l'abstraction de notre durée se réalise véritablement dans les êtres; de sorte que notre du-^ rée engendre la leur , et qu'ils durent à notre exemple et parce que nous durons. Mais Condillac n'ayant proféré nulle part cette absurdité , nous n'avons pas lé droit de k lui imputer. Et quand la pensée serait investie de ce . pouvoir magique, de créer son objet; quand hypothèse eX. réalité seraient synonymes, la réalité extérieure serait encore renfermée dans des limites singulièrement étroites, et soumise aux plus étranges révolutions: Car toutes les choses auraient commencé avec le procédé de l'esprit qu-i les aurait réalisées; l'âge du monde serait le nôtre; le fils engendrerait son père, et serait à son tour engendre par sa postérité; la même maladie aurait'autant de durées différentes que de spectateurs, etc. , etc.

- Noiis avons vu qu'on peut aller plus loin contre Ooa* diilac ; on peut lui dire : ce que vous affirmez e^t- impossible ; il y a contradiction dans l'abstraction réalisée.

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^abstraction et réalité sont des mots. qui se repoussent : il n'y a point d'abstraction qui n'emporte l'abstraction de l'existence. Les qualités ou propriétés n'existent que.dans tin sujet; une qualité abstraite est une qualité conçue sans regard au sujet auquel elle appartient, et. par conséquent sans regard à l'existence. La. concevez-vous. existante? Vous la concevez donc dans le sujet, et par conséquent vous ne l'en avez point abstraite au moment où vous l'y concevez : il n'y a point d'abstraction quand il y a conception de l'existence. Cependant vous supposez que la durée abstraite peut être conçue comme existante, nonseulement hors du sujet duquel elle a été abstraite, mais dans une infinité d'autres sujets dont elle n'est pas la qualité , auxquels elle n'appartient pas , et où elle ne fut jamais observée. Vous prétendez donc que la contradiction est pour l'homme la loi de la vérité et un principe de croyance ? Un système qui se résout dans la contradiction est-il l'histoire de l'entendement? £xplique-t-il ce qu'ir y a de mystérieux dans l'origine de la connaissance?

On trouvera peut-être que c'est aller trop loin que de soutenir d'une manière absolue qu'une abstraction réa-^ lisée est une contradiction , et qu'ainsi l'esprit ne saurait jamais réaliser véritablement l'objet d'une idée abstraite. Si 00 jugeait ainsi , on n'entendrait pas encore assez clairement l'état de la question. Une abstraction est une hypothèse posée comme telle ; est-il possible de poser à la fois la même chose comme hypothèse et comme réalité ? voilà tout La qualité abstraite est-elle réalisée? elle est

Zga FRAGMeifTS.

coQçue comiH« existante; mais elle ne pe«it <îxi$ter que daus le sujçt; elle est doac eonçue dans k sujeL Maia s» elle est conçue dans le sujet , elle n'en est pas abstraie Je sais y et je l'ai déjà observé, que les hommes et, parmi les hommes, lea philosophes surtout ^ raisonnant quelquesfois comme si des abstraetions étaient des réaUtés; qae font^ils alors ? ils font abstraction de la contradiction. Mais la contradiction ne dispai^ît pas pour n'être pas regardée; cachée dans les traiisfdrmations successives du principe, elle se reproduit dans la conséquence, et le raisonnement enfante des monstres. Tje raisonnement admet cette aba*^ traction de la contradiction , parce qu'il admet toutes les conditiona qu'on veut lui i^iposer ; mais en même temps qu'on peut raisonner comme si une abstraction était uae réalité , c'est^-à-dire cdtoi^ne si on ne faisait pa» ce qu'on fait, les lois de la pensée humaine ne permettent ni au vulgaire, ni même aux philosophes de se persuader qu'ils ne font pas ce qu'ils font^ ni de (Concevoir l'eKistence dans une qualité séparée du sujet hors duquel eile ne peut exister. Et s'il était vrai , comme le dit Condillac , que nous fussions le seul sujet naturel de la durée , ie^ lois de la durée ne nous permettraient pas de réaliser hors de nous notre durée abatr^ite^

Réspli|0|iS en peu de mots cette discussion. Nous u'a-^ percevons la durée qu'en nous; et cependant nous croyojpis que toutes choses durent hors de nous , avant nous , aprè& nous. Voilà deux &its sans liaison entre eux^ Il n'y a poial de génération , il n'y a pokni de déduction ; îl n'y a que sac* cessîoli dans Tordre de la connaissance. £t il en est de même

INDUCTION DE Ul DURifi HORS DK NOUS. ^^î

de la aubstance ou de reaûstence, et de la oausalité. La saûie philosophie s'arrlte là ; elje Gonaiate à igûo^rer ce ({u'eUn ne peut savoir; elle est préctsément cette igsoranee sayaute dont parle Pascal^ cette tgaorance qui se ooimait^ et à la^ <fuelle il fiiut afriv^ quand on est sorti de l'igsoraoce naturelle, souspeio^, dit*ily de faire les entendus et de juger de tout, plus mal que tous les autres. Yoicî maintenant Gon- «dillac qui dit : ce que vous chercbea , je Tai trouvé. La durée ne vous est donnée qu'e» vous-même; eh bien! vous seul durez. Toute autre durée n'est qu'une abstrao* tion de la votre , et par conséquent une chimère que votre imagination réalise. — J'observe, en premier lieu, que nier ia durée extérieure, c'est nier toutes les existences extérieures , et par conséquent la société humaine ; c'e^t nier le pa^sé et l'avenir; c'est rafin l'égoîsme absolu* J'observe, en second lieu, que le problème à résoudre consisle à expliquer comment il se fait que le genre humain croit fermement à une chose qu'il n'aperçoit pbiat , et qui ue se déduit point des choses qu'il aperçoit. Or, ce n'esft point résoudre le problème que de nier la réalité de cette chose; ce serait plutôt le compliquer. Il reste toujours à cpm- ]H'endre comment^ entre deux phénomènes de même nature, l'un observé, l'autre inaccessible, à l'observatioo , celui-ci se fait admettre avec la même autorité que le pre* mier, et commande une persuasion non moins irrésistibie* Voulez-vous que le ptiénomène inobservé ne soit qi^'une il-* lusion contradictoire; la difficulté est bien plus grande; comment a-t-il été donné pour loi à la pensée de réaliser une contradiction ? Condillac ive fait donc past un pas^

3g^ FRAGMENTS.

ver shi solution du problème; il faudrait pour ceia^ qu'aulieu de nier la réalité de la durée extérieure , il niât la croyance universelle de cette durée extérieure; mais il ne pouvait pas ou il n'a pas osé être conséquent à ce point.

Nous terminerons par l'observation suivante. IL est certain que nous n'apercevons ni existence ni causalité extérieure, pas plus que. nous n'apercevons ua^durééex* térieure. Nous ne découvrons hors de nous que des qualités et des;successions : ni le sujet des qualités, ni k cause des successions ne tombent sous l'observation des sens. Le moi est la seule substance et la seule cause qui nous soient données par l'exercice immédiat de nos facultés. Si donc la durée extérieure succombe sous le raisonnement de Condilliac, si elle s'évanouit en abstraction, toute substance et toute cause extérieure s'évanouit avec elle ; car les substances et les causes extérieures nous sont données par le même procédé que la durée extérieure. Je sais que Conâillac nous abandonnera volontiers les corps , hii qui ne sait s'il y a de l'étendue, et qui regarde les substances comme des collections; mais puisqu'il a fondé les preuves de l'existence de Dieu sur la causalité comme sur une base inébranlable, il ne regardait donc pas la causalité comme une abstraction. De quel droit cependant- la distinguait-il de la durée ? l'une et l'autre ne sont^observables qu'en nous-mêmes. Ou la durée hors de nous ne devait pas être reléguée parmi les abstractions , ou la causalité devait y être reléguée avec elle? D'où vient que deux .choses si semblables ont un sort si différent sous la plume de Condillac; l'une bannie de l'empire de la raison; l'autre

INDUCTIOir DE LA DUR^Ë HORS DE ITOUS. SqS

jugée digne de prêter sou appui à la plus importante des vérités? L'inconséquence est évidente.

Répétons-le : la source des erreurs 'et des contradictions de Condillac au sujet de la durée est dans la confusion dit procédé de l'abstraction avec celui de l'induction. Il n'a point connu celui-ci ; nulle part il ne Ta décrit. Aussi cette partie si considérable de la connaissance humaine^ qui repose uniquement sur l'induction y s'écroule presque tout entière dans la philosophie de Condillac; et ce qu'iL en conserve on ne sait pourquoi, n'a point de base.

Après que l'induction nous a donné la durée extérieure à Toccasion de la nôtre, la durée remplit à la fois le dedans et le dehors , le passé et l'avenir : nous la trouvons ainsi établie quand nous commençons à réfléchir. Il est assez clair qu'elle n'est pas allée de l'avenir au passé ; mais ou ne découvre point aussi clairement si elle est allée du dehors au dedans ou du dedans au dehors. Il n'est donc pas étonnant que quelques philosophes se soient mépris sur son origine. Quand on subjective l'étendue, quand on la dérive du dedans , quand on prétend la trouver dans nos propres manières d'être , quand enfin on dit en propres termes qu'il y a des sensations étendues , on dit une absurdité qui n'a jamais été et ne sera jamais surpassée par aucune autre. Quand on objective la durée en la dérivant du dehors, on se trompe^ on est en contradiction avec les faits ; mais on n'est point absurde : la durée ayant été mise au dehors par l'induction , nous l'y concevons ^^ns cesse et nous sommes aussi persuadés de celle des choses que de la nôtre. Allons-nous jusqu'à prendre la

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nôtre dans oelie des choses? nous ressemblons à c^ui qui ayant oublié qu'il a déposé une somme entre les mains d'un ami , la recevrait ensuite de lui à titte de prêt : ee n'est qu'un défaut de mémoire.

(viiâGMtMT DM ai* aa* vt a5*t»çtnf8.)

U s'agit de savoir si la diirée est commensurable» Qu'est-ce que la commensurabilité ? Ce terme est emprunté de la géométrie. Les géomètres entendent par-là un rapport de nombre entre deux grandeurs de même espèce qui ont une mesure commune. Cette mesure étant prise pour l'unité y si Ion peut dire quel est le nombre des unités contenues dans la seconde , ces grandeurs sont commensurables. Ainsi la lieue étant l'unité qui sert de mesure commune à toutes les routes , deux routes sont commensurables si l'on peut dire combien il y a de lieues dans chacune; et l'année étant la mesure commune des âges y deux âges dont on peut dire quels nombres d'années ils contiennent , sont commensurables entre eux* C'est donc dans un rapport de nombre que la commensurabilité consiste.

Il suit de ce qui précède i^ que la commensurabilité n'a lieu qu'entre des quantités de même nature; *à? qu'elle suppose une mesure ou unité invariable. La sagacité del géomètres a découvert c^taines quantités de même ûa^ ture qui ne sont pas commensurables , par exemple / le eoté du carré avec la diagonale ; ainsi toutes lesquanli^

D2 LA MEStraC DE LA DURÉE. SqS

<fe même nature ne soDt pas oommensurables ; mais U ii'y a de oommensurabUs que des quaâtitës de même na^ tare. Il est trop clair que la route de Paris à Lyon n'est pas commensurabie avec le poids des voitures et l'âge des royageurs qui la parcourent. D'un autre colé, le vrai , rapport des quantités mesurées ne serait pas connu ^ si l'unité à laquelle on les compare variait dans l'opération de la mesure; si, ayant été toise, par exemple, elle dé* venait pied, ou si , ayant été pied , elle devenait pouce.

On convient que toutes les parties de la durée sont de même nature, et qu'ainsi la durée est une quantité homogène de même que l'étendue. Si donc on possède une mesure ou unité invariable, toutes les parties de la durée dont on pourra dire quel nombre de ces unités elles contiennent, seront commensurables entre elles* Voilà la question réduite à ce seul point : possédons -nous une mesure ou unité invariable de la durée ? — ^yo]K>ns d'abord si <ious possédons une telle mesure de l'étendue.

Une mesure absolument invariable de l'étendue est une pure conception de l'esprit qui fait abstraction de toute cause d'inexactitude , et qui pour cela sépare l'étendue de la matière , et la dépouille de toute circons-> tance physique. L'étendue ainsi considérée est l'objet de la géométrie. Dès que la géométrie sort de la pensée où elle est née et qu'elle rentre dans la nature , toMe connaissance exacte est refusée à l'hotnme; il ne peut atteindre qu'à un degré de précision , relatif ao perfectionnement de ses sens et de son industrie, et aux moyens que la nature a rois en sa pttÎMmce. Il y a done deux

Zg6 FRAGMENTS.

unités de Téteadue: Tunité idéale ou géométrique, seule invariable , parce que c'est l'esprit qui la crée par des abstractions successives ; l'unité physique, soumise à un grand nombre de circonstances qui l'altèrent , mais qui approche sans cesse de l'exactitude de l'unité idéale, parce que l'industrie de l'homme resserre sans cesse l'in^cactitude dans des limites plus étroites, sans pouvoir jamais la faire disparaître entièrement. L'erreur quelconque de I'ut nité physique affecte nécessairement toutes les mesures réelles dé l'étendue, et par conséquent leurs résultats ne sont point exempts de quelque degré d'incertitude.

L'unité géométrique ou idéale a un autre genre de supériorité sur l'unité physique ; elle est divisible à l'infini, tandis que nos facultés limitées et imparfaites ne peuvent pas poursuivre la division de l'unité physique au-delà de certaines bornes.

A l'égarAde la durée, la question n'est pas de savoir si nous avons l'unité idéale ; nous l'avons assurément , dès que nous concevons une durée uniforme ; il s'agit seulement de savoir, si nos facultés nous donnent une unité naturelle qui approche , autant dé l'unité idéale que le mètre matériel approche du mètre géométrique; de telle sorte que l'erreur dont nous ne pouvons pas entièrement nous garantir dans la mesure de la durée sôit une quan-> tité inappréciable.

Telle est la nature du mouvement qu'il s'opère à la fois, dans rétendue et dans la durée : d'où il suit que dans fe mouvement uniforme, les espaces parcourus sont néces-i sairement entre eux comme les temps employés à les par-»

courir. Si donc l'un de ces espaces est pris pour unité de retendue, le temps employé à le parcourir acquiert à l'instant la propriété d'unité à l'égard de la durée. La similitude du rapport des parties de la durée entre elles et des parties correspondantes de l'étendue, transfère en queique sorte la durée dans l'étendue; la mesure de l'une est constamment signifiée par la mesure de l'au*' tre, et elle obtient le même degré de précision.

Nous reculons la difficulté ; nous ne l'abordons point encore. La supposition d'un mouvement uniforme ne sert qu'à la présenter dans toute son étendue. Comment nous assurerdns-nous qu'un mouvement est uniforme, si nous ne savons déjà mesui*er la durée , et si nous ne possédons par conséquent l'unité naturelle que nous cherchons. Le mouvement uniforme est celui où des espaces égaux sont parcourus dans des temps égaux. Il y a donc des temps reconnus égaux, et par conséquent une mesure du temps avaot le mouvement uniforme. Tous les peupies de la terre ont jugé le mouvement du soleil, uniforme : les astronomes le supposent tel ; ils n'ont point honoré du nom, de découverte l'égalité des jours astronomiques ; ils n'ont donné ce nom qu'à la légère différence que l'observation a fait découvrir entre le jour vrai et le jour moyen. Ce n'est'pas l'uniformité qui a été une découverte, c'est l'irrégularité: « On est unanimement convenu, dit l'auteur «de l'Exposition du système du monde, de faire usage « pour la mesure des temps du mouvement du soleil dont « les retours au méridien ,- et . au même équinoxe ou au « même solstice, forment les jours et les années. »— -Il avait

(Ut auparavant : « Quand un pendule à la fin de chacpio «( o$cillatioa se retrouve dans des circonstauces parfaite-» <x ment semblables, les durées de ses oscillations soat te* « Blêmes, et le temps peut se mesurer par leur nombre '.à — Le savant célèbre dont je cite les propres termes, s'é-^ tant placé dans l'hypothèse commune n'a pas cru sana doute qu'il fut nécessaire de s'exprimer avec plus de justesse; il est trop éclairé et trop attentif pour n'avoir pas remarqué le paralogisme dans lequel il tombe. Un pendule qui à la fin de chaque oscillation se retrouve dans des circonstances parfaitement semblables, n'a rien fait de plus que de parcourir des espaces égaux. Mais des e^ces égaux sont-ils nécessairement parcourus dans de^ temps égaux ? L'égalité des temps se conclutrelle de l'égalité des espaces ? non , sans doute^ Que la lentille du pendule soit Achille ou une tortue, à la fin de chaque oscillation^ Achille et la tortue ^ retrouveront dans des circonstances parfaitement semblables ; mais l'un plus tôt et l'autre plus tard : les durées ne seront pas les mêmos^ Quand donc tous les peuples de la terre et les astronô^ mes avec eux supposent l'uniformité des mouvements du soleil, et quand le^ astronomes supposent l'uniformité des mouvemens oscillatoires du pendule , par cela qu'il» supposent des espaces égaux parcourus dans des temp# égaux, ils ont une mesure de la durée; car il n'y a poiat de temps reconnus égaux, s'ils n'ont été comparés à une mesure commune. Cette mesure, qu'ils réalisent dans Je» cieux ou dans le pendule, ils l'avaient auparavant i xe

' Exposition du système du monde , par M. de Laplace, tome I, page 24^

sont eux qui l'y mettent; s'ils oe l'y mettaient pas, ils ne l'y trouveraient pas ; ils ne trouveraient que des espaces. Oii Vont-ils prise? La mesure d'une quantité ne peut se prendre que dans la quantité elle-même; ainsi la mesure de la durée ne peut se prendre que dans la durée. Mais où prenons-nous j ou plutôt où trouvons«>noas la durée ?

Nous avoDs vu que la durée nous est donnée par la mémoire et par le sentiment de notre identité personnelle* La première fois que nous nous souvenons d'une chose passée^ nous jugeons nécessairement qu'il s'est écoulé une durée entre cette chose et le moment présent, et de plus nous jugeons que nous sommes le même être qui exis** tait au temps ou la chose est arrivée ^ et qui existe à pré« sent. Ija durée , qui nous est donnée par nos facultés, n'est donc pas comme l'étendue ^ celle des choses ; c'est la nôtre : elle n'est pas hors de nons, elle est en nous; c'est nous qui durons. Les jugements de la mémoire^ d'où la durée dérive , ne placent point la durée dans les événe* inentsqui sont l'objet du souvenir, ils la placent dans l'esprit qui se souvient et qui se sent le même. Et notre durée est la seule qui nous soit immédiatement témoignée par nos facultés; toute autre n'est encore que la nôtre. Quand on dit que les choses extérieures durent , cela veut dire qu'elles coexistent avec nous à tous les instants de notre durée. Quand on dit que les objets de la pensée se succèdent, cela veut dire que l'esprit les contemple successivement , ou qu'il remarque leor coexistence avec lui-même par des opérations successives; si l'on entend quelque chose de plus , on profîère des mots

4oÔ FRAGMENTS.

vides de sefis ; la succession , qui est un rapport dans la durée, ne se trouve que là où est la durée; il n'y a donc véritablement de succession que dans notre prSpre durée. C'est elle seule qui nous suggère la conceptioa de cette durée universelle et nécessaire ^ indépendante de nos pensées ou du monde matériel , qui a précédé toutes les révolutions par lesquelles on la mesure, et qui leur survivrait si elles s'arrêtaient. Nous comprenons que nous durons^ parce que nous y sommes situés; elle est telle que la nôtre, parce que la nôtre en est une portion, comme le lieu de chaque corps est une portion de l'espace im-» mense. Nous seuls , nous réalisons, nous localisons en quelque sorte la durée ^ comme les corps seuls réalisent rétendue; et, de même que pour nous la mesure de l'étendue ne peut être qu'un corps étendu, de même la ipesure de la durée ne se rencontre que dans cette fraction de la durée universelle, qui nous est accordée , et qui s'écoule en nous. Elle seule est soumise à notre observation ; c'est en elle seule que le mouvement s'opère, et par elle seule que nous sommes capables de le mesurer ; car sa durée n'est que la nôtre pendant qu'il s'opère. En un mot, la durée ne sort jamais de moi, et elle ne peut pas plus en sortir que l'étendue ne peut y entrer.

Nous marchons lentement , mais nous assurons et nous tâchons d'éclairer tous nos pas. Arrêtons-nous et jetons encore un 'regard en arrière. Les astronomes font iin paralogisme évident en supposant que la mesure de la durée est dans le mouvement; sans doute , le mouvement uniforme est très-propre à représenter la durée par Péten-

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due; mais comment savoir si un mouvement est uniforme? Il n'y a qu'un moyen qui est de s'assurer que les temps employés à parcourir des espaces égaux sont égaux. Pour cela, il faut mesurer les temps^ pow* les mesurer, il faut une mesure; la possession de la mesure est antérieure à la découverte de l'uniformité. Or, la mesure de la durée ne se pratd que là où est la durée elle-même. Où donc est la durée ? La durée nous est donnée en nousmêmes, ou plutôt la seule durée qui nous soit immédiatement donnée par la nature est la nôtre. Cette durée personnelle nous suggère une durée universelle et nécessaire, dans laquelle elle vient elle-même se placer et se confondre; mais la durée extérieure, antérieure et postérieure nous étant donnée à l'occasion, à la suite et par l'intermédiaire de la nôtre , elle est de même nature. Les êtres ne durent pas p^rce que nous durons ; mais nous ne savons qu'ils durent et combien ils durent que parce que nous durons nous-mêmes; leur durée et la nôtre ne sont qu'une seule et même durée ; mais la leur ne se réalise et n'est observable et mesurable que dans la nôtre. Locke a eu raison de dire que toutes les choses durent comme $i elles n'étaient qu'un seul être , et que tout ce qui est , existe dans un seul et même moment. Il n'y a donc qu'une seule durée , et si elle est commensurable , c'est dans la nôtre seulement que réside la mesure commune.

Mais , pour mesurer la durée , il ne suffit pas de savoir que la mesure ne peut être prise qu'en nous-mêmes; nous devcgis être assurés que la portion de notre durée que nous choisirons pour unité et à laquelle nous com- IV. 1^6

parerons toutes les autres est une quantité invariable car si elle ne Test pas , elle ne sera point une mesure , c'està-dire qu'il n'y aura point de mesure de la durée , ou que ses parties ne sont pas commensurables entre elles , si la nôtren'estpas uniforme. Ainsi, durons-nousunifonnément? voilà la question à laquelle se ramènent toutes les autres.

Nous avons ^ sans aucun doute , le sentiment de l'uniformité de notre durée , et ce sentiment précède l'obsOTvation. Les hommes qui ont le moins réfléchi sur euxmêmes, sont persuadés que le temps, qui n'est autre chose que leur durée , marche d'un pas égal ; de là vient que tous les peuples de la terre ont préjugé l'uniformité des mouvements célestes bien avant qu'elle fût constatée par l'observation. C'est qu'ils sentaient en eux-mêmes que leur durée avait été sensiblement égale dans chaque révolution qui ramenait le soleil au piéridien , et pigtr conséquent ils avaient le sentiment de l'uniformité de leur durée. Mais l'observation confirme-t-elle le préjugé universel de l'uniformité de la durée ? Comment même l'observation est-elle possible ?

C'est la mémoire qui observe la durée , et , par ellemême, la mémoire est singulièrement faible; elle peut cependant embrasser et comparer troi^, quatre, cinq objets distincts les uns des autres; mais il n'y a point de distinction de parties dans une quantité continue telle que la durée ; et sans distinction , il ne peut y avoir de comparaison. Il faut donc recourir à une division artificielle, à une. division mentale. Quel sera le procjédé de l'esprit dans cette division ? £ssaiera-t-il de l'opérer lui-mêmp

en lui-même par la seule force de son attentioo ? Mais, en lui-mêi^ie, quelles limites sépareront la portion de la durée quil aura choisie pour unité, de la durée antérieure et de la durée postérieure ? Des limites posées par la pensée , dont la garde sera uniquement confiée à la mémoire , auront-elles cette stabilité qui est la première condition de la comparaison? Il faut donc que l'esprit prenpp, en quelque sorte hors de lui , une division dont les limites soient représentées par une succession préjugée régulière; une division qui ait l'avantage de lui donner des parties ou unités très-petites, afin que la conscience les embrasse tout entières, et que la mémoire les compare sans effort. Or, il y a beaucoup de divisions de ce genre : les unes nous sont offertes par la nature daps le retour périodique de certains phénomènes à des injtervalles très-courts ; nous sommes capables d'en créer qous-mémes up grand nombre, et de varier nos expériences à l'infini dans le mouvement volontaire.

Ici nous découvrons la méprise des philosophes qui, en dérivant la durée de la succession , ont pris la me* sure de ia durée pour la durée elle-même. C'est à la mesure de la durée que la succession est nécessaire, non à la connaissance de la durée, encore moins à son existence, qui est antérieure à toute succession et à toute mesure. I^ succession mesure la durée comme la matière mesure l'étendue ; mais la succession présuppose la durée comme la matière implique l'étendue. Nous reviendrons sur ce paralogisme des philosophes, et sur toute leur doctrine de l'explication de la durée par la succession : cette

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discussion interromprait la recherche qui nous occupe.

Pour observer la durée, prenons d'abord une division toute faite , par exemple , celle qui nous est donnée dans le retour périodique des pulsations du pouls.

Je suppose quatre-vingts pulsations par minute , et la durée de chaque pulsation égale à l'intervalle des pulsations entre elles. Chaque intervalle sera d'un cent soixantième de minute. On peut vous dire après cinq ou six pulsations au plus, si votre pouls bat soixante-quinze ou quatre-vingts fois par minute; on discerne donc une différence qui est du seizième d'un cent soixantième de minute, c'est-à-dire d'environ un quarantième de seconde ; on discerne même avec une exactitude suffisante, une différence une fois plus petite. Une oreille, exercée à la musique , saisit avec autant de promptitude que de justesse des différences bien plus petites encore.

Je sais bien qu'en parlant de minutes et de secondes, je fais un anachronisme ou un parachronisme, et que j'emploie la mesure en cherchant la mesure ; mais je n'emploie que le mot : l'observation ne serait pas moins certaine quand son résultat ne serait pas exprimé en fractions de seconde.

Les pulsations du pouls les plus régulières , celles qui ^ont reconnues l'être à un soixantième de seconde près , ne peuvent pas nous donner une mesiire applicable à toutes les parties de la durée, parce qu'elles ne se déta- <;hent pas les unes des autres , et qu'il nous est impossible d'en retenir une pour la comparer aux autres par la superposition. Nous ne trouverons Ja superposition qu'à

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raide du mouvement. Ce n'est pas quUl n'y ait mouvement dans les pulsations du pouls ; mais les espaces parcourus ne sont ni visibles ni tangibles.

Ils le sont dans l'oscillation du pendule. L'égalité des temps nous est attestée par l'observation mentale , comme dans les pulsations du pouls; l'égalité des espaces, par l'observation extérieure. L'observation mentale discernerait sans aucun doute des différences aussi petites que celles qu'elle observe dans les pulsations du pouls. Le même nombre d'oscillations dans chaque révolution diurne est une preuve de l'uniformité des mouvements célestes*

Opérons npus-mêmes une division de la durée par le mouvement volontaire. Le mouvement volontaire est la circonstance la plus favorable à l'observation, parce que l'activité , de laquelle la durée dérive , y étant plus marquée , elle se fait apercevoir plus, distinctement par la conscience. Je veux marcher, je marche. Le mouvement commencé par un acte de ma volonté qui r/emplit un premier instigit, continue par un autre acte qui me donne un second instant, par un troisième qui me donne un troisième instant. Il est clair que ma volonté agit aussi longtemps que le mouvement aubsiste ;, car si elle n'agissait pas, le mouvement, qui n'a. pas d'autre cause, cesserait. Je prends pour, unité de durée l'instant déterminé par FeiTopt qui produit un pas. Cet effort se renouvelle sans cesse et la succession de ces efforts est sensiblement uniforme : cette uniformité est clairement attestée par la conscience et la mémoire , et l'on ne sa.urait la révoquer eu doute. Ainsi, dans la division mentale de la durée de la

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volonté motrice en ses moindres parties observables pai» la conscience^ chaque partie îndiviséè qui s'écouïe et qui est témoignée par un acte de la Volonté regardé comme simple , est seusiblemeat égale à la partie indivisée qui vient de s^écouler et qui était marquée aussi par un acte de la volonté regardé comme simple. Or, telle est la nature da mouVeiriént qu'il s'opère à là fois dans là durée et dan§ l'étendue ; à chaque effort de ma volonté pour mouvoir mon corps, répond un pas ; lé iàotnbrè des efforts ou des inistants et celui des |)as est le même ; je mesuré ceux-ci; ils sôtit aussi sensiblement égaux que l'a succession des instants ai été sensiblement uniforine : ainsi la nature elle-ùiêrtiè ine donné un mouvement dans lequel les espacés pafrcourus sont entré eux comme les temps^ employés à les parcourir, c'est-à-dire tm mouvement uniforme.

Je piris suivre pour arriver au même résultat un procédé îuvef Se. Au lieu d'observer si les parties de l'étendue qui correspondent à dèg instants égaux sont égales entre elleà , je puis observer si a des espaces égaux parcourus pa'i^ un mouvérneut quelconque répondent des instants que la conscience et la mémoire déclarent égaux. Ainsi dans le ïnouvement volontaire, je puis mesurer d'abord les pas, les faire égaux, et m^àssurér ensuite par l'observation intellectuelle de l'égalité des instants ou des efforts volontaires qui lés déterminent. C'est justement ce qui a^vé dans l'observation dû pendule. L'application du pendule à l'horloge déterminé lé mouvement uniforme de l'aiguille sur un cadran ; dans une horloge qui marque lés secondes, au lieu de marcher moi-même je vois

marcher l'atguilte des secondes qui fait des pas égaux ; je reconnais qu'elle les fait dans des temps égaux : cette égalité des tem{>s m'est donnée par l'observation mentale. Maintenant je suppose que je compte les temps et les pas, et que je trouve que le nombre des Uns et des autres est ie mémo dans chaque révolution diurne , il s'ensuit que le mfouvement du soleil est uniforme. — ^Dans un cadran vertical , placé sods i'équateur et dans le plan de ce cercle l'un des jours équinoxiaux^le soleil serait toujours au bout d'nne aiguille qui parcourrait ce cadran en tingt-quatre heures, et toutes les divisions de ce cadran représenteraient avec la plus grande fidélité lés divisions correspondantes de I'équateur céleste et de I'équateur terrestre.

Le sentiment de l'uniformité de noire durée se reproduit sans cesse de mille autres manières, par exemple dans tous les itoôuvements du corps qui se répètent dans, des temps très-courts : porter la main à quelque partie de son corps, écrire un mot, le prononcer, c'est la même chose que marcher.

Contestera- 1- on l'exactitïude de l'observation relatitèment à la mesure de la durée ? Mais il est prouvé qu'elle discerne de plus petites différences que celles qui peuvent être aperçues par l'œil simple dans la mesuré de l'étendue. Que la seconde soit représentée par la ligne, l'œil apèrceyi'a-t-ïl uri quârantièine , un soixantième dé ligne ?^ Quand donc une attention exercée ne découvre aucune différence entre deux parties très-courtes de la durée , c'est qu'il n'y a point de différence réelle qui soit assignable.

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Je ne suis eatré dans ce détail que par déféreace pour le préjugé philosophique qui, dérivant la durée de la succession y nie la possibilité d'une mesure , quoiqu'il la suppose sans cesse en la niant. La vérité est que la durée nous est donnée uniforme par la comparaison continuelle de l'instaot présent à l'instant précédent. Le sentiment de l'uniformité précède l'observation; l'objet de l'observation n'est pas de la constater ; il est uniquement de cherdier une mesure égale dans une succession régulière. Comment l'observation déclare-t-elk une succession régulière? en déclarant que deux parties de la durée contenues dans cette succession sont égales entre ell^s. Mais quand deux parties de la durée sont reconnues égales ou inégales entre elles, il est présupposé que la durée est uniforme; car si elle ne l'était pas, l'uniformité ne serait pas donnée par l'égalité , ou plutôt il n'y aurait pas plus d'égalité ou d'inégalité que d'uniformité. L'égalité.vientàja suite de l'uniformité , et non l'uniformité à la suite de l'égalité. De même l'égalité ou l'inégalité des parties de l'étendue entre elles , présuppose l'uniformité ou l'homogénéité de l'étendue. Si le sentiment de l'uniformité ne précédait pas l'observation de l'égalité , il n'y aurait point de comparaison , car on ne compare point entre elles des qualités hétérogènes; s'il n'y avait, point de comparaison, il n'y aurait point d'égalité reconnue, et par conséquent il n'y aurait point de mesure fixe et invariable.

La preuve que l'uniformité de la durée est une don-^ née primitive, c'est que les hommes les plus ignorants et les plus grossiers , c'est que les sauvages les plus stupides^

croient conime tous les peuples civilisés à la marche égale du temps ; il n'y a que des philosophes qui l'aient mise en question. Entre des êtres qui Croiraient durer iné* gaiement, et chacun à leur manière , toute société serait impossible. On peut mettre en scène un maître donnant des ordres à ses domestiques, on général combinant les mouvements de ses troupes , un juge informant sur les circonstances d'un délit; on peut faire toutes sortes d'hypothèses; toutes feront ressortir l'absurdité de la supposition^

D'où vient donc que nous estimons si diversement des parties de notre durée qui sont égales entre elles ? d'où vient que la même heure paraît à la fois si longue et si courte à deux êtres à qui la nature l'a délivrée comme une quantité absolue?

Pour estimer la durée avec quelque justesse , sans faire iisage de la mesure , trois choses sont nécessaires : l'attention continue, puisque la durée est continue; la division mentale de la durée en parties observables ; l'addition successive de toutes ces parties. Or, la première de ces conditions, l'attention, est la seule en notre pouvoir; la seconde , qui est la division mentale , sans points fixes qui enregistrent notre durée hors de nous, est impossible ; la troisième , qui est l'addition des parties indivisées , est également impossible : elle accablerait la mé moire. Observez qu'il n'y a de méprises considérables sur l'estime de la durée que sur des portions d'une certaine étendue; elles sont rares et de peu de conséquence sur des temps très- courts; elles sont nulles à Tégard de

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l'instant. Dans ces htjares qui s'écoulent si rapidement oit; si lentement, faites un pas, appelez quelqu'un, le moment rempli par cet acte ne vous parait ni plus long , ni plus court que de coutume. Nous tombons dans les mêmes erreurs ^ et par les mêmes raisons , à l'égard de l'étendue , quand nous l'estimons sans la mesurer. Que je promène lentement la main sur cette table oii rapidement , que je sois attentif ou que je ne le sois pas , dans chacun de ces cas j'estimerai différemment la longueur de cette table; dans aucun grobablement avec une exactitude parfaite, parce que ma mémoire, lors même qu'elle déploie toutes ses forces, succombe sous le fardeau dont je la charge.

Il n'y a donc qu'un itioyen d'estimer la durée et l'étendue, c'est d'y appliquer la mesure et de compter : estimer sans mesurer, c'est compter sans nombres ou penser sans signes ; mesurer sans compter, c'est poser le total d'une addition qu'on n'a pas Éaite, opération très -hasardeuse et difficilement exempte d'eilreur. Dans ce point de vue de notre nature intellectuelle , comme dans tous îès autres points de vue que l'on observe , se découvrent à la fois la faiblesse naturelle de l'homme et la force prodigieuse qu'il eiiipriinte dé ses rapports avec lès choses , où de ceiiX que les choses ont entre elles. L'homme seul , avec ses facultés ^ existe à ïâ fois dans l'étendue et dans la àûtée; îl y est situé; il le sait; et conçoit très-nettement Fane et l'autre , comme homôgèùes , continues , et coîiimerisurablés. Cepèndarit il est incapable de mesurer ni la durée sans l'étendue ; ni l'étendue saris la durée , jus-

qu'à ce qu'une similitude de rapports entre ces deux choses, lui donne l'expression de la durée par l'étendue, et celle de l'étendue par la durée.

En effet , si nous ne mesurons exactement la durée que par Fétendue , nous ne mesurons rien et par conséquent nousf ne mesurerions pas f étendue , sans le nombre : or y c'est à là durée que ùous devons le tiômbre. Les sens ne nous le doniieùt pas , et ils ne peuvent pas même nous le donner, par cela seul que leur opération est instantanée. Mais à mesure que les a'ctes de noti*e esprit se produisent et qu'ils s^éçoulent sous l'œil de la conscience , le sentiment de notre durée correspondante nous force à les distinguer, à les individualiser, et à les nommer premier, second, troisième. Comme la succession est dans la durée, le nombre est dans la succession. Lé nombre, appliqué aux choses extérîeures,n'est encore qu'un ordre de succession dans nos pensées; il n'y à premier et second ni dans la coexistence riî dans l'espace. Si je compte plusieurs personnes présentes, je ne dis pas un y deux y trois; je dis j?remier y second, troisième; un, deux, trois, est l'abstraction. Je ne dis pas que pour un être qui ne durerait pas deux ou trois ne fussent qu'un ; mais j'affirme qu'il né dirait jamais un , deux, trois : c'est le temps qui est le père du homore.

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