SI LA DUR££ EST ABSOLUE
<( idées se succèdent les unes aux autres dans notrç esprit « à peu près de la même manière que ces figures dispoce sées en rond, au-dedaus d'unç laiji terne, que la chaleur <( d'une bougie fait tourner sur un pivot. Quoique nos a idées se suivent quelquefois un peu plus vite quelque^ > ce fois UQ peu plus lentement... il me semble que la vi* <c tesse et la lenteur de cett^e succession d'idées ont cer- (( tajnes limites quelles ne sismraient passer ^ .
Nous avqns vu que l'idée , dans Locke , n'est point la pensée ou l'acte de l'esprit qui pense , mai^ l'objet de la pensée, ce qui occupe l'esprit quand il pense, ou ce à quoi il pense. Cela posé , la succession des idées n'est autre chose que la succession des objets auxquels l'esprit pense , et rien , comme il le dit lui-même , n'est pUis propre à présenter sa théorie de la durée sous son vrai jour que la comparaison d'une lanterne magique. L'œil du spectateur c'est l'esprit ; les images ce sont les idées ou les objets ; les objets se suivent : voilà le premier Êiit, le fait générateur, comme on dit; de la suite des objets vient la succession ; de la succession vient la duré«; la durée est la distance d'upe apparition à une autre. La succession des idées n'est pas uniforme; elles vont tantôt plus vite, tantôt plus lentement; mais leur vitesse et leur lenteur ont des limites qu'elles ne sauraient passer. C'est la succession inégale des objets qui fait l'inégalité de la durée; d'où il suit que pour un esprit .qui contemplerait un seul objet , il n'y aurait point de durée. Je crois que cette exposition de )a doctrine de Locke est irréprochable. La
> Liv. II, ch. XIV, § 3-9.
conséquence quê Lodce lui-mêihe en tiï*e, et qu'il éù 'devait nécessairement tirer , c'est que nous ne durons pas uniformément ; qu'ainsi nous n'avons pas de mesure de la durée; «t que la durée est relative. La doctrine de Condillac ne di(!%re de celle de Locke qu'en un seul point ; Condillac ne reconnaît point de limites à la vitesse et à la lenteur de la sûcœssion ; IHine et l'autre peuvent être aussi extrêmes que l'imagination les peut concevoir , et un instant peut coexister à des milliers de sièdes. En cola Condillac s'éloigne bien plus du vrai que Lodce, mais il est bien plus conséquent. Âinsi^ de la suite naît la succession ; de la succession la durée; point de durée sans succession : c'est l'inégalité de la succession qui fait l'inégalî^ de la durée : voilà , en peu de mots , toute la doctrine de Locke et de Condillac.
T. J'observerai d'abord que le premier anneau de cette chaîne est un double emploi : suite et succession, c'est la même chose. J'observerai , en second lieu , que Locke renverse l'ordre naturel quand il place la succession avant la durée ; c'est comme si , dans la description des phénomènes extérieurs, on plaçait le mouvement avant l'espace. C'est la succession qui présuppose la durée , et non la durée qui présuppose la succession : la succession n'est pas une chose, mais un rapport qui suppose des choses. Les choses viennent-elles en même temps ? il n'y a point de succession ; si elles se succèdent, c'est qu'elles viennent l'une après l'autre. Mais elles ne peuvent venir Tune après Fautre que dans la durée; la preuve en est, si l'évidence a besoin de preuves, que ce rapport est celui de- premier.
SI LA. DUREE EST ABSOLUE. f^l'J
secom], troisième, et qu'il s'exprime nécessairement par tt/i, deux^ trois; or, la durée est avant le nombre : car c'est le temps qui est le père du nombre.
1, Il est tellement vrai que la succession présuppose la durée, que Locke tombe à cet égard en contradiction avec lui-^méme, et que, dans sa propre théorie, ou bien la durée n'est pas , ou elle est indépendante de la succession. Vous allez en juger. La durée, dit -il, est la distance d'une apparition à une autre. Appelons la distance d'une apparition d'idée à la première qui lui succède un élément de la durée ; la distance de cette même apparirition à la seconde qui lui succède un second élément A& la durée : et ainsi de suite. Si dix de ces éléments forment une durée , un seul est aussi une durée , autrement la durée serait composée de parties qui n'auraient point de durée : le secret d'une durée ainsi constituée , serait le même que celui d'une valeur qui résulterait d'une addition de zéros. Si donc il y a une durée , c'est que les éléments de la durée durent eux-mêmes. Mais il n'y a point de succession dans les éléments de la durée , puisque , chacun d'eux est la distance ou l'intervalle d'une apparition à une autre. Donc il y a durée sans succession; donc la durée est hors de la succession ; donc elle en est indépendante, ou, comme on le dit dans la philosophie de Locke, l'idée de durée est indépendante de Tidée de succession; car la durée, dans cette philosophie, est ellemême une idée qui figure à son tour dans la lanterne magique.
3. Puisque les idées se succèdent, il est prouvé qu'il lY. 2^7
4l8 FRAGM££rXS.
y a aup^r^ivapt une durée dans laquelle elles se succèdent. Quelle est cette durée? où est-elle? à qui appartient-elle? Ce n'est pas aux idées; elles uen ont point : qu'on les tourmente tant qu'on voudra , on n'en exprimera pas la millième partie d'un instant ; la durée est retranchée par Locke à un esprit qui n'aurait qu'une idée; elle ne peut naître que de la succession. Mais puisque la succession elle-même présuppose une durée, je demande encore quelle est la durée dans laquelle les idées se succèdent. Est-ce la nôtre? Oui pour nous, sans doute ; mais non assurément , mille fois non pour Locke qui fait notre durée, qui la c/'^eavec la succession des idées. Avant notre durée, nos idées se succédaient donc, puisque c'est la succession de nos idées qui fait de nous des êtres qui durent. 11 faut donc que Locke prenne hors de nous une durée qui deviendra la nôtre , au lieu de prendre en nous une durée qqi devienne celle de toutes choses. De deux choses Tune : ou Locke et Condillac roulent dans un cercle vicieux qui consiste à dériver en même temps la succession de la durée et la durée de la succession ^ ou ils prennent la durée au-dehors pour la mettre . au-dedans , comme auparj^vapt ils ont pris l'étendue audedans pour 1^ mettre au-dehors. Un philosophe allemand dirait qu'après avoir subjective l'étendue, ils objectivent la durée: c'est, à la lettre, le piond^ renversé.
4. « Nos idées dit Locke, se $ucçèdent tantôt plus vite, « tantôt plus leutement; ms^is il me semble, etc.» La vi-r tesse des idées est une métaphore empruntée des phéno-» mènes du mouvement. La vitesse d^us le mouvement est