CHAPITRE II
DBS DESIRS.
U est une autre classe de principes animaux auxquels , faute d'un nom plus propre, je donnerai celui de désirs.
lisse distinguent des appétits, i°en ce qu'ils ne sont pas accompagnés d'une sensation désagréable particulière à chacun d'eux; aaen ce qu'ils ne sont pas périodiques mais constants , la possession ne les apaisant pas momentanément comme les appétits.
y Les désirs dont je me propose de parler sont principa- ' lement le désir du pouvoir , le désir de l'estime et le désir de la connaissance.
Nous pouvons , je pense , observer ces principes à quelque degré dans les animaux les plus intelligents ; mais dans l'homme ils sont beaucoup plus remarquables, et ont une sphère d'action plus étendue.
. Dans un troupeau de gros bétail , il y a des rangs et
4a ESSAI IIÏ. — PART. H. CHAPITRE II. %
une hiérachie; quand on y introduit un nouveau venu, il faut qu'il se batte contre chacun de ses compagnons avant que son rang soit fixé; il cède à ceux qui sont plus forte que lui et prend autorité sur ceux qui sont plus faibles. Il en est à-peu-près de même de l'équipage d'un vaisseau*
Aussitôt qu'on associe plusieurs hommes ensemble , le désir de supériorité se manifeste. Dans les tribus barba* res, aussi bieYi que dans tes sociétés d'animaux, le rang est déterminé par ht force, le courage, l'adresse et autres qualités semblables. Chez les nations civilisées , mie foule d'avantages de nature différente donnent le rang et le pouvoir; les emplois du gouvernement , les titres d'honneur, la fortune, la sagesse, l'éloquence, la vertu, et même l'apparence de ces mérites, sont des genres de pouvoir ou des moyens d'en acquérir ; et quand ils sont recherchés comme tels, on doit tes considérer comme des objets du désir du pouvoir.
Le désir d'estime n'est pas particulier à l'homme : un
.chien est fier de l'approbation et des applaudissements de
son maître, et il est humilié de son mécontentement ; mais
' ce désir est beaucoup plus sensible dans l'espèce humaine,
et il s'y montre sous mille formes différentes.
De là vient que si peu d'hommes sont à l'épreuve de la flatterie, quand elle n'est pas trop grossière. Nous souhaitons d'être bien dan$ l'estime des autres, et nous sommes portés à interpréter en notre faveur les signes de leur bonne opinion , même quand ils sont équivoques.
Il y a peu d'injures qui soient plus difficiles à supporter que le mépris.
Nous ne pouvons pas toujours éviter de voir commettre autour de nous des actes méprisables ; mais nous devons aux liens de la société de supprimer toute marque de mépris : autrement les hommes ne pourraient vivre ensemble.
Parmi les qualités communes aux bons et aux méchants il n'en est pas de plus estimée que le courage, et il n'existe pas de plus grand objet de mépris que la lâcheté ; aussi chacun désire-t-il qu'on le croie homme de cœur, et la réputation de lâche est-elle pire que la mort. Combien d'homtnes ont péri pour l'éviter ! Combien <kans le même but ont consenti à être malheureux toute leur vie!
Je crois que bien des événements tragiques , si on le* suivait jusqu'à leur origine dans le cœur humain , pourraient être rapportés au désir de l'estime ou à la crainte du mépris.
Ce qu'on peut appeler connaissance dans les animaux est si peu de chose , que le désir qui s'y rapporte ne doit pas faire chez eux grande figure. J'ai cependant vu un chat qui , porté dans une nouvelle habitation , en examina soignei^sement tous les recoins, et se montra curieux de connaître toutes les cachettes qui s'y trouvaient et toutes les avenues qui y conduisaient. Je pense qu'on pourrait observer le même manège dans beaucoup d'autres espèces, et surtout dans celles qui sont exposées à être chassées par l'homme ou par d'autres animaux.
Mais dans l'espèce humaine, le désir de connaissance est un principe qui ne peut échapper à notre attention.
C'est la curiosité qui occupé , chez les enfants, la plus grande partie des heures qu'ils passent éveillés.. Tout ce qu'ils peuvent saisir ils l'examinent de tous les côtés, et souvent mettent en pièce» les objets pour découvrir ce qu'ils cachent dans leur sein.
, Quand ils deviennent hommes , leur curiosité ne se ralentit pas, mais elle se porte sur d'autres objets. La nouveauté est certainement une des sources les plus abondantes des plaisirs du goût ; il faut même qu'elle existe à quelque degré pour leur donner à tous de la saveur.
Quand aous parlons du désir de connaissance comme d'un principe d'action dans la constitution humaine , nous ne bornons pas son influence aux études du philosophe et de l'homme de lettres; elle se trahit de mille autres manières. L'un veut savoir tous les propos du village et ne point ignorer qui fait l'amour et à qui on le fait ; l'autre est curieux de connaître l'intérieur de la famille voisine; un troisième attend avec impatience les nouvelles du courrier ; un quatrième suit à la piste le chemin de la nouvelle comète.
Quand les hommes s'inquiètent et se tourmentent pour connaître des choses qui n'ont ni importance ni utilité pour eux et pour les. autres , c'est une frivole et vaine curiosité. Mais dans la petitesse même de cette tendance ,. on reconnaît encore la fausse direction d'un principe naturel ; et même on en voit mieux la force que quand, il s'attache à des objets dignes d*être connus.
Je crois qu'il est inutile de recourir à des arguments, pour prouver que les désirs du pouvoir , de l'estime et de la connaissance , sont des principes naturels de la constitution de l'homme. Ceux qui n'en seraient pas convaincus. par la* conscience de ce qui se passe en eux-mêmes , ne seraient pas susceptibles de l'être par le raisonnement.
Le pouvoir , L'estime et la connaissance sont utiles à tant de fins , qu'il est aisé d'en confondre le désir avec d'autres principes. Ceux qui font cette confusion sont obligés, de soutenir, que jamais nous n&désirons ces avantages pour eux-mêmes , mais seulement comme moyens de nous procurer tin plaisir ou* quelque autre chose qui soit l'objet direct du désir. Telle était en effet la doctrine d'Épicure; , et elle a eu ses partisans dans les temps modernes.
Or, on a observé que les hommes aspirent à une gloire qui leur survive, gloire qui ne peut procurer aucuii plaisir.
. t E pleure, lui-même, tout en croyant qu'il n'existerait point au-delà du tombeau désirait tellement qu'on sa souvîpt de lui avec estime , que par ses dernières volontés il enjoignit à ses héritiers de célébrer annuellement sa naissance et de donner tous les mois une fête à ses disciples, le vingtième jour de la lune. Quel plaisir Épicure espérait-il retirer de cette fête? Ciçéron observe avec justesse , que la doctrine de ce philosophe était réfutée dans son testament.
On rencontre dans la vie une foule d'hommes qui sa* crifieut le repos et tous les autres biens à l'ambition du pouvoir, de la renommée ? et même de la connaissance ; comment supposer qu'ils sont assez absurdes pour immoler la fin aux moyens ?
Les désirs naturels dont je viens de parler ne sont en eux-mêmes ni vertueux, ni vicieux; Us font partie de notre constitution , et notre devoir est de les régler et de les réprimer quand ils sont en lutte avec des principes plus importants; mais les déraciner, en supposant qu'il fût possible de le faire , ce serait comme si l'on se coupait un bras ou une jambe , c'est-à-dire , comme si l'on substituait une 3utre créature à celle que Dieu a voulu créer.
On ne peut avec propriété les appeler égoïstes, biça qu'on les ait ordinairement regardés comme tels.
Quand on désire le pouvoir pour lui-même , et non comme moyen de parvenir à quelque autre but, ce désir n'est ni égoïste ni sociable* Désire-t-ou le pouvoir pour faire du bieu aux autres , c'est bienveillance; k»*désire-t-on pour soi* propre avantage , c'est amour de soi ; mais quand on le recherche pour lui-même, à proprement parler \\ n'y a là que désir du pouvoir, et rien qui implique ou amour de soi, ou bienveillance. On en peut dire autant des désirs de l'estime et de la connaissance.
Les sages intentions de la nature ne se manifestent pas moins danâ nos désirs que dans nos appétits.
Sans les appétits naturels , la raison , comme nous l'avons observé , serait insuffisante , soit pour la conservation de Pindividu, «oit pour la propagation de l'espèce; et sans les désirs naturels dont nous avons parlé, la vertu humaine ne suffirait pas pour faire tenir aux hommes une conduite supportable dans la société.
Si un homme qui ne songe point à la vertu, n'en est pas moins très-souvent un membre utile de l'état, c est à ces désirs naturels que la société en est redevable. Il faut reconnaître , il est vrai , qu'une vertu parfaite jointe à un parfait savoir rendrait les appétits et les désirs tout-à-fait inutiles dans notre constitution. Mais comme la vertu et la science humaine ont beaucoup d'imperfections, ces ressorts sont nécessaires pour suppléer à leur insuffisance.
La société humaine ne pourrait pas subsister sans un peu de cet ordre que prescrit la vertu. Or, les hommes dénués de vertus se soumettent à cet ordre par égard pour leur réputation et quelquefois pour leur intérêt.
Dans ceux même qui ne sont pas sans vertu , le soin de la réputation est souvent un utile auxiliaire, lorsque ces principes concourent au même but.
La recherche du pouvoir , de l'estime et de la connaissance , exige, comme la vertu, l'empire de soi-même, et nous inspiré généralement envers nos semblables la même conduite que prescrirait la vertu. Je dis généralement, car la règle n'est point sans exception , surtout en ce qui regarde l'ambition ou le désir du pouvoir.
'Les maux que l'ambition a causés dans le monde sont un lieu commun de déclamation; mais on doit observer que pour une action nuisible à la société qu'elle com*
Mande* elle en produit mille autres dont la société tire profit ; c'est au point qu'on peut regarder le défaut d ambition comme un des symptômes les plus fâcheux dans le caractère d'un homme.
- Quant aux désirs d'estime et de connaissance, ils sont aussi profitables à la société que le désir du pouvoir, et en même temps ils sont moins dangereux dans leurs excès.
Bien que les actions uniquement inspirées par l'amour du pouvoir , de l'estime ou de la connaissance , ne puissent être regardées comme vertueuses et ayant des droits à l'approbation morale , cependant personne ne conteste qu'elles ne soient mâles, libérales , et assorties à la dignité de la nature humaine; aussi obtiennent-elles un degré de sympathie que les actions inspirées par le pur appétit ne provoquent point.
- Alexandre le Grand mérita ce titre dans les premières années de sa vie, quand il sacrifia le repos , le plaisir, et tous les appétits sensuels à l'amour de la gloire et de la puissance ; mais quand nous. le voyons subjugué par le luxe oriental , n'user de son pouvoir que pour contenter ses appétits et ses passions, il tombe dans notre estime, et semble profaner le nom que l'histoire lui a décerné.
Sardanapale, qui chercha le plaisir aussi ardemment qu'Alexandre avait cherché la gloire, n'obtint jamais le titre de grand.
L'appétit est le principe de la plupart des actions des animaux, et nous regardons comme une brutalité dans l'homme l'entière domination de ce mohile. Les désirs du pouvoir, de l'estime et de la connaissance sont dés éléments capitaux de la constitution de l'homme, et les actions qui en procèdent, si elles ne sont pas à proprement parler vertueuses, sont néanmoins humaines et viriles, et ont
une véritable supériorité sur les actions qui procèdent de l'appétit. Tel est, je pense, le jugement équitable et unanime de l'espèce humaine : le fondement sur lequel il repose méritera detre examiné en son lieu.
Non-seulement les désirs que nous avons mentionnés sont utiles à la société et plus nobles dans leur nature que les appétits , mais ils sont encore les instruments les plus puissants dont on puisse se servir pour élever et discipliner les hommes.
Pour dresser les animaux aux habitudes dont ils sont capables , la crainte du châtiment est le principal mobile qu'on emploie ; mais, pour lés hommes heureusement nés, le désir de la supériorité et l'amour de l'estime sont des mobiles plus relevés et plus puissants, à l'aide desquels on les forme à de bonnes habitudes et à une honorable conduite.
Nous pouvons ajouter que ces désirs sont amis de la vraie vertu, et la rendent d'une pratique plus facile.
Il faut qu'un homme, q&i n'est pas tout-à-fait perdu dans l'opinion du monde , s'y conduise de manière à conservée quelque degré d'estime. Tous les hommes désirent cet avantage, et la plupart l'obtiennent. Pour cela, il faut acquérir l'habitude de contenir ses appétits et ses passions dans les bornes de la bienséance , et se résoudre à devenir un membre supportable de la société si l'on ne peut en servir les intérêts et les plaisirs.
On ne peut doutçr que le désir de l'estime et la crainte de l'opinion n'aient rendu agréables et utiles à la société une foule de gens sur lesquels le sentiment du devoir n'avait qu'une faible influence.
C'est ainsi que la société, et surtout la société civilisée, dompte et polit les hommes par des principes communs aux bons et aux méchants. Elle leur enseigne à modérer
sous les yeux du public leurs appétits et leurs passions , et leur rend ainsi plus facile de les soumettre à l'empire de la vertu. ^
Comme un cheval rompu se laisse conduire plus facilement qu'un jeune étalon indompté , de même l'homme qui a été soumis à la discipline de la société' est plus traitabîe, et se trouve mieux préparé à celle du devoir. L'empire de soi , qui est si nécessaire dans la recherche du pouvoir et des honneurs , n'est pas uae ,ac* quisition de médiocre importance pour la pratique de la vertu. '
Je conclus de là que c'est une erreur grossière de regarder la vie solitaire comme favorable à la vertu. L'ermite est affranchi sans doute de quelques tentations ; mais la plupart des mobiles qui nous portent à l'empire de nous-mêmes lui deviennent étrangers, et il perd toutes les occasions d'exercer les vertus sociales.
Un auteur ingénieux a essayé de résoudre dans le respect humain «toutes les vertus qui dépendent de l'empire de nous-mêmes, Je pense que c'est donner trop d'extension au désir de l'estime, et prendre l'apparence de la vertu pour la réalité. Mais on ne peut douter que le soin de notre réputation ne soit pour nous , dans la plupart •des cas, un motif puissant de bonne conduite ; en effet , quelque vie que mènent les hommes, ils n'en approuvent pas moins dans la vie des autres ce qui leur paraît bien.
Nous avons observé plus haut qu'on peut se faire des appétits factices, qui acquièrent, si on les écoute, autant d'ascendant que les appétits naturels; la même observation peut s'appliquer aux désirs.
Un de nos désirs factices les plus remarquables est celui de l'argent. On le trouve à quelque degré chez la plupart des hommes qui s'occupent de commerce , et chez vi. 4
5o ESSAI III. — PART. II. — CHAPITRE II.
quelques-uns il étouffe tout autre désir et toute autre passion.
On ne peut ranger ce désir parmi les principes d'action , que dans le cas où l'argent est désiré pour luimême et noh pas simplement comme un moyen de se procurer quelque autre bien.
Il paraît évident que c'est ainsi que les avares désirent l'argent; et personne ne dira, je supposé, que ce désir est naturel, ou qu'il fait partie de notre constitution. Il me semble un effet de l'habitude.
Chez les nations commerçantes , l'argent est un instrument au moyen duquel on se procure presque tous les objets qu'on peut désirer; à ce titre il est utile à une foule de fins différentes, et quelques hommes, perdant de vue la fin, bornent leurs désirs au moyen. L'argent est aussi une sorte de pouvoir, puisqu'il nous rend capables dune infinité de choses qui sont impossibles à qui n'en a pas; or le pouvoir est un objet ïiaturel de désir, même quand on n'en fait aucun usage.
Nous pouvous nous donner de même beaucoup d'autres désire, et par exemple, celui d'uu titre, d'un équipage, d'une fortune.
. Si nos désirs naturels sont éminemment utiles à la société et souvent favorables à la vertu, les désirs factices sont non - seulement inutiles, mais nuisibles et même
honteux.
Un homme ne rougit point d'avouer qu'il aime le pouvoir y l'estime, la science pour eux-mêmes : car si cet amour, peut parvenir à un excès blâmable, à un certain degré il est naturel et ne mérite aucun blâme; mais aimer l'argent, les titres, un équipage, pour autre chose que Futilité ou l'ornement qu'on en retire, tout le monde convient que c'est une faiblesse et une folie.
DES DESIRS. 5l
Les désirs naturels que nous avons examinés ne peuvent s'appeler principes sociaux dans le sens ordinaire de ce mot, puisque leur objet propre n'est ni le bien, ni l'avantage d'autrui ; cependant ils ont^ des rapports si intimes avec l'état de société qu'ils prouvent jusqu'à l'évidence que la nature a destiné l'homme à cet état.
Le désir de connaissance n'est pas plus naturel que le désir de communiquer ce qu'on sait ; le pouvoir aurait moins de valeur si l'on n'avait l'occasion de le montrer aux autres : c'est là ce qui lui donne la moitié de son prix; quant au désir d'estime, ce n'est' que dans la société qu'il peut être satisfait.
Ces principes de notre constitution impliquent donc évidemment l'état social ; et s'il est évident que les oiseaux sont faits pour voler et les poissons pour nager, il ne l'est pas moins que l'homme, naturellement doué des désirs du pouvoir, de l'estime et de la connaissance, n'a point été fait pour là vie sauvage et solitaire, mais pour la vie de société.
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