DE L'HABITUDE
L'habitude diffère de l'instinct, non dans sa nature, mais dans son origine. L'instinct est naturel , l'habitude est acquise. Tous les deux agissent indépendamment de notre volonté, de notre intention , de notre pensée y et peuvent être appelés principes mécaniques.
db l'habitude, a 5
On définit communément l'habitude, la facilité de faire , acquise par une pratique réitérée , et cette définition est suffisante pour les habitudes en fait d'art. Mais pour que les habitudes puissent proprement s'appeler principes d'action , il faut qu'elles donnent nonseulement de la facilité , mais du penchant, de l'inclination à faire l'acte ; et l'on ne peut douter que dans beaucoup de cas les habitudes. n'aient ce pouvoir.
Combien de mauvaises habitudes une société mal choisie ne fait-elle pas contracter aux enfants dans leur démarche, leurs mouvements , leur maintien, leurs gestes, et leur prononciation? Ils acquièrent ordinairement ces habitudes par une imitation involontaire et instinctive, avant qu'ils puissent juger de ce qui sied le mieux.
Quand leur intelligence est un peu développée , ils peuvent aisément reconnaître que telle manière d'agir ne convient pas, et former la résolution de se corriger ; mais quand l'habitude est formée, il ne suffit pas d'une résolution générale pour la surmonter ; car l'habitude agit involontairement , et une attention particulière dans chaque occasion est nécessaire pour résister à son ascendant, jusqu'à ce qu'elle soit vaincue par l'habitude de la résistance.
C'est la force des habitudes contractées de bonne heure par imitation qui fait qu'un homme élevé dans les derniers rangs de la société , si la fortune le fait monter plus haut, acquiert très-rarement le ton et les manières d'un homme distingué.
Lorsqu'à cette imitation instinctive dont j'ai parlé plus haut se joint la force de l'habitude, il est aisé de voir que ces principes mécaniques doivent avoir une grande influence sur les manières et le ton de la plupart des hommes.
La difficulté de vaincre les habitudes vicieuses a été
dans tous les temps un lieu commun de théologie et de morale ; et nous en voyons trop, de fâcheux exemples pour qu'il nous soit permis de la révoquer en doute.
Il y a, moralement parlait , de bonnes et de mauvaises; habitudes ; et if est certain que la pratique constante et* régulière des bonnes- actions, non-seulement nous l'es fait trouver faciles, mais nous en rend l'omission malaisée. Il en est ainsi, même quand tout le mérite de Faction réside dans l'opinion de l'agent : telle pauvre femme du peuple ne dort pas d'un bon somme , si elle se met au lit sans avoir dit son chapelet, et répété certaines prières qu'elle ne comprend pas.
Aristote prétend que la sagesse , la prudence, le bon sens, les sciences et les arts, aussi bien que les .vertus et les vices, sont des- habitudes. Cela est indubitable, si en donnant ce nom à toutes ces qualités intellectuelles et morales , il veut dire seulement qu'elles sont toutes for* tifiées et confirmées par la pratique ; mais je prends, le mot dans un sens moins étendu quand je considèreles habitudes comme des principes d'action. Je regardecomme un élément de notre constitution la disposition en vertu de laquelle il suffît que nous ayons coutume de faire une action eu certain cas pour éprouver non-seule- ment de la facilitémais du penchant à la répéter dans un' cas semblable. Telle est cette disposition qu'il nous faut unevolonté et un effort particulier pour nous abstenir de Tac-tion,et que pour l'exécuter il n'est souvent pas besoin dévolonté : si nous ne faisons pas de résistance, nous sommes entraînés par l'habitude , comme le nageur par le courant.
Tous les arts fournissent des exemples et du pouvoir des habitudes et de leur utilité ; mais aucun n'en présente un plus grand nombre que le plus commun de tous, l'art de la parole.
DE L HABITUDE. ïj
Le tangage articulé est en nous l'œuvre de l'art et non point dé la nature. Ce n'est pas une chose facile pour les enfants que d'apprendre les sons élémentaires du langage, c'est-à-dire la prononciation des voyelles et des consonnes ; mais ils y trouveraient beaucoup plus de difficultés encore, s'ils n'étaieht pas portés par instinct à l'imitation des sons qu'ils entendent ; car il est incomparablement plus difficile d'enseigner aux sourds la prononciation des lettres et des mots, bien que l'expérience montre qu'on y^)eut parvenir.
Quelle faculté nous rend si facile cette prononciation d'abord si difficile ? C'est l'habitude.
Mais comment peut-il se faire , qu'aussitôt qu'un bon orateur a conçu ce qu'il veut dire, les lettres, les syllabes et les mots s'arrangent dans son discours selon les règles innombrables du langage, sans qu'il pense le moins 'du monde à ces règles? Il a l'intention d'exprimer certains sentiments; pour arriver à une expression juste, il doit choisir ses mots entre des milliers, et il fait ce choix sans aucune dépense de temps, ni de pensée; il faut, de plus , qu'après avoir choisi ces mots il les dispose dans un certain ordre, selon les règles sans nombre de la grammaire , de la logique et de la rhétorique , et qu'il les accompagne d*un accent et d'une déclamation particulière ; et il y parvient comme par inspiration, sans songer à aucune de ces règles , sans en violer une seule.
Cet art , s'il était moins commun , paraîtrait plus étonnant que celui de danser les yeux bandés entre des fers rouges, sans se brûler. Cependant tous ces miracles sont le fruit de l'habitude.
Il est manifeste que comme sans l'instinct l'enfant ne vivrait pas jusqu'à l'âge d'homme , de même sans l'habitude l'homme resterait en enfance toute sa vie , et serait
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aussi nécessiteux , aussi maladroit, aussi muet , aussi en-, font en intelligence, à soixante ans qu'à trois ans.
Je ne vois aucune raison d'espérer , que nous devenions jamais capables d'assigner la cause physique, soit de l'instinct 9 soit du pouvoir de l'habitude.
L'un et l'autre semblent faire partie de nottfe constitution originelle; la destination et l'usage en sont évidents ; mais nous ne pouvons leur assigner d'autre cause, que la providence de celui qui nous a faits.
On reconnaît facilement cette providence dans l'instinct, qui est un penchant naturel ; mais son intervention n'est pas moins réelle dans les facultés et les inclinations que nous donne l'habitude.
Car nul ne peut expliquer commeût nous acquérons de la facilité et du penchant à faire ce que nous avons souvent pratiqué.
Le fait est si connu et si vulgaire , que nous négligeons d'en chercher la cause comme nous négligeons de chercher la cause qui fait briller le soleil ; mais il doit y avoir une cause à l'éclat du soleil, et il doit y en avoir une au pouvoir de l'habitude.
Nous ne voyons rien d'analogue dans la matière inorganique, ni dans les œuvres de l'art humain. Une horloge ou une montre , une voiture ou une charrue , par l'habitude du mouvement n'apprennent pas à mieux marcher, ni à se passer de force motrice; la terre n'acquiert: pas plus de fertilité par l'habitude de produire.
On dit que les arbres et les autres végétaux, à force de croître dans une terre ou sous un ciel défavorable , gagnent quelquefois des qualités qui leur font supporteravec moins de dommage la rigueur du climat et du sol. Ce phénomène du règne végétal a quelque ressemblance avec celui de l'habitude ; mais rien n'y ressemble dans la matière inorganique.
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Une pierre ne perd rien de son poids pour avoir été long-temps soutenue ou souvent jetée en l'air. Si violemment et si long-temps qu'on secoue un corps , il ne perd rien de son inertie, et n'acquiert pas le moindre penchant à se mouvoir.
3a ESSAI III. PART. JI. — CHAPITRE ï.
i° Chaque appétit est accompagné d'une «sensation désagréable qui lui est propre, et qui est plus ou moins vive selon la vivacité du désir que l'objet nous inspire. a° Les appétits ne sont pas constants, mais périodiques; ils sont apaisés pour un temps par leurs objets, et renaissent après des intervalles déterminés.
Telle est la nature de ces principes d'action auxquels , si on. veut me le permettre , je donnerai le nom A' appétits. Les plus remarquables dans l'homme ainsi que dans la plupart des autres animaux, sont \&faim, la soif et X appétit 'du sexe.
Si nous examinons le phénomène de la faim , nous trouverons en lui deux éléments, une sensation désagréable et un désir de nourriture. Le désir naît à la suite de la sensation , et cesse avec elle ; quand la faim est rassasiée , la sensation désagréable et le désir de nourriture cessent à la fois pour quelque temps , et reviennent après un certain intervalle. Il en est de même des autres appétits»
La sensation désagréable est probablement tout ce que les enfants éprouvent quelques instants après leur naissance. Nous ne pouvons supposer en eux avant l'expérience aucune idée de ce que c'est que manger, ni par conséquent aucun désir de nourriture ; c'est uniquement l'instioct qui les porte à teter lorsqu'ils éprouvent la sensation de la faim. Mais quand l'expérience a lié dans leur esprit la sensation désagréable avec les moyens de l'éloigner, le désir des moyens de soulagement s'associe tellement au malaise , que ces deux éléments restent toute la vie inséparables, et nous donnons le nom de faim au principe qui en est composé.
On ne contestera pas, je pense, que l'appétit de la faim ne renferme les deux éléments dont j'ai parlé. J'insiste
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d'autant plus sut ce point , que la même complexité se rencontre, si je ne me trompe, dans tous les autres principes d'action; tous sont formés de plusieurs éléments., et l'analyse peutretrouver dans tous les parties qui les composent.
Si un philosophe4 soutenait que- la faim est une sensation désagréable, et un autre qu'elle est un désir de nourriture, ils paraîtraient d'avis tbut*à-£ait opposés; car une sensation et un désir sont des choses très-diffiîrentes et qui n'ont «aucune ressemblance. Cependant tous les deux auraient raison ; car la faim renferme une sensation désagréable et un désir d'aliment.
Si la question de la feim n'a pas excité parmi les philosophes la controverse que nous supposons, des disputes tout-à-fait semblables se sont élevées sur les autres principes d'action, et il serait curieux d'examiner si on ne pourrait pas les terminer de la même manière.
Les fins pour lesquelles nos appétits nous ont été donnés sont si évidentes, qu'elles n'échappent pals à l'homme doué de la moindre réflexion : les deux premiers de ceux que j'ai nommés ont pour but fa conservation de l'individu , et le troisième la propagation de l'espèce.
Sans l'impulsion de l'appétit la raison de l'homme eût été tout-à-fait ittsuffisante pour Paccomplissement de ces fins.
Quand un5 homme saurait qu'il doit? manger pour soutenir sa vie , la raison ne pourrait lui apprendre ni le moment oîi il doit le faire , ni la nature et la quantité des aliments qu'il 'doit prendre. L'appétit est ici un guide beaucoup plus sûr que la raison. Si Dieu eût remis à celleci le soin de nous diriger , sa parole paisible eût été souvent étouffée dans le tumulte dès affaires ou le tourbillon des plaisirs; mais la voix de l'appétit s'élève par degrés , et devient enfin assez fotte pour détourner notre attention d^tmUautrersûjet. ■
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Eu supposant que l'intelligence humaine eût été douée dès l'enfance de toutes les connaissances nécessaires pour accomplir l'œuvre des appétits , nul doute cependant que la race n'eût péri depuis long^teiqps sans ces mobiles ; mais , par, leur secours, elle se perpétue de génération en génération , à travers la barbarie ou la civilisation, au sein des lumières ou de l'ignorance, sous l'empire des bonnes mœurs ou» de la -corruption.
C'est encore ,J>ar les appétits que chaque espèce d'animaux, depuis la baleine qui opprime l'océan jusqu'à l'insecte que 1-çeil ne peut saisir, s'est perpétuée; car rien ne prouve avec certitude qu'une seule des espèces créées par Dieu ait disparu.
La nature a donné à chaque animal, non-seulement un appétit qui le j)orte vers les aliments , mais encore un goût et un odorat au .moyen desquels il distingue ceux qui lui conviennent.
Il est curieux de voir une chenille, qui est destinée à vivre d'une seule plante, voyager sur des milliers de feuilles d'une autre espèce sans goûter d'une seule, jusqu'à ce que . parvenue à celles qui forment sa nourriture naturelle, elle s'y jette aussitôt et les dévore avec avidité.
La plupart des chenilles ne se nourrissent que d'une seule espèce de feuilles., et la nature fait concourir le temps de leur naissance avec la saison de leur aliment.
Plusieurs insectes et plusieurs animaux *out une nourriture très-variée ; mais l'homme est le mieux partagé sous ce rapport ; il peut subsister de .presque toute espèce d^ nourriture végétale ou animale , depuis 1 ecprce des arbres jusqu'à l'huile des baleines.
Je crois que l'énergie de nos appétits naturels peut s'aug^ menter par l'excès et s'affaiblir par l'abstinence. Le luxe produit souvent le premier.de ces effets, la misère pu Ja
superstition, l'autre. Je pense que la nature a donné à nos appétits le degré d'énergie le plus convenable, et que tout ce qui altère leur capacité naturelle, soit en plus, soit en moins, ne corrige pas l'ouvrage de la nature, mais le gâte et le pervertit.
Un homme peut manger par simple appétit , et c'est ainsi que mangent ordinairement les brutes; il peut manger pour flatter son goût, bien qu'il lie sente pas l'aiguillon de la faim, et je crois que la brute peut l'imiter. encore à cet égard; enfin il peut manger pour raison de santé, quand ni l'appétit, ni le goût ne l'y invitent : si je ne me trompe , les bêtes ne sont pas capables Nde suivre cet exemple.
Tous ces principes à la fois et plusieurs autres encore peuvent concourir au même acte , et Ton en peut dire autant de presque toutes les actions humaines. On voit par là que des théories très-différentes et même opposées peuvent rendre compte de la conduite de l'homme : les causes assignées peuvent suffire pour produire l'effet, et n'être pas cependant les seules et véritables causes.
Agir par simple appétit n'est ni bon ni mauvais en morale; ce n'est un objet ni d'éloge ni de blâme. Nul homme ne réclame l'estime parce qu'il mange quand il a faim, ou qu'il se repose quand il est las; d'un autçe coté, nul ne mérite de reproche pour avoir obéi à l'appel de l'appétit , quand il n'avait aucune raison de s'en défendre : en y cédant il s'est conduit conformément à sa nature.
Cette remarque prouve que la définition des actions vertueuses donnée par les anciens Stoïciens et adoptée par quelques auteurs modernes, est imparfaite. Ils définissaient les actions vertueuses celles qui sont conformes à la nature: or ce que nous faisons conformément à la partie animale de notre nature, laquelle nous
est commune avec les brûles , n'est ni vertueux tu \icieux en soi , mais parfaitement indifférent. Une pareille action ne .deviçnt vicieuse , que lorsqu'elle est en opposition avec quelque principe d'une importance et d'une autorité supérieures ; elle ne peut être vertueuse que si elle est faite dans quelque but grave ou honorable.
Considérés en eux-mêmes, les appétits ne sont ni des principes de sociabilité, ni des principes d'égoïsme. On ne peut les appeler sociables , puisqu'ils n'impliquent aucun soin de l'intérêt d'autrui ; et Von ne peut avec plus de justice les nommer égoïstes , 'quoique communément oïi leur donne ce titre. Un appétit nous attire vers soq objet sans aucune vue du bien ou du mal que cet objet peut nous faire ; il n'implique pas plus l'amour de soi que la bienveillance pour les autres. Nous voyons souvent l'appétit conduire un homme à des actes qu'il sait lui devoir être nuisibles; dire qu'il agit ainsi par amour de soi-même , c'est pervertir la signification des mots : il est évident que , dans tous les cas de ce genre, l'amour de soi est sacrifié à l'appétit.
Il est certains principes de la constitution humaine qui ressemblent beaucoup £*ux appétits, bien qu'ordinairement ils n'en portent pas le nom.
Les hommes sont faits pour le travail du corps et de l'esprit ; cependant un travail excessif nuit aux forces de l'un comme à celles de l'autre. Pour prévenir ce résultat, la nature a donné aux hommes et aux autres animaux une sensation désagréable qui accompagne toujours l'excès du travail, et que nous appelons fatigue^ abattement, lassitude. A cette sensation désagréable est lié le désir du repos ou de l'interruption du travail. Et ainsi 1^ pâture nous invite à nous reposer quand nous sommes las, comme à manger quand nous avons faim.
Dans l'un et l'autre cas , il y a désir d'un certain objet, et ce désir est accompagné d'une sensation désagréable ; dans l'un et l'autre cas le désir est satisfait quand il a atteint son but, et il renaît après un certain intervalle. Il y a seulement cette différence, que dans les appétits dont nous avons parlé d'abord la sensation périodique désagréable ne naît point de l'action et nous porte à agir , au lieu que > dans la lassitude, la sensation désagréable naît d'une action trop long-temps continuée et nous porte au repos.
Mais la nature veut aussi que nous soyons actifs; il fallait donc qu'un principe nous portât à l'action, quand nous n'y sommes sollicités ni par un 'appétit, ni par unet passion.
Dans cette intention , quand le repos a rétabli nos forces et ranimé nos esprits , la nature nous rend l'inaction prolongée aussi désagréable que le travail excessif.
Nous pouvons appeler ce motif d'action principe da,G~ tivité. C'est dans les enfants.qu'il est le plus remarquable. Us ne savent pas à» coup sûr combien l'exercice est utile s*u développement de leurs facultés.; leur constante activité ne paraît donc pas venir de ce qu'ils ont constamment un but devant les yeux , mais plutôt de ce qu'ils, ont le besoin d'être toujours occupés et de ce qu'ils, éprouvent du malaise* à* demeurer inactifs.
Mais ce principe n'est pas limité à l'tenfence; il a beaucoup dto force dans tous, les âges.
Quand un homme n'a ni crainte , ni espérance ^ ni désir, ni projet, ni occupation de corps ou d'esprit , on sei»it tenté dç le croire le plus heureux mortel qui soit sur k terre, n'ayant rien à faire qu'à jouir de lui-mênie ; mais,, dans le fait, nous voyons qu'il est le plus malheureux des. hommes.
L'inaction le fatigue plus que ne l'a jamais fait l'excès
du travail; il est las du monde et de sa propre existence ; il est plus à plaindre que le matelot luttant contre la tempête , ou que le soldat montant à l'assaut.
, Ce misérable sort est le partage de l'homme qui ne se livre à aucun exercice de corps ni à aucun travail d'esprit ; car l'esprit est comme l'eau , la stagnation l'altère et le trouble ; le mouvement le purifie et lui rend son éclat.
Outre les appétits que la nature nous a donnés pour des fins utiles et nécessaires, nous pouvons nous créer des appétits factices.
L'usage réitéré des excitantsqui agissent sur le système nerveux, engendre la langueur et le désir de renouveler l'émotion ; par là , l'homme se crée un nouveau désir, accompagné d'une sensation désagréable : l'un et l'autre sont apaisés pour quelque temps par l'objet désiré, mais ils reviennent après un certain intervalle. Cette espèce d'appétit diffère de l'appétit naturel en ce qu'il est acquis par l'usage. Tels sont les appétits cjue quelques hommes se donnent pour le tabac, l'opium et les liqueurs enivrantes.
On les appelle communément habitudes , et c'est avec raison ; mais il y a différentes espèces d'habitudes , et qu'il faut distinguer. Il en est qui ne produisent que de la facilité et point de penchant à l'action : tous les arts sont des habitudes de ce genre ; celles-là ne peuvent pas être appelées principes actifs. Parmi celles qui sont de la classe active , les unes produisent une disposition à agir sans l'intervention de l'intelligence ou de la volonté , et nous les avons étudiées plus haut sous le titre de principes mécaniques; les autres engendrent le désir d'un objet avec une sensation désagréable qui dure jusqu'à ce que l'objet soit objeuu : ce sont ces dernières seulement que j'appelle appétits factices.
Comme le mieux pour nous est de conserver à nos appétits la direction et le degré d'énergie que leur a donnés la nature y de même il faut nous garder d'acquérir des appétits étrangers à notre constitution ; ils sont toujours inutiles et très-souvent pernicieux.
Bien qu'il ne soit , comme nous Pavons observé, ni vertueux, ni vicieux d'obéir à ses appétits, il peut y avoir dans la manière de les diriger un haut degré de vice ou de vertu.
Lorsqu'un appétit est combattu pgr quelque principe contraire, il faut que* la volonté se décide entre les deux mobiles, et cette décision peut être moralement bonne ou mauvaise.
L'appétit r dans la brute même , peut être contenu par un principe contraire plus puissant. Un chien , quand il a faim et qu'il voit de la ehair devant lui , peut s'abstenir d'y toucher par la crainte d'un châtiment immédiat: dans ce cas sa crainte est plus forte que son désir.
Âttribuons-nous quelque vertu air chien dans cette circonstance ? je ne le pense pas ; et personne n'en attribuerait à l'homme dans un cas semblable. L'animal est entraîné par le mobile le plus puissant. Il ne faut ici déployer ni effort, ni empire de soi, mais céder passivement à la plus forte impulsion. C'est ce que la brute fait toujours , à ce que je pense ; aussi ne lui attribuons-nous ni vice ni. vertu, et ne la considérons-nous point comme passible d'approbation ou de désapprobation morale.
Mais it peut arriver qu'un appétit soit combattu , non par un autre appétit -ou par une passion , mais par un principe réfléchi qui ait de l'autorité sans violence , comme par exemple un intérêt trop éloigné pour exciter aucune passion*, qu une considération de bienséance ou de devoir.
4©' ESSAI ni. FART. H. — CHAPITRE I. \
En pareil cas, l'homme est coq vaincu qu'il a* doit pas céder à l'appétit, et cependant alors cet appétit n'est point combattu par une impulsion égale ou supérieure. Il y a bien un principe. qui agit sur le jugement; mais il ne suffirait pas pour soustraire la volonté à l'influence d'un puissant appétit, si nous M'avions pas l'empire de nousmêmes.
Je pense que les animaux, n'ont pas- un pareil empire , et que dans leur constitution , c'est l'appétit ou la passion actuelle la plus forte. qui triomphe toujours.
C'est pour cela que dans tous les temps et chez toutes les nations r on les a toujours considérés comme incapables d'être gouvernés par l'obligation, bien que cçrtainsd'entre eux puissent être soumis à une discipline.
Telle serait aussi la condition de l'homme, s'il n'avait pas le pouvoir de réprimer ses appétits , et qu'ils ne fussent limités que par la force supérieure d'un appétit ou d'une passion contraire; il ne faudrait pas songer à lui prescrire de lois , pour diriger ses actions : vous pourriez: tout aussi, biea défendre au vent de souffler, que commander à l'homme ainsi désarmé de ne pas céder à l'impulsion actuelle la plus forte.
Chacun sait, que quand l'appétit nous porte d'un côté t le devoir , la bienséance ou fiaême l'intérêt peuvent nousporter de l'autre, et que l'appétit est souvent plus puissant que chacun de ces principes pris séparément r ou même que tous ensemble ; cependant il est certain qu'il n'est pas un de ces principes auquel nous ne devions, en pareil cas sacrifier l'appétit. C'est alors, que nous avoua besoin de l'empire de nous-mêmes.
L'homme qui souffre que l'appétit l'entraîne à une action contraire à son devoir , éprouve la convictkxm naturelle et immédiate qu'il a mal fait et qu'il aurait pu
faire autrement; c'est pourquoi il se condamne lui-même, et avoue qu'il a cédé à une impulsion qu'il aurait dû réprimer»
Il est done évident que si nos appétits' ne sont en euxmêmes ni vertueux ni vicieux, s'il est indifférent de leur céder quand aucun principe d'une plus haute autorité ne s'y oppose, il peut y avoir dans la manière de les conduire beaucoup de moralité ou d'immoralité , et que l'empire de soi-même e&t nécessaire pour les maîtriser.