CHAPITRE III
Nqus avons vu comment, par l'instinct et l'habitude qui sont des principes mécaniques, l'homme, sans aucuti frais de réflexion de délibération ni de volonté, est conduit à faire beaucoup d'actions indispensables à ^a conservation et à son bien-être, et qu'à défaut de ces principes , toute son habileté et toute sa prudence n'eussent pas été capables d'accomplir .
52 ESSAI III. PART. II. -*• CHAPITRE ïfl.
On serait tenté de croire, du moins, que tous ses aétes réfléehis et volontaires sont déterminés par la raison*
Mais il faut observer que l'homme est un agent vokm» taire , longtemps avant que sa raison soit développée. La raison et la vertu, ces prérogatives de l'homme, ne parais* sent en lui que fart tard; elles ne mûrissent que par des degrés insensibles , et demeurent trop faibles dans la ma* jeure partie de l'espèce pour assurer à elfes seules la coa* servation des individus et des sociétés et pour produire ce drame varié de la vie humaine, au milieu duquel elles sont appelées à s'exercer et à grandir.
'Aussile sage Auteur de notre être a-t-il placé dans la constitution humaine beaucoup de principes d'un ordre inférieur qui, sans le secours de la raison et de la vertu, conservent l'espèce, et produisent les divers phénomènes et les diverses révolutions que nous observons sur le théâtre de la vie.
Sur cette scène agitée la raison et la vertu sont admises à jouer leur rôle , et elles y produisent souvent de grands et d'heureux effets; mais qu'elles y montent ou non, il y a des acteurs d'un rang secondaire qui exécutent les diverses parties, du drame et qui mènent la pièce jusqu'au bout.
Si la raison était parfaite, elle conduirait les hommes à user des meilleurs moyens pour conserver leur vie et pour propager l'espèce; mais le Créateur n'a pas jugé à propos de déléguer cette tache à la seule raison , autrement il y a long-temps que la race humaine ne serait plus. Il nous a donné ainsi qu'aux autres animaux des appétits qui assurent l'accomplissement de ces fins importantes , indépendamment de la sagesse ou de la folie^ des vices ou des vertus qui sont en nous.
Si la raison était parfaite, elle porterait les hommes à
ne pas énerver par l'inaction l'énergie de leurs facultés et à ne pas l'affaiblir par un travail excessif; mais la nature' a cru devoir prêter assistance à la raison , eu faisant que .-l'inaction fût par elle-même un grave châtiment 9 et que U fatigue suivît l'excès du travail.
Si la raison était parfaite , elle nous ferait rechercher le pouvoir v le savoir, l'estime et l'affection de nos semblables, comme autant de moyens d'assurer notre propre bonheur et d'être utiles aux autres; mais la nature, prévoyant ses faiblesses, a rnis en nous des désirs qui nous font aimer ces biens pour eux-mêmes, sans que nous ayons 4 besoin d'en comprendre Inutilité.
Nous avons soumis ces principes à notre examen, et nous savons déjà que tous ont pour objet des choses et non des personnes. Ils. n'impliquent ni bienveillante, ni malveillante affection envers autrui , ni envers nous-mêmes : on ne peut par conséquent les appeler avec propriété ni sociables ni égoïstes. Mais il y a dans l'homme d'autres ., principes d'action qui ont les personnes pour objet immédiat , et qui impliquent qu'on es^ bien ou mal disposé . envers Un homme , ou tout au moins envers un être animé.
Je donnerai à ces principes lenom général ft affections^ que leur tendance s^t bienveillante ou malveillante.
Ea ceci peut-être j'étends le sens du mot affection au* delà des limites tracées par l'usage. En effet la langue semble sur ce point avoir abandonné la voie de l'analogie ; le verbe affecter, et le participe affecté, n'etfjportent avec eux aucune idée de bien ou de mal : on est affecté agréablement comme on l'est désagréablement; mais le mot affection, qui, d'après l'analogie , devrait avoir la même latitude que celui dont il dérive, et qui, par conséquent, devrait s'appliquer aux affections malveillantes comme
aux bienveillantes, semble, par l'usage, être limité aux dernières : quand on parle de son affection pour quelqu'un, on entend toujours une affection bienveillante.
Ordinairement les principes malveillants, tels que la colère , le ressentiment , l'envie , ne sont pas appelés affections, mais passions.
Cet usage vient, je pense, de ce que les affections malveillantes sont toujours accompagnées de ce trouble d'esprit que nous appelons proprement passion ; la passion étant ici l'élément le plus remarquable, donne son nom à tout le phénomène.
Mais l'amour même, quand il dépasse une certaine limite est appeléprtjjtb/z, quoiqu'il ne prenne point ce titre quand il est assez modéré pour ne pas troubler l'esprit et pour laisser à l'homme tout son l'empire sur lui-même.
Or, comme on donne le nom de passions , même aux affections bienveillantes quand elles sont assez véhémentes pour jeter le trouble dans l'ame , nous pouvons , je crois , sans pécher beaucoup contre la propriété des termes, donner le nom d } affections , même aux principes malveillants quand ils ne sont pas accompagnés de ce désordre d'esprit qui les suit le plus souvent et qui leur mérite celui dépassions.
Les principes qui nous portent immédiatement à désirer du bien aux autres et ceux qui nous portent à leur désirer du mal , s'accordent en ce point qu'ils ont pour objet immédiat des personnes et non des choses; les uns et les autres impliquent que nous sommes disposés d'une certaine manière envers autrui ; il convient donc de leur donner un nom commun qui exprime ce qu'il y a de commun dans leur nature. Or je ne connais pas de mot qui remplisse niieux ce but que celui d affection:
En prenant donc le mot affection dans ce sens étendu , nos affections se divisent très-naturellement en bienveillantes et en malveillantes, selon qu'elles impliquent que nous sommes bien ou mal disposés envers leur objet.
Il est des caractères qui sont communs à toutes les affections bien veillantes ; il en est d'autres qui les distinguent.
Elles différent premièrement par la nature de l'émotion ou de la sensation qui les accompagne toutes , et secondement par les objets qui les excitent.
Elles se ressemblent aussi sous deux rapports; d'abord en ce que l'émotion qui les accompagne est toujours agréable; ensuite en ce qu'elles renferment toutes lin désir bienveillant pour, leur objet.
Les affections que nous éprouvons pour un père, un enfant, un bienfaiteur, un malheureux , une maîtresse, ne diffèrent pas plus par leurs objets , que par les émotions qu'elles produisent dans l'ame : nous n'avons pas de noms pour, exprimer la diversité de ces émotions , mais taqt homme en a conscience ; cependant , malgré cette diversité , çlles ont cela de comrçmn qu'elles sont toutes agréables..
Je ne connais pas d'exception à cette règle, si l'en distingue v comme on le doit, l'émotion qui est la suite naturelle et nécessaire de l'affection bienveillante, de celles qu'elle peut produire par accident. Ainsi l'a£fection paternelle est une émotion agréable, mais il en résulte que le malheur d'un enfant ou sa mauvaise conduite font à l'ame une blessure plus profonde; la pitié est une émotion agréable, et cependant la misère que nous ne pouvons soulager excite en nous une douloureuse sympathie; l'amour est une émotion agréable, mais quand il n'est pas payé de retour, il peut causer la dou-^ leur la plus aiguë.
56 ESSAI JII. — PAJRT. m. CHA.WTRB ÏH.
Ce qui fait le bonheur et le charme de la vie, c'est l'échange mutuel des douces affections;, sans elles l'existence serait peu désirable.
Lord Shàftesbury,et beaucoup d'autres moralistes après foa , ont observé que l'épicurien et le débauché qui , selon l'opinion commune , placent tout leur bonheur dans tes plaisirs sensuels et les poursuivent comme leur seul but, ne trouvent point de saveur dans les jouissances solitaires, mais seulement dans celles que le plaisir de la société et le commerce des douces affections assaisonnent^
Cicéron a remarqué que le mot convivium^ qui en latin signifie repas, m dérive pas de Paction de manger ou de boire, mais du commerce social qui, étant l'élément principal de ce plaisir , lui a donné son nom.
L'échange des. douces affections est sans aucun doute le baume de la vie, et de toutes les jouissances qui sont communes aux bons et aux méchants c'est sans contredit la première. Celui qui n'aurait, personne qu'il pût aimer ou estimer , personne qui lui accordât son amour ou son estime, serait le plus à plaindre des hommes. Quiconque est capable de réflexion aimerait mieux quitter la vie que de la garder à de pareilles conditions.
Tel est le sort que les poètes ont infligé à quelques tyrans cruels et sanguinaires; mais les poètes ont le droit de dépasser les bornes de la vérité. Ils nous représentent Àtrée disant : « Qu'ils me haïssent pourvu qu'ils « me craignent, Oderint dîim metuunt. » Je crois que jamais un homme n'a été ainsi disposé envers ses semblables; il n'est point de tyran si odieux qui n'ait ses favoris t dont il tâche de mériter ou de suborner l'affection, et pour lesquels il montre une sorte de bonne volonté.
Nous pouvons donc poser ce principe , que toutes les affections bienveillantes sont agréables de leur nature,,
DES AFFECTIOlfS BIENVEILLAHTES ETT GÉltilLAL. 5j
et qu'après la bonne conscience dont elfes sont toujours amies et ne peuvent jamais être ennemies, ce sont elles qui entrent pour la plus grande part dans le bonheur de l'homme.
Le second élément essentiel de toute affection bienveillante, celui dont elle emprunte son nom; c'est, avons^ nous dit, un désir bienveillant pour son objet.
Il faut donc que l'objet d'une affection bienveillante soit capable de bonheur. Quand nous parlons de notre affection pour une maison , ou pour toute autre chose inanimée , le mot a une signification différente; car ce qui n'est pas capable de plaisir et de douleur peut être un objet de goût ou de répugnance, mais non un objet de malveillante ou de bienveillante affection.
Une chose peut être désirée ou pour elle-même, ou comme moyen d'obtenir quelque autre chose. On ne peut appeler proprement objet du désir , que ce qui est désiré pour soi-même; et ce sont uniquement les désirs directs que j'appelle principes d'action. Quand une chose est désirée comme moyen , il faut qu'il existe un but eu vue duquel on la désire , et dans ce cas c'est le désir du but qui est le principe d'action; les moyens ne sont désirés que parce qu'ils tendent à ce but , et s'il pouvait être atteint par des moyens différents ou .même opposés, on désirerait ceux-ci aussi bien que les autres.
C'est pour cela que jéFne considère comme bienveillantes, que Içs affections dans lesquelles le bonheur de l'objet est désiré comme fin dernière et non comme moyen d'arriver à quelque autre but. .
Dire que nous désirons le bonheur des autres dans la seule vue de nous procurer à nous-mêmes quelque plaisir ou quelque bien , c'est dire qu'il n'y a pas d'affections bienveillantes dans la nature humaine.
Il est vrai que telle a été l'opinion de quelques philosophes des temps anciens et des temps modernes; mais c'est une doctrine que je ne me propose pas de débattre en ce moment. Mon but est d exposer d'abord ce qui me paraît vrai sur les principes d'action qui se rencontrent dans l'homme; j'examinerai plus tard les systèmes dans lesquels ces principes ont été méconnus ou mal représentés.
J'observerai seulement qu'il me paraît aussi déraisonnable de ramener à l'égoïsme toutes nos affections bienveillantes , que d'y rapporter la fain* et la soif.
Ces appétits sont indispensables à la conservation de l'individu ; les affections bienveillantes ne le sont pas moins au salut de la société, sans laquelle l'homme serait la proie des bêtes féroces. -
Notre Créateur nous a placés. dans\ ce monde entre beaucoup d'objets qui nous sont utiles ou nécessaires et beaucoup d'autres qui peuvent nous être nuisibles ; noua sommes conduits à rechercher les uns et à éviter les autres; et ce n'est pas seulement la raison ou l'égoïsme qui nous y poussent, mais une foule d'instincts, d?appétits et de désirs qui ne sont pas calculés.
De toutes les choses de ce inonde , c'est l'homme qui peut être le plus utile ou le plus funeste à l'homme; cha;cun est au pouvoir de chacun; il n'est pas un individu, qui n'ait la faculté de faire beaucoup de bien à ses semblables , et de leur faire encore plus de mal.
La société, sans laquelle nous ne pouvons vivre, serait impossible, si les hommes n'étaient pas disposés à faire beaucoup du bien et très-peu du mal qui est en leur pourvoir.
Or , comment s'accomplit cette fin si nécessaire à l'existence de la société , et conséquemment à l'existence dfe l 'espèce humaine ?
DBS AFFECTIONS BIENVEILLANTES EN GÉNÉRAL. 5g
Si nous consultons l'analogie, nous devons penser que dans cette partie de notre conduite comme dans toutes les autres les principes rationnels sont secourus par des principes d'un ordre inférieur, semblables à ceux qui font vivre en société plusieurs espèces d'animaux, et que nous devons à ces derniers mobiles ce degré d'ordre qu'on observe dans toute. société d'hommes, quelles que soient la sagesse ou la folie , la moralité ou la corruption 'de ses membres.
Les affections bienveillantes ne rentrent donc pas plus dans l'égqïsme que la faim et la soif, et sont tout aussi indispensables à la conservation de l'espèce humaine.