‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 12 sur 81 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après ces considérations générales sur les affections bienveillantes, j'essaierai d'en donner une énumération.

i. L'affection des parents pour les enfants, celle des enfants pour leurs parents et les autres affections de famille m'occuperont d'abord.

On les appelle communément les affections de la nature; ^lles ont un nom dans toutes les langues ; elles nous sont communes avec la plupart des brutes, et se trouvent diversement modifiées dans les différents animaux, selon qu'elles sont plus ou moins nécessaires à la conservation de l'espèce.

La plupart des insectes n'ont pas d'autres soins à prendre de leur famille que de déposer leurs œufs en un lieu convenable, où ils n'aient ni trop ni trop peu de chaleur, et o{i le ver, aussitôt qu'il est éclos, trouve sa nourriture naturelle. lies soins de la mère ne s'étendent pas plus loin.

Chez d'autres espèces , il faut que les petits soient logés eu uu lieu sûr, où leurs ennemis ne puissent facilement les découvrir; il faut qu'ils, soient réchauffés, allaités, fcourris ensuite d'un aliment délicat, accompagnés dans leurs excursions et préservés, de tout péril jusqu'à ce que, formés par l'expérience et par l'exemple, ils sachent pourvoir à leur subsistance et veiller à leur propre sûreté. Tous ces soins sont remplis par le père et la mère , on sait avec quelle constance et quelle affection.

Les œufs des oiseaux sont ordinairement couvés par la femelle, qui se prive tout-à-coup de ses jeux et de ses. voyages accoutumés pour se consacrer à cette tâche solitaire et pénible. Elle est égayée par le chant du mâle, perché sur le rameau voisin ; quelquefois celui-ci la nourrit , quelquefois il la relève dans son poste tandis qu'elle va chercher uue rare nourriture ; dès quelle Fa trouvée elle revient en toute hâte à son devoir.

Il est des espèces où les petits sont si tendres et si délicats , que l'homme, avec toute sa sagesse et toute son expérience, n'en élèverait pas un seul; cependant, sans aiH cune expérience préalable, le père et la mère savent parfaitement bien élever une couvée de douze et même d'un plus grand nombre de petits, et distribuer à chacun la quantité de nourriture qui convient. Ils connaissent le genre d'aliment le mieux approprié à leur constitution délicate^ quelquefois c'est la nature qui le fournit, quelquefois il doit être préparé et à moitié digéré dans l'estomac de la mère..

Chez quelques animaux, la nature a pourvu la femelle d'une sorte de seconde matrice dans laquelle les petits se réfugient par moment pour y trouver la nourriture ou, la chaleur , ou pour être plus facilement transportés.

Nous ne finirions pas si nous voulions rapporter ici toutes les formes diverses que prend che^ les animaux l'afc fection paternelle.

DES DIVERSES AFFECTIONS BIENVEILLANTES. 6l

Il faut avoir>, à mon gré, l'esprit étrangement fait* pour voir, chez les différentes espèces ces moyens si taries d'élever les petits, et n'éprouver ni étonnement ni pieuse admiration pour cette sagesse infinie qui , dans tant de .carrières diverses, a si bien approprié les moyens à la fin.

Chez tous les animaux que nous connaissons, l'affection paternelle atteint rapidement son but ; dès - lors elle disparaît entièrement et Ton n'en aperçoit plus de traces.

L'enfance de l'homme est plus longue et plus néces* siteuse que celle d'aucun autre animal; pendant plusieurs années , il ne peut se passer de l'affection de seà parents; elle lui est ensuite du plus grand secours pendant toute la durée de la vie : aussi ne se termine-t-elle qu'à la mort; elle s'étend même, sans rien perdre~desa force, jusque sur les enfants dès enfants.

Qui n'a point vu de ces jeunes mères qui, tout à l'heure encore, exemptes d'inquiétudes et de soins, donnaient tous leurs jours au plaisir et au sommeil toutes leurs nuits , se transformer tout-à-coup à l'époque la plus brillante de leur vie en noutrices soigneuses , inquiètes et vigilantes de leur enfant chéri, passant les jours à le contempler, à lui rendre les phis humbles services, se privant de sommeil pendant des mois entiers, pour qu'il repose en sûreté dans leurs bras* Elles se sont oubliées elles-même , et ce chétif objet les a absorbées tout entières.

Une transformation si soudaine et si complète d'habitudes , de soins et de pensées , si elle ne se représentait pas tous les jours, nous paraîtrait une plus étonnante métamorphose que toutes celles qu'Ovide a chantées* - Et cependant, elle est l'ouvrage de la nature, et non point le fruit de la raison et de la réflexion ; car le vice

6a JE8SAI III. — PART. II. CHAPITRE IV.

la subit comme la vertu, et la sagesse comme l'etourderie.

La nature a départi des fonctions différentes au père et à la mère dans l'éducation des enfants. Cette distinction se remarque aussi chez beaucoup d animaux. Socrate a constaté son existence dans l'espèce humaine, il y a bien des siècles; il répandit même, sur ce sujet, d'abondantes lumières, comme nous l'apprennent les Économiques de Xénophon. La nature de l'affection est exactement appropriée dans chaque sexe à l'office que chacun doit remplir : le père serait une nourrice maladroite, et la mère un instituteur trop indulgent ; mais chacun agit dans sa sphère avec la facilité et la mesure convenables.

Il est bien digne de remarque que si la charge d'élever un enfant est transférée de la mère à une autre personne, la nature semble transférer l'affection avec la tâche ; une nourrice, ou même t^ne sevreuse, ont ordinairement pour l'enfai}t qui leur est confié la même affection que si elles l'eussent mis au jour. C'est un fait si connu qu'il est inutile de chercher à le confirmer : il paraît être l'ouvrage de la nature.

Nos affections ne sont pas comme nos actions sous Fempire de notre volonté : c'est la nature qui les détermine. Nous pouvons rendre de. bons offices sans af* fection; mais nous ne pouvons nous donner une affection que la nature nous a refusée.

La raison aurait pu apprendre à l'homme que ses enfants sont particulièrement confiés à ses soins par la providence divine , et que par conséquent il doit veiller sur eux comme sur l'objet d'une mission particulière; mais la raison ne pourrait pas lui enseigner à les aimer plus que d'autres enfants d'un égal mérite , ni à s'affliger davantage de leur mqlheur et de leur mauvaise conduite.

La tendresse du père pour ses enfants n'est donc pas l'effet du raisonnement ni de la réflexion , mais la conséquence de la constitution que la nature lui a donnée.

Il y a des affections que nous pouvons appeler ration- ' nettes, parce qu'elles dérivent de l'opinion que nous avons du mérite de leur objet ; l'affection paternelle n est pas de ce genre ; car si ,les qualités ou les défauts de l'enfant peuvent l'augmenter ou l'affaiblir, il- est impossible' de soutenir qu'elle ait son origine dans la croyance que l'en-/ font a du mérite. Loin que l'opinion Crée l'affection , c'est au contraire l'affection qui crée souvent l'opinion; car l'affection peut, pervertir le jugement ,■ et lui faire voir du mérite où il n'y en à pas.

Il est si évident que les affections de famille sont indispensables à la conservation de l'espèce humaine, qu'il* n'est pas besoin de le prouver par des arguments.

Pour élever un enfant depuis sa naissance jusqu'à Page d'homme, il faut tant d'années, tant de soins et des attentions si infinies, que si les parents;, les nourrices et les instituteurs n'avaient d'autres mobiles que les conseils de la raison et du devoir et que l'affection ne vînt pas adoucir, leur tâche, il y a lieu de douter que sur dix mille enfants, on en eût jamais élevé un seul.

Mais non-seuiement -ces affections sont nécessaires au salut de la race, elles sont encore d'une grande utilité pour tempérer la fougue et l'impétuosité de la jeunesse, pour soumettre son intelligence aux leçons de la sagesse et de l'expérience, pour encourager chez les pères et lest mèrésle travail et l'économie qui doivent pourvoir at»x besoins de leurs enfants, et pour assurer aux parents une consolation dans les infirmités de la vieillesse. iNous pourrions ajouter que c'est probablement aux affections de famille que les gouvernements civils doivent leur origine.

Il ne paraît pas que l'affection paternelle et les autres affections de famille soient en général ni trop fortes ni trop faibles pour remplir leur destination : trop faibles , elles feraient pécher par excès de sévérité,; trop fortes , par excès d'indulgence; telles qu'elles sont, les parents, en général , ne pèchent pas plus dans un sens que dans l'autre.

Quand ces affections agissent conformément à leur but , et qu'elles sont éclairées par les lumières de la sagesse et de la prudence, l'intérieur d'une famille est un délicieux spectacle ; parmi les sujets <jui peuvent exercer la palette du peintre et le génie de l'orateur et du poètes il n'en est point de plus gracieux ni de plus touchant.

a. La seconde affection bienveillante dont je ferai mcn- % tion est la reconnaissance envers les bienfaiteurs.

Par la constitution même de notre nature, le bienfait produit un sentiment de bienveillance envers le bienfaiteur ; c'est un fait qu'on observe chez les bons comme chez les méchans, chez l'homme sauvage comme chez l'homme civilisé , et qu'on ne -saurait contester pour peu qu'on connaisse la nature humaine.

L'efficacité des bons offices pour corrompre l'impartialité est si bien connue , qu'un juge, un témoin , un électeur se déshonore quand il en accepte , et que toutes les nations civilisées les considèrent en pareil cas comme des moyens de séduction.

Ceux qui veulent corrompre la sentence d'un juge , la déposition d'un témoin, le vote d'un électeur, savent bien qu'ils ne doivent point stipuler le service qu'ils attendent en retour de ce qu'ils donnent; ce serait choquer quiconque conserve la moindre prétention au titre d'honnête homme. S'ils peuvent seulement obtenir qu'on accepte leurs bons offices comme le témoignage d'une amitié pure et désintéressée, ils laissent à la reconnaissance le soin

DES DIVERSES AFFECTIONS ÊIEHVEllXAfiTES. (>5

de foire le reste. Ils savent que la personne obligée se croira en quelqne sorte moralement tenue de considérer leur cause sous le jour le plus favorable. Ce qu'il y a de sûr, du moins, c'est qu'il nous semble plus facile de justifier notre conduite quand elle est partiale au profit de notre bienfaiteur , que quand elle l'est à son détriment*

Ainsi le fait même de la séduction suppose le principe de la reconnaissance. Si ce principe devient un instrument de corruption entre les mains des méchants, c'est qu'on peut faire un mauvais usage des meilleures choses, mais la tendance primitive de ce principe et l'intention delà nature en le mettant dans nos âmes n'en sont pas moins manifestes. Répandre les sentiments de bienveillance parmi les hommes ; leur donuer , comme à la semence jetée dans la terre, le pouvoir de se reproduire et de se multiplier: telle est évidemment sa destination.

Je ne m'arrêterai pas à rechercher s'il y a ou s'il n'y a pas dans les animaux les plus intelligents quelque chose qu'on puisse appeler reconnaissante. Ce qui est incontestable, du moins, c'est qu'entre leur reconnaissance et celle de l'homme il y a cette différence considérable, que la dernière s'attache principalement à l'intention du bienfaiteur , et la première à l'action par laquelle il oblige. La brute se montre aussi bien disposée envers celui qui la nourrit pour la tuer et la manger , qu'envers celui qui la nourrit par affection.

Un homme a droit à notre reconnaissance pour les services qu'il nous rend lors même qu'ils nous sont désagréables , et noa-seulement pour ce qu'il fait , mais pour ce qu'il pouvait et s'abstient de faire. Ce n'est pas le bie» qui a droit à notre gratitude, mais le bienfait, c'est-à-dire le bien qui ,ne nous était pas dû. Les faveurs seules donvi. 5

nent des titres à la reconnaissance, et toute faveur outrepasse la justice. Il ne paraît pas que les brutes aient aucune conception de la justice : elles ne peuvent donc distinguer l'injustice du mal , ni la faveur du simple bien.

3. La pitié envers les malheureux est une troisième affection bienveillante.

Dé tous les hommes, les malheureux sont ceux qui ont le plus besoin de nos bons offices ; aussi l'Auteur de la nature leur a-t-il donné dans notre cœur, un défenseur puissant qui plaide incessamment leur cause.

Dans l'homme et dans quelques autres animaux, il y a des signes de détresse dont la nature enseigne l'usage , et qu'elle fait comprendre à tous les hommes, sans interprète. Ces signes naturels «ont plus éloquents que le langage; ils çmeuvent nos cœurs , produisent la sympathie et engendrent le désir de soulager le mal qu'ils expriment.

Il y a peu d'ames assez dures, pour qu'une grande infortune, ne triomphe pas en elles de la colère, de l'indignation et des autres affections malveillantes.

Nous sympathisons même avec le traître et l'assassin quand nous le voyons marcher au supplice ; si le soin de notre conservation et l'intérêt de la société ne combattaient pas notre répugnance, nous ne souffririons pas qu'on le retranchât du nombre des humains.

La conduite des Canadiens . envers leurs prisonniers pourrait faire croire qu'ils sont parvenus à extirper de leur ame le principe de la compassion ; mais ce serait là, ce me semble, une conclusion téméraire. Ce n'est qu'une partie des prisonniers de guerre qu'ils dévouent à une mort cruelle; ils veulent satisfaire ainsi la vengeance des femmeç et des enfants qui ont perdu leurs maris et leurs pères dans le combat; les autres prisonniers sont traités avec douceur et adoptés comme des frères.

Toutefois la pitié pour les souffrances du cofrps est sans aucun doute affaiblie parmi ces sauvages. Instruits, dès l'enfance, à mépriser la mort et tous les degrés de la douleur , ils regardent comme indigne du nom d'homme celui qui ne défie pas ses bourreaux et ne cbantè pas sa chanson de mort au milieu des plus cruelles tortures.- Le guerrier assez courageux pour le faire, fût-il un ennemi, est honoré comme un brave > mais nécessairement il périt dans l'épreuve.

Un Canadien a le plus profond mépris pour l'homme qui regarde la douleur comme un mal insupportable; or rien n'est si propre à étouffer la compassion que le mépris , et la conviction que le mal souffert ne dépasse pas les forces de celui qui le souffre.

Il faut observer aussi que les sauvages ne mettent point de bornes à leur vengeance. La raison en est simple; quand l'homme nfe vit point sous la protection des lois et d'un gouvernement chargé de les exécuter , il ne se croit en sûreté que par la destruction de son ennemi. Un des principaux bienfaits du gouvernement civil, est de tempérer les cruels mouvements de la vengeance, et d'ouvrir les cœurs à la compassion pour tous les malheurs de l'homme.

11 semble que le fanatisme soit le seul mobile assez puissant pour dessécher les larmes de la pitié. '

On-prétend qu'en Espagne et en Portugal, un homme condamné à être brûlé vif comme un hérétique obstiné, ne trouve aucune compassion , même parmi les gens du peuple. Il est vrai qu'ils ont été instruits à le regarder comme un ennemi de Dieu, et. comme la proie de l'enfer; mais cela même devrait exciter leur compassion , et l'exciterait en effet , si on ne 'leur enseignait qu'en pareille occasion c'est un crime de montrer de la pitié , et même d'en ressentir.

4. Je passe à une quatrième affection bienveillante , qui est l'estime pour la sagesse et la bonté.

Les hommes les plus corrompus ne peuvent s'empêcher* de l'éprouver à quelque degré. L'estime, le respect, la vénération , la dévotion , sont autant de nuances de cette' affection, qui a pour objet le plus élevé la puissance et la bonté infinie qui n'appartiennent qu'au Tout-Puissant.

On peut douter si le principe de l'estime et celui de la reconnaissance doivent être rangés parmi lés principes animaux , ou s'il ne convient pas de leur assigner une place plus élevée. Ce qui est certain c'est qu'ils touchent de plus près à la raison que tous les principes que nous avons énumérés jusqu'ici; de plus, il n'est pas évident qu'il y ait dans les brutes quelque chose qui mérite le nojn de reconnaissance et d'estime.

Il y a bien dans les animaux qui vivent en troupe une sorte de hiérarchie, déterminée par le courage, l'adresse ou la force, et tout-à-foit semblable à ce qu'ori observe chez les sauvages. On m'a dit que , dans une meute , un chien sûr obtient quelque degré d'estime , au point que si on est en quête dé la piste, et qu'il vienne à ouvrir une route, toute la meute s'y jette aussitôt après lui, tandis qu'elle n'aurait aucun égard à la démonstration d'un chien sans renommée. Si cette déférence n'est point l'estime, il; faut convenir que ces deux faits se ressemblent beaucoup.

Néanmoins si j'ai rangé l'estime pour la sagesse et la ' bonté parmi les principes animaux, ce n'est pas que je sois persuadé que cette affection existe chez les brutes ; mon motif a été qu'elle se manifeste dans les êtres les plus grossiers et les plus abrutis de notre espèce , dans ceux qui laissent a peine entrevoir quelque indice de raison où de vertu.

Je suis loin, toutefois, de contredire l'opinion dés philo-

sophes qui croiraient la profaner en lui donnant le nom de principe animal; le nom importe peu pourvu qu'on reconnaisse l'existence du principe dans la constitution de l'homme.

5. L'amitié est encore une des affections bienveillantes. L'histoire nous en offre de célèbres exemples, peu nombreux , il est vrai , mais sûfHsans pour montrer que la nature humai pe est capable d'éprouver pour une ou plusieurs per$pnnes cet attachement, cette sympathie, cette affection sans limites que les anciens croyaient seule digue ■ du nom d'amitié.

Les JEpJcurienk avaient de la peine à concilier l'amitié avec les principes de leur doctrine. Ils n'étaienL pas assez hardis pour en nier inexistence : ils se vantaient même tjue la secte d'Egicure avait, offert plus d'exemples d'attachements de ce genre qu'aucune autre j mais la difficulté était de rendre raison de la véritable amitié d'après les principes de l'épicuréisme. Us imaginèrent à cet effet différentes hypothèses : l'Épicurien Torquatus en expose trois, dans le Dejinibusde Cicéron.

Cipéront dans sa^ réplique ^ Torquatus , tes examine toutes les trois, et prouve qu'elles sont également incompatibles, ou avec la nature de la véritable amitié, ou avec les principes fondamentaux de la doctrine d'ÉpiGure.

. Quai^t aux exemples d'amitié dont les Épicuriens faisaiept honneur aux inembres de leur secte , Cicéron ne les révoque pas en doute ; mais il observe , que comme il y a beaucoup de gens dont les principes valent mieux que la pratique , il en esjt beaucoup dont la pratique vaut mieux que }es principes, et que plus d'une fois la mauvaise doctrine des Épicuriens avait pu succomber sous la bonté de leur nature.

6. Parmi les affections bienveillantes , l'amour ne doit «pas être oublié.

70 KSSAI Ilf. PART. II. CHAPITRE IV.

Bien que cette affection soit le thème favori des poètes j elle est également .digne des méditations du philosophe. L'amour est en effet l'un des éléments les plus importants de la constitution humaine.

Nul doute que les éléments de l'amour ne soient, comme ceux des autres principes d'action, très-divers ; mais quels que soient ces éléments, il est certain qu'il n'y a point d'amour sans un très-haut degré d'affection bienveillante pour l'objet aimé dans lequel l'amant admire ou imagine tous les charmes et toutes les perfections humaines, et souvent même quelque chose de plus. C'est comme affection bien-^ veillante que je considère ici ce sentiment; quiconque ea a senti la puissance, ne peut douter qu'il ne mérite .c<& titre*

Sa destination évidente est de porter l'homme à se choisir une compagne avec laquelle il désire vivre et élever une famille.

Telle est la fin que cette affection a en effet accomplie dans tous les siècles et dans tous les états de société.

L'amour conjugal et l'amour paternel se servent dépendant l'un à l'autre. Quand ils sont dirigés par la prudence , et payés de retour, ils assurent le bonheur domestique, le plus fcgrand de tous les bonheurs après celui d'une bonne conscience.

Comme dans notre condition actuelle la peine est voisine du plaisir, et le chagrin de la joie, il ne faut pas. trouver étrange qu'une affection destinée par la nature à nous procurer le plus grand bonheur qu'on puisse goûter dans ce monde , devienne , quand elle est mal réglée et dirigée dans une fausse route , l'occasion des plus moi> telles douleurs.

Mais les joies et les chagrins de l'amour , les nuances de ce sentiment dans les deux sexes , et l'influence qu'il

deH diverse* affections bienveillantes. 71

exerce sur leur caractère, quel que soie l'intérêt qui s'y attache, sont plus propres à être chantés que discutés; et je les abandonne à ceux qui ont dormi sur la double cime du Parnasse.

7. La dernière affection bienveillante dont je ferai mention est le sentiment qui nous attache à la communauté dont nous faisons partie. Sa dénomination la plus générale est celle à } esprit publie.

S'il existait un homme- tout-à-fait étranger à ce sentiment, cet homme serait un monstre aussi extraordinaire que les enfants qui naissent avec deux, têtes. Les effets de cette affection se manifestent à chaque instant dans le cours de la vie humaine , et dans l'histoire des différentes natipns.

A la vérité, Ta plupart des hommes se trouvent dans une situation telle , que leurs pensées et leurs vues sont habituellement circonscrites dans une sphère très:étroi te , et pour ainsi dire absorbées par leurs intérêts particuliers. Dans, cette multitude d'hommes qui composent un. éùtf ou une nation , l'individu ressemble à une goutte d'eau dans l'océan; rarement l'occasion d'agir pour son pays lui e$t offerte,.

D'un autre côté, parmi ceux, dont les actious opt uo.e portée plus étendue, et que leur rang et leur position consacrent aux affaires générales, il en est beaucoup chez. qui les passions privées étouffent l'esprit public Mais ce qu'on çn peut inférer .> c'est que chez eux l'esprit public est faible, et non qu'il n!exista pas,.

Par cela même qu'un individu souhaite du bien à son pays, et qu'il est prêt., quand il ne lui en coûte rien, à le servir plutôt qu'à lui nuire, il est démontré qu'il lui • porte; une certaine affection, bien qu'elle soit d'une scandaleuse faiblesse.

72 BÔSAI III. — * PART. II. CHAJMTftB IV;

Je crois que tqpt homme éprouve cette affection à quelque degré. Quel est celui qui ne se seute piqué d'une ^épigramme contre son pays, ou contre le corps dont il est membre ?-

Que l'affection dont il s'agit ait pour objet un collège ou un cloître, un clan ou une corporation, un paru ou une nation, elle est toujours la même : l'étendue de l'o]>jet varie, mais Ja nature du sentiment ne change point.

Plus les liens qui nous attachent k d'autres hommes sont étendus, plus est vaste l'objet de l'affection. C'est le sentiment de l'association qui engendre l'affection; elle se répand sur toute la communauté à laquelle nous pouvons appliquer les mot*. *ous et notre;

Friend , parent, neighbour, first it vill embrace Hîs eountry next, and tben ail buman race '.

Même dans le misanthrope cette affection n'est pas tout-à-fait éteinte ; elle est comprimée par la fausse opinion qu'il a de l'indignité , de la bassesse et de l'ingratitude des hommes. Démontrez-lui qu'il est dans l'espèce humaine d'aimables qualités , et aussitôt vous verrez sa philanthropie revivre , et se réjouir de trouver un objet pour s'épancher.

L'esprit publio a cela de commun avec tous les principes d'action d'un ordre inférieur, que s'il n'est pas gouverné par la raison et la vertu il peut produire autant de mal que de bien. Mais pour peu que la vertu et la raison tiennent les rênes , le bien dépasse le mal de beaucoup.

Quelquefois sans doute l'esprit public excite ou enve-

* Elle embrassera d'abord les amis , les parents, les voisins , puis le pays , puis le genre humain tout entier.

mme les haiues e^itre les communautés et les partis rivaux, et fait qu'ils se traitent mutuellement avec peu de justice; il aiiuipe des guerres entre les nations, et les pousse à $e détruire pour de frivoles motifs ; mais, sans cet esprit, la société ne subsisterait pas, et le lien de toute SpmmunAuté serait rompu*

.. Quand il est gouverné par h raison et la vertu , ce principe est l'image même de Dieu dans notre ame; il répand gomme Dieu son influence bienfaisante aussi loin que setepd spp pouvoir, et nous fait participer comme lui* au bonheur de toute la création.

Telles sont les affections bienveillantes qui me paraissent faire partie de la constitution humaine*

Si l'on pensait qu'il manque quelque chose à cette énumérati.on, et que la nature nous a donné des affections bienveillantes qui ije rentrent dans aucune de celles que j'ai nommées, je serais loin de repousser cette critique; je aujs persuadé que de semblables «numérations sont presque toujours incomplètes*

Si li>o croyait, au contraire, que toutes les affections que j'ai nommées ou seulement quelques-unes dérivent pu de l'éducation, ou de l'habitude ou d'associations d'idées fondées sur l'amour de soi, et qu'en conséquence elles ne sont pas des éléments primitifs de notre constitution, je dirais que c'est uu point sur lequel se sont élevées de subtiles disputes dans les temps anciens et modernes , et qu'un peu de réflexion sur ce qui se passe en jious-mêmes me paraît plus propre à éclaircir que toutes les observations que nous pourrions faire sur autrui. Mais j'éviterai d'entrer maintenant dans cette discussion : j'y reviendrai quand j'aurai parlé du principe d'action qu'on appelle communément amour de soi.

Je terminerai ce chapitre par quelques réflexions sur les affections bienveillantes.

Il faut remarquer d'abord que toutes ces affections , en tant qu'elles sont bienveillantes (. et je ne les examine que sous ce point de vue ) , ont cela de commun qu'elles nous disposent à la même conduire envers la personne qui en est l'objet.

Elles nous portent à lui foire tout le bien que nous avons le pouvoir et l'occasion. de lui faire; â lui souhaiter tout celui que nous ne pouvons lui procurer; à juger d'elle avec faveur, souvent avec partialité; à nous affliger de ses chagrins et de ses malheurs ; et à nous réjouir de ses joies et de sa bonne fortune.

Il est impossible qu'il y ait affection bienveillante sans sympathie pour la bonne ou la mauvaise fortune de l'objet de cette affection ; et il parait impossible qu'il y ait sympathie sans affection bienveillante. Nous ne sympathisons pas avec la personne que nous haïssons, ni même avec celle qui nous est indifférente; si l'une ou l'autre tombe dans la détresse, nous pouvons éprouver de la sympathie pour elle; mais c'est que la pitié a pris la place de l'indiffé- . rence ou de la haine , et c'est la pitié qui est ici la cause de la sympathie.

J'insiste sur ce point, parce que l'ingénieux auteur de la Théorie des sentiments moraux donne à. la sympathie une origine toute différente. Pour moi je la regarde comme l'effet de 1 affection bienveillante, dont elle me semble inséparable.,

Observons, en second lieu, que la constitution de notre nature nous invite puissamment à entretenir et à cultiver en nous les affections bienveillantes.

C'est dans ce but , à ce qu'il semble , qu'elles sont toujours accompagnées d'une émotion agréable, qui en est comme la récompense immédiate.

La bienveillance calme l'esprit, échauffe le cœur, anime

DES DIVERSES AFFECTIONS BIENVEILLANTES. j5

tout notre être, et répand sur tous les traits du visage un charme singulier; elle adoucit toutes les souffrances ,. > celles cbi corps comme celles de Famé. Le devoir nous la prescrit, l'intérêt nous la conseille; mais comme ces deux motifs sont souvent impuissants , nous sommes pourvus d'affections qui viennent à leurs secours , et qui suppléent à leur faiblesse; et le pouvoir de ces affections est fortifié par plaisir qui les accompagne.

En troisième lieu, les affections bienveillantes fournissent la preuve la plus irrésistible que FAuteur de notre nature nous a destinés à vivre en société, et à faire du bien à nos semblables toutes les fois que nous le pouvons. En effet, le développement de cette importante partie de la constitution humairie est si intimement lié avec l'état de société, qu'il ne pourrait avoir lieu dans la solitude.

Enfin, et pour dernière remarque, j'observerai que nos différents principes d'action n'ont pas le même degré de dignité ; quand nous les comparons nous ne pouvons bous empêcher de leur assigner des rangs différents* <

Nous ne voyons aueune dignité ni dan,s nos instincts ni dans nos habitudes ; nous nous bornons à admirer dans Ces principes la sagesse du Créateur , qui les appropria si parfaitement au genre èé vie des différents animaux qui en sont doués. On en peut dire autant des appétits; ils sont utiles , mais ils n'ont rien de beau.

Les désirs du savoir, du pouvoir, et de Intime ,' occupent un rang plus élevé dans notre estime. Ils contribuent à la dignité et à l'ornement de notre nature : tes actions qui en procèdent, bien 'qu'elles ne soient pas vertueuses, ont de la noblesse et de la.beauté, et sont incontestablement supérieures aux actes de pur appétit. En cela l'opinion du genre humain est unanime.

Si nous consultons la même opinion sur nos affections

76 f»*AI Ml.— PABT. II. CHAPJTRE IV.

bienveillantes , elle le* déclare non-seulement nobles et belles, mais encore aimables et séduisantes.

Elles nous charment même dans les animaux; nous aimons la douceur de l'agneau , la grâce de la colombe , l'affection du chien pour son maître; nous ne pouvons yoir sans plaisir la timide brebis qui n^a jamais montré le moindre courage pour sa propre défense , devenir toutà-coup vaillante et intrépide pour protéger spn agneau, -et. attaquer hardiment des ennemis , dont, la vue seule suffisait pour la mettre en fuite.

Que} plaisir ne trouve-t-on pas à contempler l'intérieur d'une &miile de petite oiseaux ; l'affection et la fidélité conjugale du père et de la mère; leur sollicitude et leur zèle empressé pour procurer la nourriture nécessaire à leurs petits ; leqr sagacité pour cacher leur retraite; les artifices qu'ils emploient, souvent au péril de leur propre vie, pour la dérober aux regards d#s oieeaux de proie ; enfin , l'affliction qu'ils éprouvent, lorsqu'un enfant sans pitié leur a dénoté les gages chéris de leur amour , et a détruit toutes les espérances qui* reposaient sur cette famille naissance ?

Mais si les affections douefts «ont aimables dans les animaux, slles n'ont pas moins d'attrait dans l'espèce humaine. Les signes mêmes qui les expriment exercent déjà sur notre ame une puissante séduction.

On sait qu^l charme s'attache à. la société d'un homme

bien éleyé; il n'est personne qui ne l'ait éprouvé. Or si on

. analyse ce charme singulier , on trouve qu'il se compose

des regards, des gestes, des paroles, qui sont les signes

-naturels des affections douces et bienveillantes. L'homme

: qui a pris l'habitude d'employer ces signes avec grâce et

sans trivialité, est celui-là même que nous appelons l'homme

.aimable et bien élevé.

DES DIVERSES A.#FECT101fS BiJÎIfVÏIÏXAîfTÉS. JJ

De quoi se compose dans la figure humaine, et surtout dans celle des femmes , cette beauté que tout le monde aime et admire? des symboles par lesquels se manifestent les affections douces. Toute marque de cbueeœ*, d'amabilité : et de bienveillance, est une beauté; au contraire, tout indice d'orgueil, de passion , d'envie et de malignité est une laideur.

Les affections bienveillantes sont dôRcâ^rhables, même dans la brute; et dans notre espèce il* n'est pas Jftsqti'à leur ombre qui ne soit séduisante. Et en effet , jtortr les âmes dépravées et corrompues, comme pour celles qui sont vertueuses , elles seules font la joie et le charme de la vie .humaine.

Séparé de la société et sevré du commerce des affections douces, l'homme est un être sombre, mélancolique et chagrin ; poursuivi de soins et de craintes , il ne peut goûter le charme d'un paisible sommeil ; en proie aux frayeurs d'un danger continuel', il tressaille au murmure d'une feuille; son oreille est sans cesse aux aguets, et chaque zéphyr est un son qui l'épouvante.

Mais qu'il entre dans la vie sociale, qu'il se répose sur l'affection de ses amis et de ses voisins ; alorsf ses craintes s'évanouissent, son ame est à l'aise, son ôoùrage se ranime , son esprit s'éclaire , la joie dilate son cœur.

La société humaine peut se comparer à un amas de charbons allumés; dispersez-les dans l'espace qui les entoure, ils ne conservent ni lumière ni chaleur ;maiV qu'on les réunisse, ils s'échau#ent et s'éclairent ïnutuettément; la flamme â'élève, et honteeulement elle peut s'entretenir, mais soumettre tout ûè qui' l'environne.

La sécurité, le bonheur et la force des sociétés humaines reposent presque uniquement strr la base des affections bienveillantes.

7& ESSAI 111. — 'PART. 1I.< — CflAPiTRE IV.

Elles sont toutes aimables et respectables , mais elles ne le sont point au même degré; elles occupent dès places différentes dans notre estime. En général nous les honorons d'autant plus , que leur objet est plus étendu.

Le bon époux , le bon père 9 le bon ami, le bon voisin sont dignes dé notre amour et de notre estime; mais l'homme chez qui les affections privées sont dominées par l'amour de la patrie et de l'humanité, l'homme qui se consacre au bonheur de ses semblables et qui cherche les occasions d'être utile à l'espèce humaine , celui-là est quelque chpse de plus à nos yeux qu'un homoie de bien; nous le révérons comme un héros, nous l'adorons comme un ange sur la terre.

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