‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 13 sur 81 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Y a-t-il dans la constitution humaine quelques, affections qu'on puisse appeler , malveillantes ? S'il y en a, quelles sont-elles , et à, quelle fin y sont-elles ? Voilà les questions que nous allons examiner.

Il y a en nous , selon moi , deux principes qu'on peut considérer comme malveillants; ce sont Y émulation et le ressentiment. Je. pense que Dieu nous les a donnés pour de bonnes fins, et qu'ils ne produisent que de bons effets quand ils sont bien réglés et bien dirigés; mais comme leur excès est très-commun et qu'il est la source et le ressort secret de toute malveillance, on peut, je crpis, les appeler affections malveillantes.

Si l'on pense qu'ils méritent un nom moins sévère

Des affections majl veillantes. 79

puisqu'ils peuvent se développer sans malveillance selon l'intention de la nature, c'est une opinion , du reste* que je suis loin de contester.

Par émulation , j'entends un désir de supériorité sur nos rivaux dans une carrière quelconque, accompagné de déplaisir quand nous nous voyons surpassés.

La vie humaine a été justement comparée à une lice où la supériorité est au concours. Mais il y a des supériorités de toute espèce et de toute forme y si je puis parler ainsi.

Il n'est pas d'homme si méprisable à ses propres yeux qui n'aspire à quelque genre de supériorité ; et il trouve toujours des rivaux pour lui disputer la palme dans la carrière qu'il a choisie.

On découvre de l'émulation chez lés animaux; les chiens , et les chevaux luttent à la course ; les animaux qui vivent en troupe se disputent la supériorité dans le troupeau, et montrent des signes manifestes de jalousie, quand après l'avoir conquise, des prétendants aspirent à la leur ravir*

L'émulation dans les animaux n'a guère d'autre objet que l'agilité , la force et les faveurs des femelles. Elle a chez les hommes une bien plus vaste carrière.

Il n'est point de perfection du corps ou de l'esprit, point de qualité réelle ou imaginaire qui n'excite des rivalités: Chaque profession, chaque situation a les siennes; les hommes de lettres se disputent la palme du style ; les artistes celle du talent dans leur art; les femmes celle de la grâce et de la beauté.

Dans toute société politique le pouvoir et l'influence excitent des rivalités ; cela est vrai de la plus petite comme de la plus grande.

Les hommes désirent le pouvoir pour lui-même , abstraction faite du plaisir de l'emporter sur leurs rivaux :

8o ESSAI .HI.— PART. H. CHAPITRE V.

ce désir est X ambition. L'émulation va plus loin : elle faifc acception des prétentions d'autrui; la supériorité sur autrui , soit en pouvoir , soit en toute autre chose digne d'estime, est son objet propre.

Plus ce désir est vif, plus est cuisant le déplaisir de se voir surpassé et douloureuse l'humiliation que Famé ea ressent.

L'émulation a une tendance manifeste au perfectionnement de l'espèce; sans elle l'humanité s'endormirait, et l'on verrait se tarir les sources des grandes découvertes. Elle entretient la société dans un état constant de fermentation; quelque peu de lie se précipite, il est vrai; mais une liqueur généreuse surnage , et c'est à l'action de ce

principe qu'elle est due.

Nous n'avons pas de mesure suffisamment exacte pour

comparer entre eux les. bons et les mauvais effets de l*émutation ; mais il y a lieu de penser qu'il en est de ce principe, comme de tous ceux que Dieu a mis en nous, et que le bien qui en découle surpasse le mal. Tant qu'il agit sous la direction de la raison et de la vertu, les effets en sont utiles ; ils ne deviennent pernicieux que lorsqu'il tombe sous l'empire de la passion et de la folie.

La raison nous dit de mépriser la supériorité dans les choses qui n'out point d'excellence réelle. C'est dépenser sa forcé en pure perte que la poursuivre dans des choses sans prix , ou qui ne valent pas ce qu'elles coûtent : s'enorgueillir en pareil cas de l'avoir conquise , c'est tirer vanité de sa propre folie; s'affliger de la voir possédée par un autre n'est pas moins puéril.

La raison nous dit encore de ne pas entreprendre des> luttes qui excèdeut nos forces, autrement nous ressemblerions à la grenouille de la fable , qui pour égaler le bœuf en grosseur , s'enfla si bien qu'elle creva.

» DES AFFECTIONS MALVEILLANTES. 8l

Renoncer aux choses qui passent notre pouvoir, et ne point les regretter inutilement , tel est le conseil de la prudence; tel est celui de la religion et de la vertu.

Si l'émulation était réglée par ces maximes et dégagée de toute partialité envers nous-mêmes , elle serait un puissant mobile de perfectionnement, et ne produirait aucune des conséquences funestes qu'on lui reproche ; elle donnerait de la vigueur à nos muscles , et de l'énergie à notre ame pour toute entreprise noble et virile.

Mais les suites en sont déplorables, quand elle n'est pas dirigée par la raison et la vertu ; les opinions des hommes, leurs affections, leur conduite, tout se ressent de sa maligne influence. .

C'est une observation bien ancienne , que l'affection suit l'opinion ; et dans beaucoup de cas le fait est incontestable. Un homme ne peut être reconnaissant, s'il n'a l'opinion qu'on lui a rendu service ; il n'a point de ressentiment, s'il n'a l'opinion qu'on lui a fait injure; point d'estime, s'il ne croit à une qualité estimable; point de compassion, s'il ne croit à une souffrance éprouvée.

Mais il n'en est pas moins vrai que l'inverse arrive quelquefois, et qu'il est des cas où c'est l'affection qui détermine l'opinion ; je ne dis pas qu'elle doive la déterminer, mais qu'en fait elle la détermine, et par là même la pervertit. Nous sommes enclins à la partialité envers nos amis et encore plus envers nous-mêmes.

Cette disposition jointe au désir de supériorité pousse les hommes à estimer trop haut les qualités dans lesquelles ils excellent ou s'imaginent exceller ; et de cette manière l'orgueil Se repaît souvent de ce qu'il y a de plus frivole ou de plus bas dans la nature humaine.

Ce même désir nous conduit à déprécier les qualités que nous désespérons d'acquérir ou que nous ne v. 6

8a essai ni. —part. h. — chapitre v.

voulons f>as nous donner la peine de rechercher;. ces raisins sont trop verts , dit le renard , qui ne peut les atteindre. Le même principe nous porte à rabaisser les autres , et à prêter des motifs bas ou pervers h leurs plus nobles actions.

Celui qui dispute le|)rix de ia course éprouve du déplaisir à se voir devancé; ce déplaisir est innocent, il est en lui l'œuvre de Dieu; mais il peut produire deux effets très-différents ; il peut exciter le coureur à faire des efforts plus énergiques, à tendre tous ses muscles pour dépasser son rival ; c'est là le but que s'est proposé la nature ; dans ces limites l'émulation est un noble sentiment. Mais si le lutteur est déloyal, il prendra son adversaire en haine, et tâchera de le faire tomber ou de jeter quelqu'obstacle sur son chemin; ici commence l'envie, la passion la plus malfaisante qui puisse habiter lame humaine, monstre qui dévore comme sa proie la renommée et le bonheur de ceux qui méritent le plus notre estime.

Si l'on remarque dans quelques hommes un penchant à noircir le nom de ceux même qu'ils ne connaissent pas ou qui leur sont indifférents, et dans d'autres une avidité singulière à recueillir et à propager la médisance , il faut attribuer ces dispositions au même principcXes fautes d'autrui n'ajoutent assurément rien à notre mérite, et ne sont point en elles-mêmes tan sujet agréable de réflexion ou d'entretien; mais elles flattent l'orgueil, parce qu'elles nous font croire à notre supériorité sur ceux que nous dénigrons.

"N'est-il pas possible que ce même désir de supériorité agisse secrètement dans les hommes qui aiment à déployer leur éloquence en déclamations sur la corruption du siècle, et sur la méchanceté et la dépravation de l'espèce humaine? Il est évident que le déclamateur se regarde comme une. exception 3. }a. r^gle générale, autrement il,

aimerait mieux dans sou intérêt propre tirer un voile . sur la nudité de nos vices; mais se v flattant que son auditoire aura la politesse de ne point le comprendre dans le noir tableau qu'il offre à nos yeux , il s'élève par l'abaissement des autres, et surnage seul, comme Noé, dans le déluge universel. N'est-ce point là une véritable envie contre Ja race humaine? *

Ce serait une tâche infinie et peu agréable que d'énu- • mérer tous les maux et tous les vices qu'engendre l'émulation, sous la fatale influence de la passion et de la déraison. Ici, comme en tout, le pis est l'abus du mieux: dans les animaux l'émulation a peu de carrière, et ses effets bons ou mauvais sont en petit nombre ; on peut lui attribuer les combats de coqs et de taureaux, et quelques autres phénomènes qu'on pourrait citer; mais dans l'espèce humaine, elle trouve le champ le plus vaste, et selon qu'elle est bien ou mal réglée, elle s'y montre féconde en conséquences utiles ou funestes.

La conclusion à tirer de ce que nous avons dit sur l'émulation , c'est que ce principe, comme élément de notre constitution, est d'une haute utilité et d'une haute importance pour la société; que dans les hommes sages, il produit les plus grands biens sans aucun mélange de mal; mais que chez les personnes déraisonnables et méchantes, il engendre une grande partie des maux de la vie, et les vices les plus malfaisants qui souillent la nature humaine.

Passons maintenant au ressentiment.

Quand on nous fait du mal , la nature nous dispose à résister et à rendre la pareille. Indépendamment de la douleur corporelle, l'esprit est blessé , et nous éprouvons un désir de nous venger sur l'auteur du mal ou de l'offense. C'est-là en général ce que nous appelons colère ou ressentiment.

L'évêque Butler a fait une distinction très-importante entre le ressentiment subit, qui est une impulsion aveugle de notre constitution , et le ressentiment réfléchi. Le premier peut naître d'un mal quelconque, mais le second ne peut provenir que d'une offense réelle ou supposée.

La même distinction a été faite par lord Rames , dans ses Eléments de critique; le ressentiment que Butler appelle subit , il l'appelle instinctif.

Nous n'avons pas , dans la langue commune , de noms différents pour ces deux sortes de ressentiment;» mais la distinction est indispensable pour nous former une juste notion de ce principe. Elle correspond exactement à la distinction que j'ai faite entre les principes animaux et rationnels d'action ; car le ressentiment subit ou instinctif nous est commun avec les animaux , et le ressentiment, appelle réfléchi par les auteurs que j'ai cités , rentre dans la classe des principes rationnels.

Il faut remarquer néanmoins qu'en le classant ainsi , je ne veux pas dire qu'il soit toujours retenu dans les bornes de la raison, mais seulement qu'il est propre à l'homme en tant que créature raisonnable et qui peut distinguer un dommage d'une offense; distinction dont la brute est incapable.

Ces deux sortes de ressentiment s'élèvent dans notre ame, soit que le dommage ou l'offense nous concernent, soit qu'ils regardent les personnes qui nous intéressent.

. Toutes les fois que nous éprouvons une affection bienveillante pour quelqu'un, nous ressentons ses maux ; et nous les ressentons dans la proportion de la tendresse que nous lui portons. La compassion et la sympathie pour celui qui souffre produisent le ressentiment contre l'auteur de la souffrance, aussi naturellement que l'amour, dç

nous-mêmes produit le ressentiment contre celui qui bous cause du mal.

J'examinerai d'abord le ressentiment que je nomme animal, et qui est appelé subit par Butler, et instinctif par lord Kames.

Dans tout animal qui a reçu de la nature le pouvoir de nuire à son ennemi , nous voyons un effort pour rendre le mal qu'on lui fait. Une souris même mordra, si elle ne peut fuir.

Peut-être y a-t-il quelques animaux à qui la nature n'a pas donné d'arme offensive; c'est sans doute que la colère et le ressentiment. ne leur seraient d'aucune utilité; et je crois qu'on trouvera qu'ils n'en donnent jamais aucun signe. Mais ils sont en petit nombre.

Quelques-uns des animaux les plus intelligents peuvent être provoqués à une colère furieuse et la conserver longtemps ; plusieurs montrent dans la défense de leurs petits une violente animosité, dont ils donnent à peine un signe quand il ne s'agit que de leur propre salut; d'autres repoussent toutes les attaques faites sur le troupeau auquel ils appartiennent; les abeilles défendent leur ruche, les bêtes féroces leur tannïère, et les oiseaux leur nid.

Ce ressentiment soudain agit dans les hommes, de la même manière que dans les brutes, et il semble leur avoir été ici donné par la nature pour la même fin , c'est-à-dire , pour leur défense , dans les cas où ils n'ont pas le temps de délibérer. On peut le comparer à cet instinct naturel, en vertu duquel un homme qui a perdu son équilibre et commence à tomber , fait un effort subit et violent pour le rétablir . sans intention ni délibération.

Les hommes déploient souvent dans ce genre d'efforts un degré de force musculaire dont ils ne seraient pas capables dans une détermination calme de la volonté; ils

échappent ainsi à beaucoup de chutes dangereuses.

C'est par une impulsion violente et soudaine de la même espèce que la nature nous porte à rejeter le mal sur la cause qui l'a produit, que cette cause soit un homme ou un animal. L'instinct qui nous fait regagner l'équilibre est purement défensif et causé par la peur ; le ressentiment subit est offensif et causé par la colère, mais toujours en vue de la défense.

L'homme dans son état actuel, est exposé \ tant de périls de la part de ses semblables, des animaux, et de tout ce qui l'environne , qu'il a besoin de quelque armure défensive , toujours prête à le protéger dans le moment du danger. Sa raison lui est d'un grand usage pour sa conversation, quand il a le temps de la consultermais, dans une foule de cas, le mal serait fait avant qu'elle eût avisé aux moyens de le prévenir.

La sagesse de la nature nous a pourvus de deux moyens % pour suppléer à ce défaut* de la raison. Le premier est cet instinct en vertu duquel, à l'apparence du danger, le corps se met, sans que nous ayons besoin d'y penser ni de le vouloir, dans la position la plus propre à prévenir le mal ou à le diminuer. Ainsi nous fermons les yeux quand quelque chose les menace; nous plions le corps pour éviter un coup; nous faisons un soudain effort pour recouvrer notre équilibre , quand nous sommes en danger de tomber. Ces mouvements nous préservent de beaucoup de périls, que ne préviendrait pas notre tardive raison.

Mfi^is comme les armes offensives sont souvent le plus sûr moyen de défense parce qu'elles détournent l'ennemi du dessein de notis attaquer, la nature en a pourvu l'homme et les autres animaux , en leur inspirant ce ressentiment subit dont nous venons de parler , lequel devance les

plus promptes déterminations de là raison , et s'éveille à la première alarme, menaçant l'ennemi de lui rendre le mal qu'il peut songer à nous faire.

Le premier de ces principes n'agit que sur celui qui se défend; mais le dernier opère sur celui qui se défend et sur celui qui attaque, inspirant à l'un du courage et de l'animosité, et frappant l'autre de terreur. Il fait savoir à tout assaillant ce que les anciens rois d'Ecosse proclamaient sur leur monnaie par l'emblème d'un chardon entouré de cette devise : Nemo me impune lacesset; et par là, dans une foule de cas , il détourne les hommes et les, animaux de faire le mal , ou les préserve de l'éprouver.

Mais si le ressentiment suppose un objet à qui nous puissions rendre mal pour mal , comment se fait-il que souvent dans les brutes, et quelquefois dans notre propre espèce , nous le voyons s'exercer sur dés choses ina«* nimées et incapables de souffrir ? '

Peut-être suffirait-il de répondre que la nature agit par des lois générales qui , quoique ordinairement parfaitement appropriées à leur destination , peuvent dans quelques cas dépasser le but ou ne pas l'atteindre ; mais on peut résoudre autrement l'objection.

Il me semble impossible qu'au moment même où nous, éprouvons du ressentiment contre un objet , nous le regardions comme inanimé, et par là même, comme incapable de vouloir le mal ou d'être puni ; car qu'y a-rt-il de plus absurde, que de s'irriter contre le couteau qui nçus blessé, ou contre la poutre qui nous tombe $ur les pieds ?I| ma semble donc que l'esprit doit croire momentanément que l'objet de notre colère est susceptible de châtiment ; et si , avant, la réflexion , il est naturel de s'irriter contre des choses inanimées, la conséquence nécessaire, c'est qu'il est naturel de penser alors qu'elles ont vie et sentiment.

Plusieurs faits de la nature humaine nous portent à présumer qu'au premier âge, nous regardons comme animés tous les objets qui nous entourent: jugeant de ces objets par nous-mêmes, nous leur attribuons les sentiments dont nous avons conscience. C'est en vertu de ce principe qu'une petite fille prête ses sentiments à ses jouets et à sa poupée, et que les peuples grossiers animent les corps célestes, les éléments , la mer, les fleuves et les sources.

S'il en est ainsi , loin de dire que l'expérience et la raison nous apprennent à prêter la vie et l'intelligence aux objets que nous considérions d'abord comme inanimés y il faut dire que la raison et l'expérience nous enseignent à regarder comme inanimés certains objets auxquels nous avions accordé d'abord la vie et l'intelligence.

Cette vérité admise, il est naturel que même dans l'âge mûr, nous retombions pour un moment dans ce préjugé de notre enfance, et traitions comme vivantes des choses auxquelles nous avons attribué la vie dans notre enfance.

Du reste il importe peu à mon sujet que ce soit par cette raison ou par une autre que le chien courre après la pierre qui l'a blessé et lui montre les dents, et qu'un homme en colère d'avoir perdu au jeu exerce quelquefois sa vengeance sur les cartes et sur les dés.

Il n'y a rien d'étrange à ce qu'une impulsion animale et aveugle s'écarte quelquefois de sa direction naturelle: dans Ja brute cela n'entraîne aucune fâcheuse conséquence,* et dans l'homme la moindre lueur de raison corrige la méprise , et en montre l'absurdité.

En définitive , il reste évident que le ressentiment subit ou animal est destiné par la nature à notre défense; il prévient le mal par la crainte du châtiment ;

e'est une sorte de loi. pénale, promulguée par la nature, et dont l'exécution est confiée au plaignant.

Il est vrai que l'homme admis à juger dans sa propre cause est enclin à chercher une vengeance qui dépasse les bornes d'une réparation équitable. Mais cette disposition est arrêtée par le ressentiment de l'autre partie.

Cependant, dans l'état sauvage, les offenses une fois commencées se répètent indéfiniment entre les parties, jusqu'à ce qu'il s'ensuive une inimitié mortelle , et que l'une ne trouve plus de sûreté que dans la destruction de l'autre.

Aussi le droit -, si sujet à abus , de redresser et de punir soi-même les injures reçues , est un de ceux que nous abandonnons aux lois et aux magistrats dans la société civile; l'un des principaux avantages de l'union politique , est de prévenir en grande partie les suites terribles d'un ressentiment sans limites.

. Quoique le ressentiment réfléchi n'appartienne pas proprement à la classe des principes animaux , cepen-* dant comme les deux genres de ressentiment portent le même nom , qu'ils ne sont distingués que par les philosophes , et que dans la vie réelle ils sont souvent mêlés , j'en dirai ici quelques mots.

Le plus faible degré de raison et de réflexion enseigne à l'homme que c'est l'offense et non le dommage qui est le légitime objet du ressentiment pour une créature raisonnable. On peut causer de vives souffrances à un homme, non-seulement sans l'offenser, mais avec la plus bienveillante intention. C'est le cas de toutes les opérations de la chirurgie. Pour peu qu'on ait le sens commun on reconnaît que s'offenser d'un tel mal ne serait pas d'un homme mais d'une brute. •

Locke parle d'un homme, qui ayant été guéri de la

folie par un traitement fort douloureux , avouait avec un profond sentiment de reconnaissance que cette gué- * rison était le plus grand service qu'on pût jamais lui rendre ; et cependant il ne pouvait supporter la vue de l'opérateur, parce qu'elle lui rappelait les angoisses qu'il avait endurées entre ses mains.

Nous voyons distinctement dans cet exemple l'action du principe animal et celle du principe rationnel. Le premier produit, pour * l'opérateur , une aversion que la raison n'a pas été capable de vaincre , et qui probablement dans un esprit faible se serait transformée en un ressentiment et une haine incurable; mais le principe rationnel a été assez fort pour faire céder le ressentiment à la reconnaissance.

Ia souffrance peut égarer notre jugement, et nous faire voir une injure où il n'y en a pas; mais je pense que sans l'idée d'injure, il ne peut y avoir de ressentiment réfléchi.

C'est pour cela que chez les nations civilisées les armées se combattent sans colère et sans ressentiment. Le vaincu n'est pas traité comme un offenseur , mais comme un homme de cœur qui a combattu sans succès pour sa patrie, et qui mérite tous les égards coinpatibles avec la sûreté du vainqueur.

Si nous analysons ce ressentiment réfléchi, propre aux créatures raisonnables , noitè trouverons que , semblable sous quelques rapports au ressentiment animal , sous d'autres points de vue il en est différent. Totis deux sont accompagnés d'une sensation désagréable qui trouble la paix de l'âme ; tous deux nous poussent à chercher réparation du mal souffert, et sécurité contre le mal à venir; mais le sentiment réfléchi implique l'idée d'une offense accomplie ou voulue; et l'idée d'une offense suppose

DES AJTECTIONS MALVEILLANTES, Ç)l

celle de justice, et par conséquent la faculté morale.

Le vrai sens du mot offense est qu'on nous refuse ce qui est juste, comme le vrai sens du mot faveur est qu'on nous accorde plus que nous ne pourrions légitimement exiger. D'où il est évident que la justice est la mesure à l'aide de laquelle nous évaluons et la faveur et l'offense : leur véritable nature et leur vraie définition est de ne pas atteindre ou de dépasser cette mesure. Nul ne peut donc avoir l'idée, soit d'une faveur, soit d'une offense , s'il n'a pas l'idée de justice.

Cette notion de justice, qui entre dans le ressentiment réfléchi , tend à en réprimer les excès; car si une offense est une injustice, c'en est une aussi de la punir outre mesure.

Chez un homme loyal et réfléchi, la conscience de la fragilité humaine , le souvenir d'avoir eu souvent besoin de pardon, le plaisir de renouer les liens d'une amitié rompue, l'approbation intérieure qu'emportent avec elles la générosité et l'indulgence, enfin jusqu'à l'amertume et le malaise qui accompagnent la colère, tout élève uiie voix puissante contre les excès du ressentiment.

En dernier résultat, lorsque nous considérons, d'une partf que .toute affection bienveillante est agréable en ellemême, bienfaisante à l'âme, et salutaire au corps; que les signes extérieurs qui l'expriment sont à la fois le plus doux des spectacles et le principal élément de la beauté humaine ; et d'une autre part , que toute affection malveillante , non-seulement dans ses excès , mais dans son degré le plus modéré, tourmente l'amë et enlaidit le visage; il est évident que la nature nous avertit hautement par ces signes, d'user des affections bienveillantes comme d'un aliment de tous les jours, agréable au goût et salutaire à la santé , et de ne considérer les affections mal-

veillantes que comme un remède amer, qu'on ne doit jamais prendre sans nécessité , ni en plus grande quantité que le besoin ne l'exige.

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