DE LA PASSION
Elle produit ordinairement des effets sensibles sur le corps lui-même; elle modifie la voix, le^ traits et les gestes. Les signes extérieurs de la passion ont quelquefois une grande ressemblance avec ceux de la démence , et, d'autres fois, avec ceux de l'hypocondrie; elle donne souvent au corps un degré de force et d'agilité bien supérieur à celui qu'il possède dans les moments ordinaires.
Les effets de la passion sur l'ame ne sont pas moins remarquables. Malgré nos efforts , elle dirige notre esprit vers les objets qui l'intéressent, et nous laisse à peine en liberté de songer à autre chose. Elle jette notre jugement dans d'étranges illusions , augmentant notre pénétration pour tout ce qui peut la nourrir ou la satisfaire, et nous aveuglant sur tout ce qui peut la ralentir ou la contrarier. C'est comme une lanterne magique qui crée des spectres et des fantômes sans réalité, et jette partout de fausses couleurs. Elle peut changer la laideur en beauté , la vertu en vice , et le vice en vertu.
Les sentiments d'un homme soumis à son influence paraissent absurdes et ridicules aux autres , et le deviennent à ses propres yeux quand l'orage est dissipé et le calme rétabli. La passion donne souvent une violente secousse à la volonté , et la pousse à des actes que nous savons devoir être pour nous l'objet d'un repentir éternel.
Tels sont les effets de la passion : il n'est personne qui ne les connaisse. Ils ont été peints de vives couleurs par les poètes, les orateurs et les moralistes de tous les siècles; mais on a donné plus d'attention à la nature des effets qu'à celle du principe; et, tandis que les uns ont été décrits avec richesse et élégance , on n'a pas même défini l'autre avec exactitude.
La controverse sur les passions entre les Péripatéticiens et les Stoïciens , me paraît n'avoir eu d'autre motif
que la différence des significations qu'ils attachaient au mot. La première secte soutenait, que les passions sont dans notre constitution des principes utiles , tant qu'elles demeurent soumises à l'empire de la raison; la seconde n'entendant par passion que ce qui répand plus ou moins de nuages et de ténèbres sur l'intelligence , considérait toutes les passions comme ennemies de la raison , et prétendait qu'elles sont incompatibles avec la sagesse, et doivent Être totalement extirpées.
Si les deux sectes s'étaient accordées sur la définition du mot , elles se seraient probablement entendues; car, comme l'une ne voyait dans la passion que les funestes effets quelle peut produire, et l'autre que la fin utile qu'elle est appellée à remplir sous la direction de la raison , ce que celle-ci approuvait était très distinct de ce que blâmait l'antre. Toutes deux accordaient également que les conseils de la passion ne doivent pas être suivis .quand la raion s'y oppose. Au fond, il n'y avait donc entre elles qu'une dispute de mots.
La signification précise de ce terme ne me semble pas mieux fixée chez les philosophes modernes.
Hume donne le nom de passion à tout principe d'action dans l'esprit humain ; il soutient en conséquence que tout homme est gouverné par les passions , et que la rai- v son n'a pas d'autre emploi que de les servir.
Hutcheson considère tous les principes d'action comme autant de déterminations ou de mouvements de la volonté , et il les divise en déterminations calmes et en déterminations violentes. « Le$ dernières, dit-il, sont nos ap- , « petits et nos passions. Parmi les passions , comme parmi « les déterminations calmes, les unes sont bienveillantes, «les autres intéressées : la colère, l'envie, l'indignation et « Quelques autres, peuvent se ranger tantôt dans l'une,
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<c tantôt dans l'autre de ces catégories , selon qu'elles « sont provoquées par la lésion de nos intérêts , ou par « celle des intérêts de nos amis, et des personnes pour les- « quelles nous avons de l'estime et -de la bienveillance. »
Il paraît donc que Hutcheson donne le nom de passions^ non pas à tous les principes d'action, mais à quelques-uns seulement, et encore lorsqu'ils sont violents et impétueux , jamais quand ils sont calmes et réfléchis.
Quelquefois nos désirs et nos affections naturelles peuvent être assez calmes pour laisser place à la réflexion , et nous permettre de délibérer froidement si nous devons ou non les satisfaire. Dans d'autres occasions , ils peuvent être assez importuns pour rendre la délibération trçsdifficile, et nous pousser par une sorte de violence à leur satisfaction immédiate.
Ainsi un homme peut ressentir une injure sans en être irrité jusqu'à la colère : il juge froidement de l'offense et des moyens de la redresser ; c'est là un ressentiment sans passion, qui laisse à l'homme l'entier empire de soi-même.
Une autre fois la même injure le met en feu ; son sang bouillonne dans ses veines ; ses regards , sa voix , ses gestes, tout est changé; il ne songe qu'à se venger sur-lechamp; et, sans égard aux conséquences, il est entraîné par une violente impulsion à des paroles et à des actes que sa froide raison ne pourrait justifier : telle est la colère, ou là passion du ressentiment.
Ce que nous venons de dire du ressentiment peut s'appliquer aisément aux autres désirs et aux autres affections naturelles. Quand ces principes sont assez calmes pour ne produire aucun effet sensible sur le corps, pour ne point troubler l'intelligence ni diminuer l'empire de l'homme sur lui-même, on ne leur donne point le nom dépassions ; mais lorsque l'un d'eux devient assez violent
pour émouvoir ainsi Pâme et le corps, c'est une passion, ou, comme Cicéron l'appelle avec justesse, une perturbation. '
Il est évident que cettç signification du mot passion s'accorde beaucoup mieux avec lé langage commun que celle de Hume.
Quand ce philosophe avance que l'homme doit être gouverné par les passions et que l'emploi de la raison se borne à les servir, cela paraît d'abord un paradoxe choquant, qui répugne à la saine morale et au sens commun; mais il en est de cette assertion comme de la plupart des paradoxes; quand on l'entend dans le sens de l'auteur, on n'y voit plus qu'un abus de mots.
En effçt , si l'on appelle passions tous les principes d'action à quelque degré qu'ils soient, et raison, la faculté de discerner la convenance des mdyens avec la fin , il sera vrai que la raison n'a pas d'autre emploi que de servir les passions.
Mais, comme je désire employer les mots de la manière ia plus conforme à leur acception vulgaire, j'entendrai par le mot passion, non pas une certaine classe de principes d'action , distincts des affections et des désirs , mais un certain degré de véhémence auquel les affections et les désirs peuvent être portés, et qui produit sur Pesprit et le corps les effets que nous avons décrits plus
haut.
L'usage ne donne jamais aux appétits, quelle que soit leur violence , le nom de passions ; cependant ils sont susceptibles de s?enflammer jusqu'à la rage; et, dans ce cas, les effets qu'ils produisent ressemblent beaucoup à ceux des passions, et on peut leur appliquer ce que nous avons dit de ces dernières.
Après avoir dit ce que j'entends par les passions, je