DE LA PASSION. C
cr-ois inutile de les énumérer, puisqu'elles ne diffèrent pas en nature, mais seulement en degré, des principes que nous avons décrits.
La division ordinaire des passions en désir et aversion, espérance et crainte, joie et tristesse, a été indiquée par presque tous les auteurs qui ont traité ce sujet, et elle n'a pas besoin d'explication; mais nous devons observer que ce ne sont point là les éléments ou les modifications des passions seulement , mais de tous les principes animaux et rationnels d'action.
En effet tous ces principes impliquent un désir, et il ne peut y avoir désir d'un objet sans aversion du contraire • de plus, selon que l'objet est présent ou éloigné, le désir et l'aversion se transforment nécessairement en joie ou en tristesse , en crainte ou en espérance ; enfin il est évident que le désir et l'aversion, la joie et la tristesse, la crainte et l'espérance peuvent être des mouvements calmes et paisibles, aussi bien que des mouvements violents et passionnés. >
Laissant donc de côté ces éléments comme appartenant à tous les principes d'action , modérés ou véhéments je me contenterai de faire sur la passion en général quelques observations ayant pour but de montrer l'influence qu'elle exerce sur la conduite de l'homme.
i . D'abord c'est la passion qui nous expose, aux tentations violentes: sans elle, à peine serions-nous tentés de mal faire. En effet , quand nous regardons les objets de sang-froid, et qu'ils sont dépouillés des fausses couleurs sous lesquelles la passion les déguise, il nous est difficile de ne pas reconnaître le bien et le mal, et de ne pas voir que le premier est le plus digne de notre choix. .
le crois que la préférence froide et réfléchie du mal yi. «
n'est jamais le premier pas dans la carrière du vice. «Quand la femme vit que le fruit de cet arbre était ce bon à manger , qu'il était beau et agréable à la vue , « elle en prit, elle en mangea, et en donna à son mari, « qui en mangea aussi , et en même temps leurs yeux fa* « rent ouverts à tous les deux1. »
Fixed on the fruit she gazed , which to behold Might tempt alone ; and Jn her ears the Sound Yet rang of bis persuasive words impregn'd With reason to her seeming, and with truth. — Fair to the eye , iuviting to the taste, Of virtue to make wise , what hinders then To reach and feed at once both body and mind *.
C'est ainsi que nos premiers parents furent tentés, de désobéir à leur créateur , et que toute leur postérité devint1 sujette à la tentation. Une passion ou un brûlant appétit aveugle d'abord l'intelligence , et corrompt ensuite
la volonté.
C'est donc la passion et, avec elle, les mouvements violents de l'appétit qui dans notre état actuel nous exposent à la tentation de violer notre devoir. Il entre dans la destinée de l'homme sur la terre de subir cette tentation.
C'est par l'exercice et le combat que la vertu de l'homme grandit et se développe. Avant de marcher d'un pas ferme, il faut que les enfants courent les chances des chutes et
1 Genèse, ch. III, v. 6 et 7.
* Elle regarda- fixement le fruit; la vue seule en était tentante, et le son des mots persuasifs du serpent retentissaient encore à son oreille; ils lui semblaient remplis de raison et de vérité.,... Beau à l'œil , délicieux au goût , ce fruit divin possède la vertu de rendre sage; il renferme l'utile et l'agréable; qui nous empêche donc d'en prendre et de nourrir à la fois le corps et l'esprit.
Mfi/roir, liv. ix. (Traduction de Racine fils.)
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des blessures. Les athlètes n'acquièrent l'agilité et la vigueur qu'à force de travaux et de luttes. Il en est ainsi des plus nobles comme des p^ts chétives facultés de la nature humaine. C'est aussi la condition de la vertu : la tentation et l'épreuve ne sont pas faites seulement pour la manifester , mais pour l'affermir et là fortifier.
11 faut que les hommes apprennent la patience à l'école de la douleur, le courage à l'école du danger, toute vertu parmi les traverses qui la mettent à l'essai et à l'œuvre. Peut-être est-ce là une loi universelle et commune à toute chose; ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que la nature humaine y est soumise.
Y a-t-il quelque part des créatures intelligentes et morales libres de toute tentation et dont la vertu n'ait jamais été mise à l'épreuve, c'est ce que nous ne pouvons décider sans présomption ; mais il est certain qu'un pareil sort n'est point celui de l'humanité, et ne l'a jamais été même dans l'état d'innocence.
Il est vrai que la condition de l'homme serait bien triste, si les tentations auxquelles sa nature le soumet étaient irrésistibles; il y a plus, la vie à ce compte ne serait point un état d'épreuve et de discipline.
Mais telle n'est point notre condition ici-bas. Si d'un côté la passion nous tente et nous sollicité au mal, de l'autre la raison et la conscience repoussent et combattent ses suggestions; la chair lutte contre l'esprit, et l'esprit contre la chair; le caractère et la destinée de l'homme dépendent de l'issue de ce combat.
Si la raison est victorieuse, la vertu de l'homme est fortifiée; il goûte la satisfaction intérieure d'avoir livré un noble combat en faveur de son devoir; la paix de l'âme Lui est assurée.
Si, au contraire, la passion l'emporte sur le sentiment du
devoir , l'homme a la conscience d'avoir fait ce qu'il ne devait pas, et ce qu'il pouvait ne pas faire; son cœur le condamne, et il est coupable à ses propres yeux.
. Ce combat entré les passions de notre nature animale et les paisibles inspirations de la raison et de la conscience, n'est point une théorie inventée pour résoudre les phénomènes de la conduite humaine; c'est un fait dont tout homme qui réfléchit sur ses propres actions a conscience.
La philosophie la plus ancienne que npus connaissions, je veux dire celle de l'école de Pythagore , comparait l'esprit de l'homme à une république dans laquelle il y a divers pouvoirs , dont les uns doivent gouverner et les autres obéir.
Le bien général qui dans le gouvernement de nous-mêmes comme dans tout autre gouvernement est la loi suprême, exige que cette subordination soit maintenue, et que les pouvoirs gouvernerits conservant toujours leur autorité sur les appétits et les passions. De cette prédominance dérive toute sagesse et toute vertu; de la prédominance de la passion sur la raison tout vice et toute folie.
Cette philosophie , qui fut adoptée par Platon , est si conforme à ce que chacun éprouve en soi , qu'elle prévaudra toujours auprès des hommes qui ne sont point sous l'ascendant d'un faux système.
,Les pouvoirs gouvernants dont parlent ces anciens philosophes, sont les principes que j'appelle rationnels ; j'en traiterai tout-à-Fheure ; je h'en parle ici que pour rendre intelligible l'influence des passions et marquer le rang qu'elles occupent dans notre constitution.
2. J'observerai, en second lieu, que la passion ne nous pousse pas toujours aii mal, mais très-souvent au bien ou aux actes que la raison approuve.
Il y a , comme l'observe Hutcheson , des passions bienveillantes aussi lien que des passions égoïstes.