DE LA. PASSION. !OI
Le ressentiment, l'émulation, et les affections qui en dérivent , jettent le trouble et l'inquiétude dans l'esprit • même lorsqu'elles ne dépassent point lès limites que prescrit la raison ; on les appelle passions, dans le degré même de modération où elles ne produisent aucun mal. C'est parce que les affections bienveillantes sont paisibles de leur nature, et secouent rarement le joug de la raison, qu'elles ne sont pas souvent nommées passions; ainsi, il est très rare qu'on donne ce titre à la bienfaisance, à la reconnaissance , à l'amitié; cependant il faut excepter de cette règle Y amour , qu'on a toujours appelé passion parce . qu'il n'est pas facile de le contenir dans des bornes raisonnables.
Mais comme tous nos désirs et toutes nos affections naturelles sont des éléments utiles et nécessaires de nôtreconstitution , et que la passion n'est qu'un certain- degré de véhémence dans ces affections et ces désirs, on peut dire que la passion tend naturellement ai* bien , et que c'est par accident qu'elle nous entraîne au mal.
On dit à bon droit que la passion est aveugle ; car elle ne voit que la satisfaction présente. C'est à la raison de porter ses regards sur les circonstances environnantes , pour voir s'il n'est pas illégitime ou nuisible de lui obéir. Lorsque cette obéissance n'est pas condara-^ nable et surtout lorsqu'elle se trouve conforme à notre devoir , alors la passion seconde la raison , et prête une force nouvelle à l'autorité de ses conseils.
Ainsi , un mouvement passionné de sympathie peut inspirer en faveur du malheureux un acte de charité que la seule vue du devoir n'aurait pas eu la force de déterminer.
Ainsi encore, les biens et les maux, quand on les croit très-éloignés et qu'on les considère froidement , n'ont pas
IOa ISSAI III. PART. II. — CHAPITRE VI.
sur les hommes l'influence qu'ils devraient avoir; pour l'imagination comme pour l'œil , les objets diminuent en raison directe de la distance; il faut qu'il s'élève une crainte ou une espérance passionnée, pour leur donner la grandeur qui leur convient et leur faire prendre l'influence qu'ils doivent exercer sur notre conduite.
Enfin, la peur de la honte, celle des tribunaux, celle des peines futures, préviennent beaucoup de crimes que les méchants commettraient sans un pareil frein, et contribuent infiniment à la paix et au bon ordre de la société.
'Il n'est point de mauvaise action que certaine passion ne puisse prévenir; il n'en est pas de bonne dont certaine passion ne puisse être le principal mobile ; et il est probable qu'en somme , les passions humaines font à la société plus de bien que de mal.
, Le mal attire davantage notre attention, et c'est le mal seul que nous imputons aux passions. Le bien, il est vrai, peut avoir de plus nobles motifs : la charité nous porte à le croire; mais comme nous' ne voyons pas le fond des cœurs, il est impossible de déterminer quelle part les passions peuvent avoir dans sa production.
3. Remarquetas, en troisième lieu, que si parmi les effets de nos passions , nous distinguons ceux qui sont tout-à-fait involontaires et hors de notre puissance,. de ceux que nous pouvons prévenir par un effort plus ou moins pénible de l'empire de soi, nous trouverons que les premiers sont éminemment bons et utiles, et que les derniers seuls sont mauvais.
Sans parler de l'effet des passions modérées sur la santé du corps, auquel l'agitation qu'elles causent ne semble pas moins utile que les orages et les tempêtes à la. salubrité de l'air , je ferai remarquer que chaque passion attire
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naturellement notre attention vers son objet, et nous y intéresse.
L'esprit de l'homme est léger de sa nature, et quand aucun objet ne l'attache, il se promène de l'un à l'autre sans fixer son attention sur aucun. Un coup-d'œil fugitif et insouciant, voilà tout ce que nous accordons aux choses qui ne nous touchent point. Il faut un vif désir de connaître, ou quelque passion plus entraînante encore, pour donner à un objet un intérêt capable de fixer notre attention ; et, sans attention, nous ne pouvons former aucun jugement vrai et solide. .
Supprimez les passions , et voyez quelle vaste portion du genre humain vous aurez condamnée à la destinée de ces mortels frivoles qu'une pensée sérieuse n'a jamais occupés.
Le jugement et la capacité intellectuelle ne suffisent pas pour qu'un homme excelle dans l'art ou dans la science qu'il cultive. Il faut qu'il ressente encore pour ' cet art ou pour cette science un amour et une admiration qui aillent jusqu'à l'enthousiasme, ou bien que la gloire ou quelque autre bien lui paraisse devoir être le prix de ses efforts et l'anime d'un désir passionné. Sans cela il ne supporterait pas le travail et la fatigue d'esprit nécessaires pour atteindre le but. Nous pouvons donc, avec justice, attribuer aux passions une part considérable dans les découvertes et le progrès des sciences et des arts. »
Si la passion de la renommée et des distinctions était éteinte, où trouverait-on des hommes qui voulussent supporter les soins et les fatigues du gouvernement? Ceux même qui feraient assez d'efforts pour s'élever au-dessus du vulgaire, seraient probablement en bien petit nombre. Les passions et les dispositions de l'ame ont dans la
voix, la physionomie et les gestes, des signes naturels qui les manifestent, et ces symboles forment une partie de la constitution humaine, digne de toute notre admiration. Tous les hommes en comprennent le sens par un instinct naturel, antérieur à toute expérience.
La voix, la physionomie , les gestes, sont pour ainsi dire autant d'ouvertures pratiquées dans l'ame de nos semblables, et à travers lesquelles leurs sentiments se laissent apercevoir. Le langage que parlent ces symboles est commun à toute l'espèce, et sans ce langage naturel il eût été impossible d'inventer aucun langage artificiel.
Enfin, les signes naturels des passions et des dispositions de l'ame sont le prestige qui donne à la figure humaine la beauté; à (a peinture, à la poésie et à la musique leur expression ; à l'éloquence sa force ; et à la conversation tous ses charmes.
Les passions , quand elles sont contenues dans de justes bornes, répandent dans l'homme la vie et le mouvement; sans elles, il ne serait qu'une masse inerte. On sait quel relief et quel ressort les deux sexes empruntent à un amour honnête et heureux.
Au jour de la bataille la passion de la gloire élève un chef courageux au-dessus de lui-même; elle fait brider son visage et étinceler.ses yeux. L'honneur de la vieille Angleterre échauffe le cœur d'un simple matelot anglais, et le jette sans peur au milieu des dangers.
Si maintenant nous tournpns les yeux vers le mauvais côté des passions , nous avouerons qu'elles nous poussent souvent avec force vers le mal, et qu'elles nous déterminent à des actes que nous condamnons nous-mêmes aussitôt que nous les avons faits. Mais on a conscience que cette/ impulsipn , quoique violente , n'était pas irrésistible; autrement on ne se condamnerait pas.
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Nous accordons qu'une passion soudaine et véhémente , qui surptend un homme à l'improviste, atténue sa culpabilité; mais si la passion était irrésistible, elle n'atténuerait pas la faute , elle l'absoudrait ; or c'est ce qu'elle ne fait jamais , ni aux yeux des spectateurs indifférents , ni à ceux du coupable lui-même.
En dernier résultat, la passion offre un exemple frappant de la vérité de cette maxime commune, que le mal est l'abus du bien.