DE L INTERET BIEN ENTENDU
Ou ne peut disconvenir que les facultés rationnelles de l'homme ne lui inspirent naturellement , quand il est parvenu à l'âge de raison, l'idée de l'intérêt bien entendu.
Je ne prétends pas déterminer à quelle époque précise cette notion pénètre dans l'esprit. Elle est une des plus générales et des pins abstraites que nous puissions former.
Tout ce qui rend l'homme plus heureux ou plus parfait est un bien, et devient, aussitôt que nous le concevons, l'objet de nos désirs; le contraire est un mal , et devient l'objet de notre aversion.
Dans les premières années de la vie, nous avons des plaisirs très- variés, mais fort semblables à ceux des animaux.
DE LXNTÉRiT BIEN ENTENDU. % 1*3*
I/exercice de nos sens , le mouvement , la satisfaction de nos appétits , les affections douces , voilà qu'elles sont nos jouissances; des émotions de douleur, de crainte* de Jépit et de compassion pour les souffrances d'autrui viennent fréquemment les troubler.
Mais les biens et les maux de cette période de la vie sont d'une courte durée et d'un oubli facile. Insouciants du passé, indifférents sur l'avenir, nous n'avons alors d'autre mesure du bien que le désir présent , d'autre mesure du mal que l'aversion présente.
Tout désir animal a son objet particulier et présent; il aspire à cet objet et ne voit point au-delà ; il ne s'inquiète ni des conséquences de ce qu'il veut, ni des rapports que Pacte qu'il demande peut avoir avec autre chose.
Celui des biens présents qui a le plus d'attraits et qui excite le plus violent désir, détermine notre choix, quelles qu'en puissent être les suites. Le mal présent qui excite t'aversion la plus forte est évité, fût -il la condition du plus grand bien ou le seul moyen de détourner le plus grand mal futur. C'est ainsi qu'agissent les brutes, et que les hommes eux-mêmes sont condamnés à agir avant l'âge de raispn.
, Mais à mesure que notre intelligence se développe, nous étendons nos regards sur l'avenir et sur le passé; en réfléchissant sur le passé, le flambeau de l'expérience s'allume , et nous découvrons à sa lumière les événements probables de l'avenir; nous trouvons alors que beaucoup de choses que nous avons vivement désirées ont été chèrement payées, et que beaucoup d'autres qui nous ont été amères lorsqu'elles sont armées , ont fini comme un remède désagréable par nous devenir salutaires.
Nous apprenons ainsi à saisir le lien des événements et les conséquences de nos actions; embrassant alors dans
une vue étendue notre existence passée , présente et future, nous Corrigeons nos premières idées du bien et du mal , et nous nous élevons à la notion de V intérêt bien entendu ; c'est-à-dire de.cet intérêt dont ni l'émotion actuelle, ni le désir ou l'aversion animale du moçient ne sont la mesure, mais dont l'appréciation ne peut résulter que delà prévision des conséquences certaines ou probables que notre détermination pourra entraîner, durant le cours entier de notre existence.
Ce qui , avec toutes ses conséquences et tous ses rapports sâisissables , procure en définitive plus de bien que de mal, c'est ce que j'appelle Yintérét bien entendu.
Je ne vois point de motifs de croire que les animaux aient la. moindre idée de cette espèce de bien; et il est évident que l'homme ne peut arriver à le concevoir, que lorsque sa raison est assez développée pour qu'il réfléchisse sérieusement sur le passé, çt jette des regards clairvoyants sur l'avenir. La conception de l'intérêt bien entendu est donc le fruit de la raison , et ne peut se produire que dans un être raisonnable ; d'où il suit que si elle développe dans l'homme un principe d'action qui n'y était pas auparavant, ce principe peut, à juste titre , prendre le nojn de principe rationnel:
Je ne prétends pas en ceci avancer quelque chose de neuf; je répète ce que la raison a naturellement suggéré aux premiers philosophes qui tournèrent leur attention vers la philosophie morale. Je demande la permissio'n de citer un passage de Cicéron , dans lequel cet orateur exprime avec son élégance accoutumée le fond des réflexions précédentes. Il y a lieu de croire que Cicéron l'a emprunté à Panétius , philosophe grec , dont le Traité des Offices est perdu.
« Sed inter hominem et belluam hoc maxime interest