TENDANCE DE CE PRINCIPE
Les sages de tous les temps se sont accordés à reconnaître que le principe de l'intérêt bien entendu conduit un homme éclairé à la pratique de toutes les vertus.
Épicure lui-même le confessait , et c'était de ce principe <jue les meilleurs moralistes de l'antiquité faisaient dériver toutes les vertus ; car , pour eux , toute Ja morale se réduisait à la question du souverain bien, c'est-àdire à la question de savoir quel était le genre de conduite le plus conforme à l'intérêt bien entendu.
Pour résoudre cettequestion , ils divisaient les biens en trois classes : les biens du corps, les biens de la fortune ou biens extérieurs , et les biens de l'esprit, c'est-àrdire la sagesse et la vertu.
Ils comparaient ces différentes classes de biens, et dé- ' montraient avec une irrésistible évidence que les biens de l'esprit sont supérieurs à ceux du corps et de la fortune , non seulement parce qu'ils ont plus de dignité et sont moins périssables et moins exposés aux coups de la fortune, mais encore et surtout parce qu'ils sont les seuls biens qui soifent en notre puissance et qui dépendent entièrement de notre conduite.
Epicure lui-même soutenait que le sage peut trouver le bonheur dans la tranquillité de son ame ,- alors même qu'il est accablé par la douleur et qu'il lutte contre l'adversité.
TENDANCE DE CE PRINCIPE. î3f
tjes philosophes observaient avec beaucoup de justesse <que les biens de la fortune et même ceux du corps dépendent en grande partie de l'opinion qu'on s'en fait, et que , quand cette opinion est rectifiée par la raison , on trouve qu'ils ont, en eux-mêmes très-peu de valeur.
Comment peut-il être heureux , celui qui fait reposer son bonheur sur des biens qu'il n'est pas en son pouvoir d'obtenir, et qu'une maladie ou un caprice de la fortune, peuvent lui ravir quand il les possède?
Le prix que nous attachons à un objet et le chagrin que nous éprouvons d'en être privé dépendent de l'énergie de nos désirs : réprimez le désir et le chagrin cessera.
La crainte d'une disgrâce du corps ou de la fortune *est souvent un plus grand mal que la disgrâce elle-même. En même temps que le sage modère ses désirs par la tempérance, aux dangers réels ou imaginaires il oppose le rempart de la fermeté et de la grandeur d'ame : il s'élève au-dessus de lui-même , et dans les chutes qui sont pour d'autres le comble de la misère, il trouve son bonheur et sop triomphe. »
Ces oracles de la raison portèrent les Stoïciens à soutenir que tout désir et toute crainte de ce qui n'est pas en notre puissance doivent être extirpés de nos cœurs ; que la vertu est le seul, bien; que les prétendus avantages du corps et de la fortune sont réellement des choses indifférentes , qui deviennent bonnes ou mauvaises selon les circonstances , et n'ont par conséquent aucune valeur en elles-mêmes ; que notre unique affaire est de bien remplir le rôle qu'il dépend de nous de remplir, et de pratiquer la justice sans nous inquiéter des choses qui échappent à notre puissance et que nous devons avec
l3a ESSAI III. PART. III. — CHAPITRE III.
une entière soumission laisser au soin de celui qui gouverne le monde.
Cette idée noble et élevée de la vraie sagesse et des véritables devoirs fut professée par Soc rate, pure de toutes les extravagances que les Stoïciens y ajoutèrent par la suite ; nous la voyons développée dans XAlcibiûde de Platon; et c'est de là que Ju vénal la transporta dans sa dixième satire , où il l'embellit des grâces de la poésie.
' Omnibus in terris qu» sunt à Gadibus usque Àuroram et Gangem , pauci dignoscere possunt Vera bona , atque illis mukum di versa , remotâ Erroris nebulâ. Quid enim ratione timemus ? Aut cupimus? Quid tam dextrâ pede concupis ut te Conatns non pœniteat, TOtique peracti ?
Nil ergo optabunt homines? Si consilinm vis , Permit tes ipsis expendere numinibus , quid - Gouvernât nobis, rebusque sit utile nostris. Nam pro jucundis aptissima qussque dabunt Dii. Carior est illis homo quam sibi. Nos animorom Impulsu, et cœcâ magnâque cupidine ducti, Conjugium petimus , partumque uxoris ; at illis Notum qui pueri , qualisque futura sit uxor. Fortem posce animum , et mortis terrore carentem % Qui spatium vit* extremum inter munera ponat Naturœ; qui ferre queat quoscumque labores, Nesciat irasci, cupiat nibil, et potiores Herculis serumnas credat , saévosque labores Et venere, et cœnis, et plumis Sardanapali.
Monstro quid ipse tibi possis dare; semita certe Tranquille per virtutem patet unica vilœ. Nullum numen babes si sit prudentia; nos te Nos facimus, fortuna , Deam, cœloque locamus.
Horace lui-même dans ses moments sérieux adopte cette morale :
Nil admirari , prope res est una , Numici, Solaque quss possit facere et servare beatum.