‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 28 sur 81 · TENDANCE DE CE PRINCIPE · texte numérisé non relu

TENDANCE DE CE PRINCIPE

Tout en reconnaissant que la doctrine morale des Stoïciens a parfois dépassé les bornés de Ja nature humaine , nous ne pouvons que l'admirer. La vertu , la tempérance, le courage , la grandeur d'ame, que montrèrent au milieu des flatteries de la puissance souveraine et du luxe des cours les hommes qui l'embrassèrent avec sincérité , sont des monuments qui honoreront éternellement cette doctrine et la nature humaine.

L'intérêt bien entendu, avons-nous dit, conduit un homme éclairé à la pratique de toutes les vertus.. Il suffit pour s'en convaincre d'examiner fce que nous regardons comme l'intérêt bien entendu des personnes que nous aimons le plus, et dont le bonheur nous est aussi cher que le nôtre. Quand nos jugements portent sur nous-mêmes, nos passions et nos appétits peuvent les fausser; mais quand il s'agit des. autres, cette prévention n'est plus à craindre, et nous prononçons avec impartialité.

Quel est donc le bien préférable à tout autre , qu'un homme sage souhaiterait à un frère, à un fils, à un ami? Serait-ce une vie passée au sein des plaisirs- sensuels et des banquets somptueux?

Non assurément; ce que nous désirons le plus pour un fils que nous aimons, c'est qu'il devienne homme ver* tueux et respectable. Nous pouvons lui souhaiter un poste honorable dans la vie; mais seulement à la condition qu'il s'en acquittera honorablement et qu'il se fera un beau nom par des services rendus. à sa patrie et à l'hu» manité; nous aimerions mille fois mieux le- voir, soutenir dignement les travaux d'Hercule, que s'énerver dans les plaisirs avec Sardanapale.

Tel est le vœu de tout homme sensé pour les personnes qu'il chérit comme lui-même; tel est donc le bien qu'il regarde en dernier résultat comme le plus précieux ;,

l34 ESSAI «I.— 'PART. III. — CHAPITRE ni.

et s'il en juge autrement pour lui-même, c'est qu'il est égaré par les passions et les désirs du moment.

En résumé, tout ce que nous avons dit dans les trois chapitres précédents se réduit aux points suivants.

Il y a chez les homme» adultes et sains d'esprit un principe d'action qu'on a dans tous les temps nommé raison et opposé aux principes animaux, c'est-à-dire aux passions. La fin dernière de ce principe est le plus grand bien ou l'intérêt bien entendu; cette fin est très différente de celle des principes animaux, qui aspirent à un objet particulier, abstraction faite de tous les autres, et sans considérer si leur satisfaction doit en définitive procure? plus de bien que de mal.

L'intérêt bien- entendu ne peut être conçu sans l'intervention de la raison; il ne peut donc' être un objet de désir chez les êtres qui sont dépourvus de cette faculté. Aussitôt que nous avons conçu cet intérêt, nous sommes portés par notre constitution à le désirer et à le poursuivre. Il réclame avec justice la préférence sur tous les. objets qui peuvent entrer en concurrence avec lui. En lui sacrifiant toute jouissance qui peut le compromettre, en nous soumettant à toutes les peines et à toutes les privations qu'il nous impose, nous agissons conformément à la raison; Une pareille conduite obtient l'approbation de notre cœur et celle du genre humain ; la conduite contraire est folle et déraisonnable; elle produit la honte de l'agent; elle excite ses regrets et le mépris des spectateurs.

L'application de ce principe à notre conduite implique une connaissance étendue de la vie , et une appréciation exacte des biens et des maux dont elle est semée, sous le triple rapport de leur valeur intrinsèque de leur durée et de leur possibilité.

Celui -là est certainement sage, si toutefois un pareil

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degré de sagesse est possible , qui dans tous les cas , ou même seulement dans les cas importants , discerne son intérêt bien entendu et ne suit pas d'autre règle de conduite.

Si Ton s'en réfère à l'opinion unanime des esprits les plus sensés de toutes les époques , le principe de l'intérêt bien entendu conduit à la pratique de toutes les vertus. Et d'abord il engendre directement, la prudence, la tempe* rance et le courage.

Quand ensuite les hommes se considèrent comme des créatures sociables dont le bonheur ou le malheur est étroitement lié avec celui de leurs semblables ; quand ils observent qu'il se trouve dans leur constitution une foule d'affections bienveillantes dont le développement est l'une des principales sources de leurs jouissances et de leur félicité; ce principe les conduit aussi, quoique moins directement, à la pratique de la justice, de l'humanité et de toutes les vertus sociales.

Il est vrai que l'intérêt bien entendu ne peut engendrer par lui-même aucuue affection bienveillante; mais, si de pareilles affections font partie de notre nature , et qu'une grande portion de noire bonheur dérive de leur épanchera en t, l'intérêt Jt>ien entendu nous porte à les cultiver avec d'autant plus de soin , que toute affection bienveillante fait du bonheur d'autrui 'notre bonheur propre.

i36 essai ni. — part: m. — chapitre iv.

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