‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 29 sur 81 · INSUFFISANCE DE OE PRINCIPE · texte numérisé non relu

INSUFFISANCE DE OE PRINCIPE

Après avoir exposé la nature de ce principe d'action et indiqué d'une manière générale le plan de conduite qu'il nous porte à suivre, je dois pour terminer signaler son insuffisance, lorsqu'on admet, à l'exemple de certains phi- . losophes , qu'il est le seul principe régulateur des actions humaines.

Je dis que dan» cette supposition, ie il ne serait pas une règle de conduite suffisamment claire; a° qu'il n'élèverait pas le caractère de l'homme au degré de perfection dont il est susceptible j 3° qu'il ne procurerait pas à lui seul tout le bonheur qu'il nous fait goûter quand il est associé à un autre principe rationnel, la soumission désintéressée au devoir.

i. Je pense d'abord que la plus grande partie du genre humain ne s'élève jamais ni à une connaissance de la vie humaine aussi étendue, ni à une appréciation des biens et des maux dont elle est semée aussi exacte, que le- demanderait l'application du principe de l'intérêt bien entendu.

L'autorité du poète cité plus haut a du poids dans cette question : « Pauci dignoscere possunt vera bona, re- « motâ erroris nebulâ. » L'ignorance des hommes concourt avec la force de leurs passions pour égarer leur jugement sur ce point capital.

Chacun, dans ses moments de calme, désirerait connaître quel est son intérêt bien entendu, afin d'agir en conséquence ; mais la difficulté de le découvrir avec clarté à travers la diversité des opinions et l'importunité des désirs

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présents , fait que le plus souvent nous renonçons à cette recherche et cédons* à l'inclination du moment.

Bien que les moralistes aient fait de louables efforts pour redresser les erreurs des hommes sur ce point important,, leurs préceptes ne sont connus que d'un petit nombre de personnes; et parmi celles qui les connaissent y la plupart, et quelquefois les moralistes eux-mêmes, n'en profitent guère dans la pratique.

A voir comment les découvertes spéculatives descendent par degré du savant à l'ignorant, et finissent par pénétrer dans tous les esprits , on peut espérer que les hommes deviendront, sous ce rapport, de plus en plus éclairés. Mais c'est en vain que les erreurs pratiques sur les vrais biens et sur les vrais maux ont été vingt fois réfutées , on ne cesse point de les commettre. • L'homme a donc besoin d'être conduit à ce qu'il doit faire par un flambeau plus lumineux que la lueur douteuse de l'intérêt bien entendu. Il y a lieu de croire que le sentiment du devoir exerce dans beaucoup de cas une plus puissante influence que la vue d'un intérêt éloigné; l'on ne peut douter du moins que la conscience de l'avoir violé ne soit quelque chose de plus pénible que le simple regret d'avoir méconnu son intérêt.

Le brave qui s'expose au péril et à la mort n'est pas animé par un froid calcul de l'utile et du nuisible, mais par un sentiment noble et élevé de ses devoirs.

Les philosophes peuvent démontrer de la manière la plus exacte et la plus rigoureuse quels sont les biens et les maux véritables ; mais des raisonnements de ce genre ne sont pas facilement saisis par le commun des hommes. L'intelligence du vulgaire est trop faible pour résister aux sophismes de la passion ; il aime à croire que si de semblables règles sont bonnes en général, elles peuvent ad-

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mettre des exceptions, et que si la conduite qu'elles prescrivent est profitable à la plupart des hommes, elle peut toutefois être nuisible à quelques-uns.

Il me paraît donc, que si nous n'avions pas pour diriger notre conduite, une règle plus claire que l'intérêt bien entendu , l'ignorance même de la route à suivre pour atteindre ce but laisserait errer au hasard la plus grande partie du genre humain.

a. Si la poursuite constante de notre intérêt bien entendu produit dans un homme éclairé une sorte de moralité qui mérite quelque degré d'approbation , elle est incapable d'enfanter ces vertus sublimes qui excitent au plus haut degré notre estime et notre admiration.

Nous donnons le titre de sage à celui-là même dont la sagesse n'a pour but que son intérêt ; et certes s'il pour» suit invariablement cette fin à travers les obstacles "et les tentations qu'il rencontre sur sa route, il est bien supérieur à l'homme qui, se proposant le même but , s'en laisse continuellement détourner par ses appétits et ses passions, et se prépare sciemment à chaque pas des sujets de vif repentir.

Après tout, cependant, ce sage, dont les pensées et les soins n'ont que lui pour objet, qui ne se laisse même aller aux affections sociales que dans la vue du bonheur qu'elles lui donnent , ce sage n'est pas l'homme que nous admirons et que nous aimons.

Comme un habile marchand , il porte sa marchandise au marché le plus fréquenté, et ne laisse échapper aucune occasion de la vendre au prix le plus élevé. Il agit bien et sagement ; mais c'est pour lui-même : nous ne lui devons rien pour une pareille conduite. Son prçpre bien est la fin dernière du bien qu'il fait aux autres ; il n'a donc point de titre à leur reconnaissance et à leur affection. .

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Si c'est là de la vertu , elle n'est pas de l'espèce la plus noble; c'est une vertu basse et mercantile; elle ne saurait* ni élever l'esprit de celui qui la possède, ni lui concilier l'estime et l'amour de ses semblables.

A qui s'attachent naturellement notre amour et notre estime? à celui dont le cœur plus élevé s'ouvre à de plus nobles sympathies ; à celui qui épouse la vertu , non pour la dot qu'elle lui apporte', mais pour son mérite; à celui dont la bienveillance n'est pas de Pégoïsme, mais du désintéressement et de la générosité; à celui qui, s'oubliant lui-même, prend à cœur le bien général, non comme un moyen, mais comme un but : à celui enfin qui a horreur d'une bassesse alors même qu'elle lui est profitable, et qui aime la justice alors même qu'elle .blesse ses intérêts.

Tel est à nos yeux l'homme parfait, l'homme auprès duquel celui qui n*a d'autre but que son propre intérêt nous semble un être d'une espèce inférieure et méprisable.

La bonté désintéressée et la justice sont les attributs glorieux de la nature divine ; sans ces attributs , Dieu pourrait être un objet de crainte ou d'espérance, mais non d'adoration. La gloire de l'homme est d'offrir un reflet de cette divine image.

Adorer Dieu et être utile à ses semblables sans jamais. tenir compte de son propre intérêt est un degré de vertu qui dépasse les forces de la nature humaine; mais servir Dieu et les hommes dans la seule vue de son intérêt est le calcul d'un esclave , et non point le libre dévouement qu'exigent de nous la religion et la vertu.

3. Bien qu'on soit tenté de croire que toutes les chances de bonheur sont en faveur de celui dont la conduite n'a d'autre but que son propre intérêt ; cependant, un peu de réflexion suffira pour nous convaincre du contraire*

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Le soin de notre intérêt n'est pas un principe qui puisse de lui-même procurer aucune jouissance; ce qui lui est propre au contraire, c'est de remplir l'ame de craintes, de soucis et d'inquiétudes; et souvent cet inévitable cortège produit des peines et des tourments qui l'emportent de beaucoup sur le bien désiré.

Comparons pour nous '< en convaincre, d'un côté, un homme qui n'aurait d'autre règle de conduite que son intérêt, et ne considérerait la vertu ou le devoir qtie comme un moyen de l'assurer; et de l'autre, un homme qui sans être indifférent à son intérêt se proposerait une autre fin très compatible avec cet intérêt, je veux dire, la pratique désintéressée -de la vertu, ou l'accomplissement du devoir pour le devoir lui-même.

Pour donner dans cette comparaison ' tout l'avantage possible au principe intéressé , admettons que l'homme qui le prend pour guide, est assez éclairé pour comprendre que son intérêt bien entendu lui prescrit une vie tempérante, équitable et pieuse; et supposons qu'il suive, dans la seule vue de son propre bien , la conduite même que le sentiment du devoir et de la justice dicte aux hommes vertueux.

On voit que la différence que nous établissons entre ces deux individus ne porte pas sur leurs actions , mais seulement sur le motif qui les fait agir. Eh bien ! cependant, il est hors de doute que celui des deux qui obéit au motif le plus noble et le plus généreux est en même temps celui des deux qui goûte le plus de bonheur.

L'un ne travaille que pour le salaire : ce qu'il fait ne lui inspire aucun amour ; l'autre chérit sa tâche , et la régarde comme la plus honorable qui puisse l'occuper. Pour le premier, les privations et l'abnégation de soimême qu'impose la vertu sont un effort pénible , auquel

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il ne se soumet que par nécessité; pour l'autre, ce sont autant de victoires et de triomphes dans la lutte la plus glorieuse.

Observons d'ailleurs que si les sages ont pensé que la vertu était la seule route qui conduisît au bonheur , c'est qu'ils prenaient en considération le respect naturel que les hommes ont pour la vertu , et la félicité qu'elle leur fait goûter et qui vient de l'amour qu'ils ressentent pour elle. Mais un homme tel que celui que nous venons de supposer, qui n'aurait pour la vertu ni amour ni respect, et ne l'envisagerait que comme un moyen d'arriver à un autre but, ne reconnaîtrait jamais en elle le chemin du bonheur; cherchant la félicité où elle ne serait pas, sa vie s'écoulerait dans l'incertitude la plus cruelle.

La route du devoir est si visible , que l'homme qui la cherche avec un cœur sincère ne peut beaucoup s'en écarter. Mais si le bonheur était la seule fin que la nature nous inspirât de poursuivre , celle qui conduit au bonheur nous semblerait obscure et embarrassée, pleine de pièges et de périls; nous n'y voyagerions qu'avec crainte, inquiétude et perplexité.

L'homme heureux n'est donc pas celui qui fait du bonheur son unique affaire, mais celui qui, laissant au Dieu qui Ta créé le soin de son bonheur , marche d'un pas ferme et résigné dans le chemin du devoir. Il y gagne une élévation d'ame qui est la vraie félicité; au lieu de soins , de craintes , d'anxiétés , de désappointements, il ne rencontre dans la vie que joie et triomphe; tous les plaisirs acquièrent une saveur nouvelle, et le bien sort pour lui des sources mêmes du mal. x Et comme personne ne peut rester indifférent à son propre bonheur, l'homme de bien a la consolation de savoir qu'en remplissant son devoir sans s'inquiéter des con-

ï4* ESSAI III. PART. III. — CHAPITRE V.

séquences, il fait ce qu'il y a de plus convenable pour l'assurer.

Il est donc manifeste, je pense, que si l'intérêt bien entendu est un principe rationnel d'action, il n'est cependant pas le seul qui ait le droit d'influer sur notre conduite; et que nous trouvons dans un autre principe rationnel, la loi du devoir, un guide moins faillible, et qui nous conduit avec plus de certitude au bonheur et à la perfection. ' ,

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