‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 30 sur 81 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

* DE LA ÎÎÛTIOW DE DEVOIR ET DE CELLE d'obLIGATIOï* MOHALE.

Un être qui n'est doué que des principes animaux d'action peut être dressé à certains actes par la discipline, comme le prouvent les animaux; mais il est tout- à -fait incapable d'être gouverné par une loi. Pour obéir à une loi il faut avoir la conception d'une règle générale de conduite, ce qui suppose quelque degré de raison ; il faut de plus connaître un motif suffisant pour obéir à la loi, même quand les désirs animaux s'y opposent.

Ce motif suffisant ne peut être que l'intérêt , ou le devoir , ou tous les deux ensemble.

Ces principes sont les seuls, à moi connus, qui puissent raisonnablement déterminer l'homme à soumettre ses actions à Une règle ou loi générale de conduite. On peut donc à bon droit les appeler principes rationnels, puisqu'ils ne peuvent se rencontrer que dans un être doué de raison , et que c'est par eux seuls que l'homme devient capable d'un gouvernement politique ou moral.

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Sans ces principes, la vie humaine ressemblerait à un navire sans gouvernail et sans voiles , abandonné aux caprices des vents et des flots. C'est à la partie rationnelle de notre nature qu'il appartient d'assigner un port au. voyage de la vie, de profiter des vents et des flots quand ils sont favorables, et de lutter contre eux quand ils sont contraires.

L'intérêt peut nous prescrire un pareil plan de conduite quand une récompense suffisante doit en être le prix ; mais il est dans la constitution de l'homme un plus noble principe, qui nous fournit* dans beaucoup de cas une règle plus claire et plus certaine que l'intérêt, et sans lequel l'homme ne serait point lin agent moral.

On est prudent quand on consulte son intérêt, mais on ne peut être vertueux qu'en consultant son devoir.

Nous allons donc examiner cette notion du devoir, et comme principe rationnel d'actiSn dans l'homme, et comme le seul qui le rende capable de vice et de vertu.

Je présenterai d'abord quelques observations sur la notion générale du devoir et de son contraire, pu du ju*te et de l'injuste dans la conduite humaine ; j'examinerai ensuite comment nous jugeons que telles actions sont bonnes et telles autres mauvaises.

Quant à la notion ou à la conception du devoir, je pense qu elle est trop simple pour admettre une définition logique.

Nous ne pouvons définir le devoir que par des mots ou des phrases synonymes , ou par les propriétés qui le distinguent et les circonstances qui l'accompagnent nécessairement; ainsi nous disons qu'il est ce que nous devons faire , ce qui est beau et honnête , ce qui mérite notre approbation , ce que chacun considère comme la règle de. sa conduite, ce qu'estiment tous les hommes,

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ce qui est louable en soi et quand même personne n'en

ferait l'éloge,

J observe , en second lieu ,' que la notion du devoir ne j>eut se résoudre dans la notion de l'intérêt , ou de ce qui est le plus utile à notre bonheur.

C'est ce que chacun peut reconnaître en réfléchissant sur ses propres conceptions, et ce que témoigne le langage du genre humain. Quand je dis : tel est mon intérêt , je n'énonce pas la même idée que quand je dis : tel est mon devoir. Si mon devoir et mon intérêt bien compris me prescrivent la même conduite, lés deux notions n'en restent pas moins distinctes. L'intérêt et le devoir Sont tous deux des motifs rationnels d'action, mais d'une nature tout-à-fait différente.

Ou m'accordera, je présume, que, dans tout homme digne de ce titre , il y a un principe d'honneur^ un sentiment de ce qui est honnête et de ce qui ne l'est pas , entièrement distinct du soin de son intérêt. C'est folie à un homme de négliger ses intérêts ; mais manquer à l'honneur est une bassesse : l'un peut exciter notre pitié, quelquefois notre mépris; l'autre provoque notre indignation.

Non-seulement ces deux principes sont différents dans leur nature et ne peuvent se résoudre l'un dans l'autre, mais le principe de l'honneur est évidemment supérieur en dignité au principe de l'intérêt.

On refuse le titre d'homme d'honneur à celui qui allègue son intérêt pour se justifier d'une infamie ; mais personne ne rougit d'avoir sacrifié son intérêt à son honneur.

Une autre vérité dont tout homme d'honneur conviendra pareillement, c'est que ce principe ne peut se résoudre dans l'intérêt que nous avons à conserver notre réputation ; autrement l'honnête homme ne mériterait de confiance qu'en public ; il n'éprouverait aucune répugnance

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à mentir , à tromper , à se conduire en lâche , quand il n'aurait pas la crainte d'être découvert»

Je pose en faitqtie le véritable homme d'honneur se sent détourné de telle action parce qu'elle est basse, engagéN à telle autre p^rce qu'elle est conforme à ce que l'honneur prescrit, et cela indépendamment de toute considération de réputation ou d'intérêt.

Le principe de l'honneur entraîne donc après lui une obligation morale immédiate. Or ce principe , avoué et respecté par quiconque prétend à l'estime , est identique à ce que nous appelons le devoir, la justice , la droiture; le nom seul est changé. jC'estune loi morale qui impose à l'homme de faire certaines choses parce qu'elles sont justes, et de ne pas faire certaines autres choses parce qu'elles sont injustes.

Demandez à l'honnête homme par quel motif il se croit obligé de payer une dette d'honneur ? la question même le choquera ; admettre qu'il ait besoin d'un autre motif que du principe de l'honneur, n'est supposer qu'il n'a ni honneur, ni probité, et qu'il ne mérite pas l'estime de ses semblables.

Il y a donc un principe dans l'homme , qui nous donne la conscience d'avoir mérité quand nous lui obéissons , et celle d'avoir démérité quand nous bravons son autorité.

L'éducation, la mode, les préjugés, les habitudes , peuvent modifier de mille manières l'opinion que nous nous formons de l'étendue de ce principe et des choses qu'il commande ou qu'il défend ; mais la notion du principe lui-même, quelques limites qu'on lui donne, est identique chez tous les hommes : il est pour tous ce qui constitue la véritable dignité de l'homme et ce qui est l'objet propre de l'approbation morale.

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