DU DEVOIR ET DE L'OBLIGATION MORALE
Cette division de nos principes d'action peut à peine , il est vrai, passer pour une découverte de la philosophie : f car elle a été populaire dans tous les siècles, et semble appartenir au bon sens de l'humanité;
Ce que je veux faire observer à propos de cette division vulgaire, c'est que le principe régulateur qu'on appelle. raison, comprend à la fois la recherche de ce qui est juste et honorable , et celle de l'intérêt bien entendu.
Bien que ces deux prinpipes d'action soit réellement • distincts, il est fort naturel de les confondre sous un même nom, parce que tous. deux sont des principes régulateurs , que tous deux supposent l'usage de- la raison , et que, bien compris, tous deux nous prescrivent la ihême conduite dans la vie. Ils ressemblent à deux sources , dont les eaux se confondent et coulent dans le même lit. .
Qu'un homme consulte son intérêt bien entendu, et qu'il lui inspire un acte qui n'est pas contraire à son devoir, quoiqu'il le soit aux sollicitations de la passion ou . de l'appétit, ou bien que, sans aucune considération personnelle, il fasse ce qui est juste et honorable par le seul motif que cela est honorable et juste ; dans l'un et l'autre cas il agit raisonnablement, chacun approuve sa conduite et la déclare conforme à la raison.
Ainsi donc , quand nous parlons de la raison comme d'un principe d'action dans la constitution humaine^ nous renfermons dans cette expression le principe de l'honneur et celui de l'intérêt bien entendu; tous deux sont compris sous le mot raison; et c'est au même titre que les actes qui procèdent de l'un, et de l'autre étaient confondus sous le mot officiant en latin , et en grec sous le mot xaflîjxov.
Si nous examinons la notion abstraite de devoir ou $ obligation morale , nous trouverons qu'elle ne représente -ni une qualité de l'acte considéré en lui-même, ni une qua-
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lité de la personne considérée indépendamment de 1 action, mais une certaine relation entre l'action et l'agent.
Quand nous disons qu'un homme doit foire telle chose , le mot doit, qui exprime l'obligation morale, se rapporte d'un côté à la personne, et de l'autre à Faction. Ces deux termes corrélatifs sont essentiels à toute obligation morale; supprimez l'un ou l'autre, l'obligation n'existe plus. En sorte que si nous cherchons la place de l'obligation morale dans les catégories 4'Aristote, nous verrons qu'elle appartient à la catégorie de relation.
Il y a des rapports dont nous avons l'idée la plus claire, sans que nous puissions les définir logiquement. L'égalité et la proportion sont des rapports de quantité que chacun comprend , et que personne ne peut définir.
L'obligation morale est un rapport de cette espèce y également compris de tout le monde, mais trop simple pour admettre une définition logique. Comme tous les rapports possibles, il peut être modifié ou détruit par l'altération de l'un de ses termes.
Il ne sera pas inutile de signaler brièvement les circonstances qui , soit dans l'action , soit dans l'agent, sont nécessaires pour constituer l'obligation morale. L'accord; unanime des hommes sur la nécessité de ces circonstances, prouve qu'ils se font tous du devoir la même idée. - «
L'action doit dépendre de la volonté de la personne obligée et lui appartenir. Nul n'est moralement Qbligé d'avoir ôix pieds de haut , et nul ne l'est à ce qu'un autre agisse d'une certaine manière. Les actions d'autrui ne peuvent m'être imputées : honteuses ou honorables , celui-là seul qui les a faites en est responsable, comme jç suis seul responsable des miennes.
A peine est -il besoin de dire que l'obligation ne peut s'étendre aux actions qui dépassent le pouvoir de la personne obligée.
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Quant à ce qui regarde l'agent, évidemment une chose inanimée ne peut être passible d'aucune obligation. Par- ' 1er d'obligation imposée à une pierre -ou à un arbre, est ' ridicule; un tel langage est en contradiction manifeste avec la notion que tout homme se forme de l'obligation morale.
Il e$t nécessaire que la personne obligée soit douée d'entendement , de volonté , et de quelque degré de puissance active. Non -seulement elle doit être intelligente, mais elle doit posséder les moyens de connaître ses obligations : s'il n'a pas dépendu d'elle de les connaître , elle n'est point obligée.
L'opinion de l'agent en accomplissant l'action détermine la dénomination morale qui convient à celle-ci. S'il a fait une action matériellement bonne sans savoir qu'elle était bonne , ou au nom d'un autre principe queie de-' voir , il n'y a pàs.bonne action de sa part^ il y a mauvaise action de sa part, s'il la croyait mauvaise.
Si, par exemple, vous donnez à un malacte un breuvage .que vous regardez comme un poison, mais qui dans la réalité lui devient salutaire et ïe guérit, moralement vous êtes un homicide et nullement un bienfaiteur.
Ces qualifications morales dfe l'action et de l'agent sont évidentes d'elles-mêmes , et l'unanimité d'opinion qui règne sur ce point, prouve que tous les hommes se forment une notion claire et identique de l'obligation morale.