DU SENS DU DEVOIR
Nous allons maintenant examiner comment nous apprenons à juger de ce qui est bien et de ce qui est mal dans les actions.
La notion abstraite du bien et du mal moral ne nous serait d'aucun usage pour la direction de notre conduite, si nous n'avions pas le pouvoir de l'appliquer aux actions particulières, et de déterminer lesquelles sont bonnes, et lesquelles sont mauvaises moralement.
Quelques philosophes, dont je partage l'opinion, attribuent ce pouvoir à une faculté originelle qu'ils appellent sens moral, faculté morale , conscience. D'autres pensent qu'on peut rendre raison de nos jugements moraux sans les rapporter à un sens ou à une faculté spéciale, et , pour les expliquer d'une autre manière , ils se jettent dans des systèmes fort différents. •
Je n'examinerai point à présent ces différents systèmes, parce que l'opinion contraire me paraît plus conforme à la vérité. Selon moi, notre espèce possède une faculté orn* ginelle en vertu de laquelle, quand nous sommes arrivés à l'âge de raison et de réflexion , non-seulement nous acquérons la notion du bien et du mal en général, mais encore nous reconnaissons que certains actes sont bons et certains autres mauvais.
Bien que le nom de sens moral soit plus fréquemment donné à cette faculté , depuis que les ouvrages de lord
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Shaftesbury et de Hutcheson ont paru , le mot n'est cepen-^ dant point nouveau. Le sensus reèli et honesli est une expression commune chez les anciens, et le sentiment du devoir en est une autre tout aussi vulgaire parmi nous.
Nul doute que la dénomination de sens moral ne soit analogique, et qu'elle n'ait été empruntée aux sens externes ; mais quand on connaît bien les fonctions des sens, cette analogie ne paraît- point chimérique, et je ne vois aucun motif de s'offenser, comme on l'a fait, de cette expression:
Si la dénomination de sens moral a choqué, x c'est que les philosophes ont dégradé les sens , et les ont dépouîl- , lés de la plus importante, de leurs fonctions.
Que! nous disent les philosophes? que tout ce que nos sens nous donnent se réduit à certaines notions que nous ne pourrions .pas acquérir autrement ; qjie par leur moyea nous acquérons des sensations et des idées, mais que par leur moyen nous ne portons aucun jugement. *
Or cette manière de concevoir les sens me paraît complètement fausse, et en contradiction manifeste avec ce que la nature et une réflexion attentive nous en apprennent.
Un homme qui a tout-à-fait perdu le sens de la vue peut conserver la notion très-distincte des diverses couleurs , mais il ne peut plus juger des couleurs dans les cas particuliers , parce qu'il a perdu le sens qui seul nous les fait apprécier. le n'acquiers pas seulement par mes yeux les idées générales de carré et de cercle, je perçois de plus que telle surface est carrée , et telle autre circulaire.
Il en est de même de l'oreille;' je ne. lui dois pas seulement les" idées générales de son , de son fort ou faible , aigu ou grave; avec son secours Je perçois encore et je juge immédiatement que tel son particulier est fort, tel autre faible , tel autre grave ou aigu, et que deux sons simultanés s'accordent ou sont discordants.
Tous ces jugements dérivent des sens : personne n'en doute hormis ceux dont l'esprit a subi le joug des théories philosophiques; ils sont le témoignage immédiat de nos sens ; et la nature nous a constitués de manière que nous sommes forcés de recevoir ce témoignage, par la seule raison qu'il est le témoignage des sens.
En vain les sceptiques s'efforcent-ils d'obscurcir l'évidence des sens par des raisonnements métaphysiques ; quand nous serions incapables de répondre à leurs arguments, nous croirions encore à nos sens, et nous confierions encore à leur témoignage nos plus chers intérêts.
Si ces notions sur les véritables fonctions de nos sens extérieurs sont exactes , notre faculté morale peut , sans impropriété , ce me semble, être appelée sens moral.
Elle est sans doute d'un rang fort supérieur à toute autre faculté de l'ame ; mais entre elle et les sens extérieurs , il y a cette analogie frappante , que les sens Jie nous donnent pas seulement les notions primitives des diverses qualités* des corps, mais qu'ils nous inspirent encore tous les jugements primitifs que nous portons sur les propriétés de tel ou tel corps déterminé , et que pareillement la faculté morale ne nous donne pas seulement les. idées primitives du juste et de l'injuste, du mérite et du démérite, mais qu'elle nous suggère encore tous les jugements particuliers que nous portons sur la justice et l'injustice de telle action, sur le mérite et le démérite de tel ou tel Caractère. >
Le témoignage de notre faculté morale , comme celui 4e nos sens externes , est le témoignage de la nature , et nous avons les mêmes iïiotifs de nous confier à l'un et à Pautre*
Les vérités immédiatement attestées par Jes sens exté-