DU SENS DU DEVOIR
rieurs sont les premiers principes d'après lesquels nous raisonnons sur le monde matériel et d'où nous déduisons toute la connaissance physique ; les vérités immédiatement révélées par la faculté morale sont de même les premiers principes de tous nos raisonnements moraux . et la source d'où découle toute la connaissance morale.
Par raisonnement moral , j'enteuds tout raisonnement qui a pour objet de démontrer que telle action est juste et mérite l'approbation morale, ou bien qu'elle est injuste, ou bien quelle est indifférente, c'est-à-dire, ni bonne ni mauvaise moralement.
Je pense qu'on peut ramener à ces trois types tous les jugements véritablement moraux , toutes les actions humaines étant nécessairement, ou bonnes, ou mauvaises, ou indifférentes sous le point de vue moral.
Je sais que de bons écrivains emploient souvent l'ex- , pression de raisonnement moral dans une acception plus étendue; mais comme le raisonnement que je signale est d'une espèce particulière distincte de toute autre, et qu'il mérite à ce titre une dénomination spéciale, je prendrai la liberté de consacrer uniquement à cet usage celle de raisonnement moral.
Qu'il seit donc bien entendu que le caractère du raisonnement que j'appelle moral est d'aboutir toujours à cette conclusion , qu'une action est bonne, mauvaise , ou indifférente.
Tout raisonnement part de certains principes, et le raisonnement moral n'échappe pas plus à cette loi générale que tout autre. Il faut donc qu'il y ait en morale comme dans toutes les autres sciences , des principes premiers, évidents par eux-mêmes, sur lesquels s'appuient, * et dans lesquels viennent se résoudre çn dernière analyse tous les raisonnements moraux.
On peut déduire synthétiquement de ces principes toutes les règles particulières de la conduite , et y ramené» analytiquement tous les devoirs et toutes les vertus particulières. Mais supprimez ces principes, et vous verrez qu'il est aussi impossible d'établir sans ce ibndement aucune vérité morale, que de bâtir un château dans les nuages.
Un ou deux exemples feront mieux comprendre ma . pensée.
C'est un principe, en morale, que nous ne devons pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît. Supposez un homme qui , dans le silence des passions et dans le calme de la réflexion , n'apercevrait pas la vérité de cette proposition ; je dis que cet homme ne serait pas un agent moral , et qu'on ne pourrait en aucune manière le convaincre par le raisonnement.
Sur quelle base en effet pourriez-vous raisonner avec .un pareil homme ? Vous pourriez peut-être lui persuader qu'il y va de son intérêt d'observer cette règle ; mais ce ne serait pas le convaincre qu'il y va de son devoir. Raisonner de justice avec un homme qui né reconnaît rien de juste ni d'injuste , ou de bienveillance avec celui qui n'aperçoit rien en elle de préférable à la méchanceté, c'eàt parler de sons à un sourd , et de couleurs à un aveugle.
Une question morale qui admet le raisonnement, est celle de savoir, si la nature impose ou n'impose pas à l'homme l'obligation de n'avoir qu'une seule femme.
Pour décider la question , on balance les inconvénients et les avantages qui résultent pour la famille et pour la société en général de la singularité ou de la pluralité des femmes ; et si Ton parvient à démontrer que les avantages sont beaucoup plus grands du côté de la monogamie, on regarde le problème comme résolu.
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Mais supposez un homme qui ne voit pas que son devoir est de consulter le bien de^a société et celui de sa femme et de ses enfants, tout ce raisonnement serait
sur lui sans effet ; et pourquoi? c'est qu'il nierait le principe sur lequel il est fondé.
Supposez encore que, pour défendre la monogamie, on invoquât l'intention de la nature, qui fait naître en même nombre les enfants dfes deux sexes, et qu'on montrât que cette égalité des naissances s'accorde on ne peut mieux atfec la-monogamie, mais nullement avec la polygamie; ce nouvel argument n'aurait encore aucune valeur aux yeux de l'homme qui ne verrait aucune obligation à se conformer aux intentions de la nature.
Ces exemples prouvent avec évidence que tout raisonnement moral repose inévitablement sur une où plusieurs vérités premières , dont l'autorité est immédiatement admise sans le secours du raisonnement par tous les hommes qui ont atteint l'âge de la réflexion.
Il en est de même dans toutes les branches des connaissances humaines qui méritent le nom de sciences. Toute science a ses principes" propres, sur lesquels elle repose tout entière.
Les premiers principes de toute science nous sont immédiatement suggérés par nos facultés ; de là dérive toute leur évidence, et nous ne pouvons avoir d'autre preuve de leur vérité. Seulement la faculté qui les suggère varie d'une science à l'autre.
-if Ainsi , en astronomie et en optique , où l'on a fait de sr . étonnantes découvertes qu'à peine les ignorants peuveutils croire que l'intelligence humaine ait atteint jusque-là, les premiers principes sont des phénomènes exclusivement attestés par ce petit organe qu'on appelle l'œil. Si nous venions à douter de son témoignage, tout
l'édifice de ces deux sciences s'évanouirait comme les visions de la nuit.
Les principes de la musique reposent uniquement sur le témoignage de l'oreille; les principes de la physique , sur les faits attestés par les sens ; les principes des mathématiques, sur les rapports nécessaires des quantités abstraites, sur celui-ci, par exemple, que des quantités égales ajoutées à des quantités égales font des sommes égales, et autres du même genre qui sont immédiatement conçus par l'entendement. .' .
La science de la politique emprunte ses principes à l'expérience que nous avons du caractère et de la conduite de l'homme. Nous le prenons, non pas tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est; et de là nous concluons comment il agira dans des circonstances et des situations données. C'est d'après ces principes que nous raisonnons sur les causes et les effets des différentes formes de gouvernement, des différentes lois, des coutumes et des mœurs des différents peuples. Si l'homme devenait tout à coup un être plus par&it ou plus imparfait , une créature pire ou meilleure qu'il n'est, la politique serait une science à refaire.
Les premiers principes de la morale sont les suggestions immédiates de la faculté morale; ils nous montrent non pas ce' qu'est l'homme, mais ce qu'il doit être. Tout ce qui est ii^médiatement conçu comme juste et honorable dans la conduite humaine, emporte avec soi une obligation morale, et le contraire un démérite et une désapprobation. C'est de ces obligations immédiatement conçues que le raisonnement tire nécessairement toutes les autres.
Celui qui veut juger de la couleur d'un objet doit le placer dans un jour favorable , et lorsqu'il n'y a ni milieu,
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ni objet contigu qui puisse jeter de faux reflet , consulter ses yeux. C'est en vain qu'en cette matière il interrogerait toute au^re faculté.
De même, celui qui veut juger des premiers principes de la morale doit consulter sa conscience ou faculté morale, quand elle est calme et libre de passions , et qu'elle n'est entraînée ni par l'intérêt , ni par l'affection , ni par la mode.
Comme on s'en rapporte au témoignage clair et distinct de ses yeux sur les couleurs et la figure des corps extérieurs, de même on doit s'en rapporter au témoignage clair et désintéressé de sa conscience sur ce qu'on doit faire ou éviter. Dans une foule de cas nous n'apercevons pas avec moins d'évidence le mérite ou le démérite moral par la conscience, que la forme et la couleurpar lesyeux.
Les facultés que nous a données la nature sont les seuls instruments à l'aide desquels nous puissions découvrir la vérité. Il nous est impossible de prouver que ces facultés ne sont pas trompeuses, car il faudrait, pour les juger, que Dieu nous en donnât de nouvelles.; mais loin de former un pareil doute, nous ne pouvons nous soustraire à la nécessité dy croire.
, Tout homme, dans son bon sens , croit à ses yeux , à ses oreilles et à ses autres sens ; il croit à son sens intime, sur les phénomènes qui se passent en lui; à sa mémoire, sur les événements passés; à son entendement, sur les rapports abstraits dès choses; à son goût, siy* ce qui est beau et laid ; et il a le même motif ou plutôt iL est sous la même nécessité de croire aux inspirations claires et désintéressées de sa conscience sur ce qui est juste ou injuste, honorable ou honteux.
Pour me résumer , il y a dans lame une faculté origi-
ï6û ESSAI III. — PART. III.— -CHAPITRE VI.
nelle que nous appelons conscience ou /acuité morale 9 en vertu de laquelle nous acquérons les 'notions de bien et de mal , de mérite et de démérite , de devoir et d'obligation j et toutes les autres notions morales qui sont en nous; et c'est encore par la même faculté que nous connaissons la justice ou l'injustice de telle ou telle action particulière. Les premiers principes de la morale s'ont les suggestions immédiates de cette faculté, et nous avons les mêmes motifs de nous fier à ses décisions qu'à celles de nos sens, et de toutes nos autres facultés naturelles.