DE L* APPROBATION ET DE LA DESAPPROBATION MORALE
Nos jugements moraux1 ne ressemblent point à nos jugements spéculatifs : ceux-ci sont de pures décisions de l'intelligence qu'aucune éinotion n'accompagne; au lieu que, par leur nature, les jugements moraux sont nécessairement suivis d'affections bienveillantes ou malveillantes et d'émotions de plaisir ou de peine que nous allons1 maintenant examiner.1
Nous avons observé que toute action humaine , considérée sous le point de vue .moral , nous paraît bonne, mauvaise , ou indifférente. Quand nous jugeons l'action indifférente, quoique ce jugement soit moral, il ne prô-duit ni affection ni émotion, pas plus qu'un jugement spéculatif.
Mais quand nous approuvons les bonnes actions et désapprouvons les mauvaises ,5 cette approbation et cette
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désapprobation ne renferment pas seulement un jugement moral de l'acte , mais encore une affection bienveillante ou malveillante envers l'agent, et une émotion intérieure de plaisir ou de peine. Occupons-nous d'abord de l'affection.
La moralité dans les personnes mêmes qui nous soqt étrangères et avec lesquelles nous n'avons aucune liaison , ne manque jamais d'exciter en nous quelque degré d'estime mêlée de bienveillance ; c'est un fait qui se renouvelle tous les jours et qu'on ne saurait nier.
Cette estime, que fait naître en nous la moralité d'un homme , diffère absolument des sentiments que peuvent nous inspirer son esprit, sa naissance, sa fortune , ou les liens de famille qui l'unissent à nous.
Quand la moralité n'est pas relevée par l'éclat des talents et des qualités extérieures , elle est comme le diamant lorsqu'il sort de la mine et que la main- de l'ouvrier ne l'a pas encore dégagé de l'enveloppe grossière qui le couvre.
Mais est-elle accompagnée de ces avantages, elle ressemble au diamant lorsqu'il est taillé, poli et enchâssé; il jette alors un éclat qui attire tous les yeux ; et cependant toutes ces circonstances, qui relèvent et font saillir sa beauté, n'ajoutent presque rien à sa valeur réelle.
Non seulement l'estime' et la bienveillance s'attachent à la moralité par un mouvement naturel , mais elles nous paraissent lui être dues légitimement, ctfmme l'immoralité nous semble légitimement mériter la haine et l'indignation
Il n'y a pas , dans l'esprit humain , de jugement plus impératif et plus irrésistible que celui qui nous impose l'estime et le respect comme une dette envers la dignité morale, et les sentiments contraires comme une justice envers la bassesse et l'indignité. Contempler la vertu sans vi. îi -
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éprouver du respect , ou l'immoralité sates rcsse»tir de l'indignation et du dégoût, est à no& yeux le comble de la dépravation. \
Quand c'est en nous-mêmes que nous trouvons la moralité , elle ne perd point ses titres naturels à notre respect. Nous ne pouvons bous défendre de nous estimer un peu pour les qualités que nous estimons profondément dans les autres.
Quand l'estime de nous-mêmes se fonde sur le* avan- J tages extérieurs ou sur les dons de la fortune, elle est orgueil ; quand elle s'appuie sur la vaine supposition d'un mérite que nous n'avons pas , elle est arrogance et présomption. Mais si un homme , sans s'apprécier plus qu'il ne doit, sent en lui cette pureté de cœur et cette droiture de conduite qu'il honore dans les autres, et se rend k luimême la justice de s'estimer, on peut appeler cette estime l'orgueil delà vertu, mais cet' orgueil n'est point coupable; c'est une noble et heureuse disposition , sans laquelle il n'y a point de solide vertu. v
L'homme qui porte en soi un caractère dont il sent le ' prix, se refusera à toute action qui e» serait, indigne. Le langage de son cœur sera comme celui de Job .- « Je garde « ma droiture et ne la laisserai point aller; mon cœur ne « me fera point un reproche tant que je vivrai. »
L'homme de bien se doit à lui-même de défendre sa réputation et de la venger d'injustes imputations; mais il se doit encore plus de rester pur à ses propres yeux. Si son cœur l'absout, il met sa confiance en Dieu , et il lui est plus aisé de supporter les atteintes de la calomnie que fes reproches de sa conscience.
Bien compris, le sentiment de l'honneur, dont on parle tant et qu?on applique souvent si ma), n'est antre chose que lie mépris de l'honnête homme pour toute
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action déshonorante, dût «elle n'être jamais connue ni soupçonnée.
L'honnête homme craint, moins l'imputation du vice que le vice lui-même; la calomnie peut Compromettre sa réputation; mais une mauvaise action fait à sa conscience une blessure plus difficile à guérir et plus douloureuse à endurer.
Passons aux affections qui se produisent en nous, quand nous désapprouvons la conduite d'autrui ou la notre.
Toute action , désapprouvée par nous dans la conduite d'un homme, affaiblit l'estime que nous lui portons; mais il est des fautes brillantes , formées d'un mélange de bien et de mal, qui peuvent avoir un aspect différent selon le côté par lequel on les envisage.
Quand ces fautes sont celles de nos amis, et à plus forte raison quand elles sont les nôtres , nous sommes portés à les voir sous le jour le plus favorable ; c'est le contraire , si elles sont le fait des personnes que nous n'aimons pas.
Cette partialité qui ne nous montre les choses que sous le meilleur ou 1e plus mauvais côté, est la principale cause de nos faux jugements sur le caractère d'autrui et de nos illusions sur le nôtre.
Mais quand nous analysons ces actions Complexes, et et que nous examinons à part les éléments opposées qu'elles renferment, toute illusion se dissipe ; les mauvais éléments affaiblissent notre estime, les bons la fortifient, et ceux-là peuvent changer l'amour en indifférence, l'indifférence en mépris, et le mépris en haine et en horreur.
Si c'est en lui-même que l'homme aperçoit l nnmora* lité , il se sent abaissé dans sa propre estime; son esprit est humilié par cette découverte , sa contenance en est abattue; il se punirait de son action, si le châtiment pouvait en effacer la tache. Ainsi , la mauvaise conduite nous
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donne un sentiment intime de honte et d'indignité, comme la bonne conduite un sentiment de dignité et d'orgueil ; et il en serait de même, quand le coupable pourrait cacher sa faute aux regards du monde entier.
Considérons maintenant les émotions de plaisir ou de peine qui naissent de l'approbation ou de la désapprb» bation morale.
Un'existe pas d'affection qui ne soit accompagnée d'une émotion agréable ou désagréable ; nous l'avons déjà répété bien des fois, toute affection bienveillante cause du plaisir , et toute affection malveillante de la peine , à quelque degré.
Quand notre intelligence s'arrête sur un noble caractère, même dans les pages muettes de l'histoire ou du roman, cette contemplation nous cause comme celle de la beauté une douce et vive émotion ; elle échauffe notre cœur etsembre animer tout notre être. Semblable aux rayons du soleil, une belle ame vivifie la face du monde et répand sur tout ce qui l'environne la chaleur et la clarté.
Nous éprouvons de la sympathie pour tous les hommes dont le caractère a de la noblesse et de la dignité. Nous nous réjouissons de leur bonheur; nous nous affligeons de leurs disgrâces ; il semble même que nous recueillions quelques étincelles du feu céleste qui les anime, et que nous sentions se répandre en nous la température de leur grande ame.
Cette sympathie est l'effet naturel du jugement que nous portons sur leurs actions , et de l'approbation et de l'estime qu'elle méritent; car une sympathie réelle est toujours la conséquence de quelque affection bienveillante, telles que l'estime, l'amour, là compassion ou l'humanité.
Si la personne qui est l'objet de notre approbation-
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nous est unie s par les tiens de l'habitude, de l'amitié ou du sang, cette circonstance augmente le plaisir que nous, fait éprouver sa conduite ; il semble que nous ayons un droit de propriété sur son mérite, et, nous sommer disposés à nous en prévaloir. Ici la sympathie naturelle est exaltée par le lien social , qui a la propriété de lui donner de nouvelles forces. '
Mais c'est surtout quand l'approbation tombe sur nos propres actions, que ce plaisir est à son comble. L'Écriture l'appelle alors le témoignage d'une bonne conscience; -et non seulement le saint Livre , mais les écrits de tous les moralistes de toutes les sectes et de tous les âges, se sont accordés à proclamer ce témoignage, la plus pure, la plus noble, et la plus délicieuse de toutes les joies humaines.
Assurément, s'il était une jouissance particulière dans laquelle on dût concentrer ce souverain bien, si long-temps «cherché par les philosophes , il faudrait donner la préférence à ce plaisir pu,r que nous donnent une conscience sans reproche et la volonté continuelle de bien remplir les devoirs qui nous sont imposés. Aucune autre n'est plus élevée, plus exquise , plus solide , plus durable; aucune n'est plus complètement en notre puissance, ni mieux à l'épreuve des atteintes du temps et des chances de la fortune.
Quant aux émotions qui suivent la désapprobation , U est certain que le vice nous déplaît comme la laideur et la difformité, et qu'il nous cause le même dégoût.
«S'il se rencontre dans l'un de nos proches , nous en éprouvons une peine amère. Nous rougissons des plus petites fautes de ceux qui nous touchent , et nous, nous sentons, en quelque sorte, déshonorés par leur conduite.
Mais s'ils se signalent par ua haut degré de dépravation , nous en sommes profondément mortifiés et humiliés. La souffrance sympathique que nous éprouvons alors
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rassemble à celle du crime , bien que nous ne soyons pas coupables. Les liens qui nous unissent à eux font notre confusion; nous voudrions pouvoir les renier; nous dé* sjrerions les chasser de notre cœur, les effacer de notre mémoire.
Toutefois le temps finit par adoucir la douleur que nous cause l'inconduite de nos proches et de nos amis, quand notre conscience nous atteste que nous n'avons aucune part à leurs fautes.
En soumettant notre constitution à ces angoisses sympathiques , Dieu a voulu que nous fussions aussi profondément intéressés à la bonne conduite de nos amis qu'à leur prospérité, et qu'ainsi les nœuds de l'amitié, ceux de fauiille, et tous les liens sociaux devinssent autant de moyens . pour la vertu et d'entraves pour le vice.
Combien ne voit-on pas de parents immoraux éprouver une affliction profonde , lorsqu'ils voient leurs enfants ' s'engager dans la carrière où ils ont marché les premiers, et dont leur exemple leur' a peut-être ouvert la route?
Mai$ si l'immoralité nous est pénible dans les personnes qui nous intéressent , elle nous afflige plus douloureusement encore lorsque nous la sentons en nous ; le mat qu'elle nous fait alors a un nom dans toutes les langues : /c'est ce qu'on appelle le remords dans la nôtre.
Lies écrivains sacrés et profanes de tous les temps et de toutes les opinions , et les Epicuriens eux-mêmes , ont décrit le remords sous de si vives couleurs que je n'entreprendrai pas, après eux, d'en retracer les tourments.
C'est à cause de son amertume que les méchants prennent tant de peine pour s'en délivrer, et pour se déguiser autant que possible à eux - mêmes la dépravation de leur conduite. De là tous les artifices par lesquels ils s'efforcent de colorer leurs crimes et d'en laver la souil-
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lure. De là les différentes cérémonies expiatoires que la superstition a inventées pour soulager la conscience du criminel , et donner quelque rafraîchissement au feu qui le brûle. Delà aussi les efforts des hommes immoraux pour exceller dans quelque talent aimable, qui puisse faire une sorte de contrepoids à leurs vices et dans l'opinion d'autrui et à leurs propres yeux.
\ Car personne ne peut supporter la pensée d'être absolument dépourvu de tout mérite. L'homme qui aurait une telle conviction se prendrait en haine , maudirait la lumière du jour, et, s'il pouvait, fuirait la vie.
Je me suis efforcé de décrire les opérations naturelles de ce principe d'action, que nous appelons sens moral, faculté, morale , conscience. Tout ce que nous savons de «nos facultés nous est révélé par leurs opérations. C'est par la conscience que nous saisissons ces opérations jen nous-mêmes; des signes extérieurs nous les font connaître dans autrui. Or, les opérations de la faculté morale paraissent être, i° le jugement en dernier ressort de ce qui est bien , de ce qui est mal , et de Ce qui est indifférent dans la conduite d'un agent moral; 2° l'approbation du bien et la désapprobation du mal, en conséquence de ce jugement; 3° enfin, les émotions de plaisir ou de peine qu'excitent les actions jugées bonnes ou mauvaises.
Le Très-Haut , qui nous a donné des yeux pour discerner ce qui.peut être utile ou nuisible à notre vie physique , nous a aussi fait don de cette lumière intérieure pour diriger notre conduite morale.
Cette conduite étant l'affaire de chacun , les connaissances nécessaires pour la diriger devaient être à la portée de tous.
Épicure a fait des raisonnements subtils et ingénieux pour montrer que l'intérêt bien entendu nous condui-
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sait à la pratique de la tempérance , de la justice et de l'humanité. Mais la masse du genre humain n'est pas capable de suivre une longue série de déductions délicates. Les passions [ont une voix bruyante, qui couvre la voix calme et posée de la raison.
Dans les conjonctures les plus ordinaires et les plus importantes de la vie, la conscience commande et défend avec plus d'autorité, et sans l'intervention du raisonnement. Sa voix est entendue de tous les hommes et ne saurait être impunément méprisée.
Une conscience coupable met l'homme en hostilité avec soi-niême. Il sent qu'il est ce qu'il ne devrait pas être; il se trouve déchu de sa dignité naturelle et voit qu'il a vendu à vil prix tout ce qui lui donnait de la valeur; il a conscience de son démérite et ne peut bannir de son cœur la crainte du châtiment.
Toujours , au contraire , l'obéissance aux ordres sacrés de la conscience reçoit une récompense immédiate, et proportionnée au sacrifice qu'elle a coûtée.
L'homme qui oppose une noble résistance à la violence des, tentations et qui garde sa pureté , est l'être le plus heureux qui soit sur lg. terre. Plus la lutte est grande, plus sa gloire est douce; le sentiment de son innocence fortifie son cœur et reluit sur son visage; les tempêtes peuveut se déchaîner et les vagues mugir, soutenu par sa bonne conscience et sûr de l'approbation de Dieu, il reste inébranlable comme le rocher au milieu des flots.
Ajoutons une vérité que chacun lit dans son cœur, c'est que l'homme qui fait son devoir, à ce seul titre qu'il est beau et qu'il est juste de le faire, agit d'après un principe plus noble, et avec un contentement intérieur plus complet que celui qui n'obéit en s'y soumettant qu'à l'espérance d'une récompense présente ou à venir.