‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 38 sur 81 · CHAPITRE Vlfl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlfl

Je terminerai cet Essai par quelques observations sur la conscience, qui contribueront peut-être à donner une idée plus exacte de cette faculté de notre esprit.

I. Comme toutes nos facultés, elle se développe par degrés, et sa vigueur naturelle peut être considérablement augmentée par une culture convenable.

Toutes les facultés humaines ont leur enfance et leur maturité.

Les facultés qui nous sont communes avec les bêtes apparaissent les premières , et se développent avec le plus de rapidité. Dans le premier période de la vie , les enfants sont également incapables de distinguer le bien du mal dans la conduite humaine, et de discerner le vrai du faux dans la science. Ce n'est que par des degrés insensibles que se forme leur jugement en matière de conduite et en matière de vérité. Cette faculté croît comme la plante , à l'aide du temps et de la culture.

Dans le développement des végétaux , la feuille apparaît d'abord, puis la fleur, puis le fruit; la dernière de ces trois productions est en même temps la plus importante, et les deux autres ne servent qu'à la préparer. Elles se succèdent l'une à l'autre dans un ordre régulier; l'humidité, la chaleur, l'air et un abri convenable sont les conditions de ce développement^ la culture peut le hâter. Favorisés par le sol, la température et les soins de l'homme, quelques individus d'une famille peuvent parvenir à

une plus grande perfection; mais ni la culture, ni le sol , ni le climat ne peuvent faire que les ronces se chargent de figues ,* ou l'épine de raisins.

On observe une progression semblable dans le développement des facultés de l'esprit : car, du plus petit au plus grand, il existe une merveilleuse analogie entre les ouvrages de Dieu.

Les facultés de l'homme se développent dans un ordre régulier déterminé par le Créateur. Ce développement peut être précipité ou retardé, favorisé ou perverti par l'éducation , l'instruction , l'exemple , la pratique , et le genre de société au milieu duquel il s'opère. L'action de toutes ces causes peut lui être utile ou funeste , comme celle du sol et de la culture au développement de la plante.

Mais quelle que soit leur puissance, elles ne sauraient exciter en nous de nouvelles facultés; nous n'en aurons jamais d'autres que celles que Dieu nous a données. Ainsi les facultés qui se retrouvent dans tous les hommes, quelle que soit l'éducation qu'ils aient reçue et les effets bons - ou mauvais qu'elle ait produits, ces facultés viennent de Dieu; l'action des causes secondaires n'est pour rien dans leur existence.

Au nombre de ces facultés il faut ranger la conscience ou la faculté de distinguer le bien du mal; car tous les hommes > arrivés à l'âge de la raison, quel que soit leur pays et quelle qu'ait été leur éducation , la possèdent.

La main de Dieu jette, pour ainsi dire, dans notre ame la semence du discernement moral; quand la raison est venue, ce germe se développe : la plante est faible d'abord, et la main peut aisément la détourner de sa direction naturelle; aussi les progrès de la conscience dépendent-ils beaucoup de la culture qu'on lui donne, et de la discipline à laquelle on la soumet.

Il eu est de même de la faculté de raisonner , à laquelle personne ne conteste le titre de faculté primitive et originelle de notre esprit. Elle ne se montre pas dans l'enfance; elle «lève plus tard, si Ton peut ainsi parler, et croît insensiblement avec l'homme lui-même. Néanmoins son développement dépend si fort de la culture qu'on lui donne et de l'exercice qu'on lui fait prendre , que nous voyons une foule d'individus et même des tribus tout en* tières chez lesquels on a peine à l'apercevoir.

Il serait souverainement absurde de conclure des erreurs et de l'ignorance humaine, qu'il n'y a point de vérité , ou que l'homme n'a pas la faculté de la connaître et de la discerner de l'erreur»

Il en est de même du discernement moral : la faculté de distinguer ce que nous devons faire de ce que nous ne devons pas faire, n'est pas si infaillible de sa nature, que nous soyons à l'abri -de toute méprise sur ce qui est notre devoir.

En matière de conduite comme en matière de spéculation, nous pouvons être égarés par les préjugés de l'éducation ou par les lumières trompeuses d'une fausse science; mais en matière de conduite, nous avons de

, plus à nous défendre des impulsions de l'appétit, des conseils intéressés de la passion , de la contagion des mauvais-exemples , et de l'ascendant presque irrésistible de la coutume.

Ainsi, de ce que l'homme a naturellement la faculté de distinguer le bien du mal, il ne s'ensuit pas que l'instruction lui soit inutile, ni que sa conscience puisse se passer de culture, ni qu'il doive se fier aux suggestions de son esprit et s'abandonner aveuglément aux opinions qu'il trouve enracinées dans son intelligence.

Que penserions-nous d'un homme qui, parce qu'il a

reçu de la nature la faculté de mouvoir ses membres, eu conclurait qu'il n'a pas besoin de leçons pour danser, nager, monter à cheval, ou faire des armes? et pourtant tous ces exercices s'accomplissent jpar>le moyen de cette faculté naturelle; il n'en est pas moins vrai toutefois que nous* danserions fort mal , si nous n'avions pas appris à danser, et qu'une longue pratique ne nous eût pas rendu cet art familier.

Que penserions-nous d'un homme qui, sous le prétexte que la nature nous a donné la faculté de distinguer le vrai du faux, prétendrait qu'il n'a pas besoin d'apprendre les mathématiques, la philosophie naturelle, et les autres sciences? et cependant c'est par cette faculté seule que toutes les découvertes qui ont successivement enrichi ces sciences ont été faites, et par elle seule encore que nous distinguons les vérités qu'elles contiennent; mais l'entendement abandonné à lui-même, privé du secours de renseignement, de la pratique, de l'habitude, se trouverait fort en peine de découvrir son chemin en pareilles matières, comme on peut1 le voir chez les personnes qui ne les ont pas étudiées.

Il en est de même de la faculté de distinguer le bien du mal : comme toutes nos facultés naturelles, elle a besoin d'être développée par l'éducation, l'exercice et l'habitude. Il est des personnes, comme le dit l'Écriture, dont les sens ont appris à discerner le bien et le mal ; grâce à cet apprentissage, leur vue est plus prompte et plus pénétrante, et leurs jugemens moraux sont plus certains que ceux des autres hommes.

Celui qui néglige les moyens de connaître mieux son devoir, peut s'égarer sans cesser d'être docile aux lumières de sa raison. Il n'est pas coupable d'agir selon les inw pulsions de sou jugement; mais il Test d'avoir négligé les moyens de l'éclairer.

11 y a des vérités spéculatives et morales, que ne découvrirait jamais un homme abandonné à ses propres lumières, qui cependant le frappent d'une vive conviction lorsqu'on les lui expose avec clarté. Ce n'est pas sur la foi du maître qu'il les adopte, mais sur leur propre évidence; souvent même il s'étonne d'avoir été assez aveugle' pour ne point les apercevoir.

Il en est de la vérité, dans ce cas, comme d'un fils éloigné depuis long - temps de la maison paternelle et qu'on supposait mort; lorsqu'il reparaît après un grand nombre d'années, d'abord on ne le reconnaît pas; mais à peine s'est-il déclaré , que mille circonstances le rappellent à la mémoire de son père et découvrent à celui-ci non seulement que c'est bien là le fils qu'il avait perdu , mais encore qu'il est impossible que ce ne soit pas lui.

Il y a entre l'intelligence humaine et la vérité une sympathie qui n'existe pas entre cette même intelligence et l'erreur. Une sympathie semblable existe pareillement entre les âmes pures et les principes éternels de la vertu. Mettez ces principes en lumière, l'ame retrouve cette sympathie qui sommeillait; et dès lors leur autorité sainte et leur légitimité indélébile se manifestent à l'intelligence de l'homme, et se font sentir à son cœur. C'est ce phénomène sans doute, qui fit croire à Platon que les connaissances que nous acquérons danscette vie ne sont que des réminiscences des idées que nous avons eues dans un état primitif.

Il se peut qu'un homme né et élevé parmi les sauvages, se plaise à poursuivre sa vengeance avec une inflexible* cruauté, et jusqu'à la taort de son ennemi; il se peut même que sa conscience ne condamne pas ce féroce ressentiment. ,

Supposons, cependant, qu'il ait l'ame droite et pure,

et qu'une fois sa passion calmée où développe sous ses yeux les principes de clémence, de générosité et de pardon des injures, dont le divin auteur de notre religion a donné tout à la fois le précepte et l'exemple ; pense~t-on qu'il persiste dans son aveuglement, et qu'il ne finisse pas par reconnaître qu'il est plus noble de se vaincre soimême et de dompter sa* passion, que de poursuivre impitoyablement la perte de son ennemi ? Il comprendra , n'en doutons pas , que se faire un ami d'un ennemi et rendre le bien pour le mal est la plus belle des victoires, et qu'on trouve à la remporter une jouissance élevée, auprès de laquelle le sauvage plaisir de la vengeance n'est qu'une ombre; il comprendra que sa conduite n'a pas été celle que doit tenir un l^mme envers ses frères, mais celle que tient une bête féroce envers sa proie ; le secret de la discorde qui régnait dans son ame lui sera révélé , et il saura par quel art sublime il peut mettre en harmonie les différentes parties de sa nature.

Celui-là méconnaît son propre cœur et la condition de l'homme sur cette terre, qui ne voit pas qu'aucun des moyens que la Providence a mis à sa disposition pour éclairer sa conscience n'est superflu et ne doit être né-

IL La conscience est une faculté particulière à l'homme. Nous n'en apercevons aucun vestige dans les animaux. Elle est une des prérogatives qui nous placent au-dessus d'eux.

Entre les animaux et nous il y a des facultés communes. Ils voient , ils entendent, ils touchent * Us perçoivent les odeurs et les saveurs ; ils ont leurs plaisirs et leurs peines, leurs appétits et leurs instincts ; ils aiment leur progéniture , et quelques-uns le troupeau dont ils sont membres ; les chieam s'attachent à leurs maîtres,. et ma-

OBSERVATIONS CONCERNANT LA CONSCIENCE. ϫj5

nifestent à leur égard tous les signes d'une Vive sympathie.

Nous remarquons également dans les animaux le ressentiment et l'émulation, l'orgueil et la honte; quelquesuns peutent être dressés par l'habitude, les récompenses et les punitions, à beaucoup d actes utiles à l'homme.

Tout cela est incontestable, et si le discernement moral pouvait se résoudre dans l'un de ces principes ou dans la combinaison de plusieurs, il s'ensuivrait que certains animaux sont des agents moraux , et qu'on a le droit de les rendre responsables de leur conduite.

Mais le sens commun se révolte contre cette conclusion , et l'homme qui accuserait sérieusement son chien de quelque crime, se couvrirait de ridicule. Les animaux font des actions qui leur sont préjudiciables ainsi qu'à nous ; ils peuvent avoir des défauts ou des habitudes acquises qui les déterminent à faire ces actions; c'est I3 tout ce que nous entendons quand nous disons qu'ils sont vicieux.

Quant à l'immoralité, il ne peuvent y atteindre non plus qu'à la vertuu. Us sont incapables de se gouverner ; et lorsqu'ils obéissent à la passion ou à l'habitude dont l'impulsion est actuellement la plus forte, ils agissent en vertu de la constitution que Dieu leur a donnée, et l'on ne peut exiger d'eux davantage.

Ils ne peuvent s'imposer une règle souveraine, dont l'autorité doive triompher des exigences de l'appétit et de l'impétueuse ardeur des passions. L'idée même d'une règle pareille et de l'obligation qui. s'y attache,, paraît absolument étrangère à leur intelligence.

Us ne savent ni ce que c'est qu'une promesse, ni ce que c'est qu'un contrat; il est impossible de traiter avec eus; ils ne peuvent ni affirmer, ni nier, ni se résoudre, ni en-

176 , essai ni. — paat. m. — chapitre viii.

gager leur foi. Si la nature les avait rendus capables de ces opérations, leurs mouvements et leurs actes en laisseraient échapper quelques indices.

Jamais les animaux les plus sagaces n'ont inventé une langue; jamais ils n'ont pu comprendre celle des hommes ; ils n'ont élevé1 aucun système de gouvernement; ils n'ont transmis aucune découverte k leur postérité.

Ces faits , et beaucoup d'autres non moins saillants , prouvent que ce n'est point à l'aventure et par pure présomption , que l'espèce humaine a toujours considéré les animaux comme des êtres d'une nature inférieure, destitués des nobles facultés que Dieu nous a données , et particulièrement de celle qui fait de l'homme un agent moral et responsable.

III. L'intention évidente de la nature, en mettant en nous la faculté de conscience, a été de nous donner un guide qui dirigeât notre conduite aussitôt que nous aurions atteint l'âge de raison.

C'est la nature d'une chose qui nous révèle sa destination; et souvent cette découverte est immédiate.

Quiconque connaît le mécanisme d'une montre sait, à n'en pouvoir douter, qu elle est faite pour mesurer le temps. Il suffit également de connaître la structure de l'œil et les propriétés de la lumière, pour être convaincu que l'œil est fait pour voir.

Dans le corps humain, la destination d'une foule d'organes est si évidente qu'on ne saurait la mettre en question sans absurdité. Qui oserait douter que les muscles ne soient faits pour mouvoir les parties auxquelles ils sont attachés ; la plupart des os , pour supporter le corps , comme la charpente le bâtiment , et quelques-uns, pour protéger les organes qu'ils entourent?

Lorsque nous considérons la constitution de l'esprit,

OBSERVATIONS CONCERNANT LA CONSCIENCE. îyj

la destination de ses différentes facultés ne se révèle pas avec moins d'évidence. N'est-il pas clair que la perception des différentes qualités des corps , qui peuvent nous être utiles ou nuisibles , est l'objet des sens ; la conservation des connaissances acquises , celui de la mémoire ; la distinction du vrai et du faux, celui du jugement et de l'entendement?

Il en est de même des appétits de la faim et de la soif, de l'affection des parents pour leurs enfants, de la docilité et de la crédulité naturelle de ceux*-ci , de la pitié et de la sympathie pour l'infortune, de l'attachement du voisin pour le voisin , d'un membre d'une société pour l'autre-, de tous pour les lois qui gouvernent leur pays. Tous ces éléments de notre constitution manifestent si clairement leur destination qu'il faudrait être aveugle pour ne point l'apercevoir. Il n'est pas jusqu'au ressentiment et à la colère qui ne nous apparaissent comme une sorte d'armure défensive, destinée à prévenir l'injure par la crainte , ou à nous préserver de ses effets par la promptitude avec laquelle elle les repousse.

C'est donc une vérité générale , et que l'observation de toqtes nos facultés actives et intellectuelles confirmé également, que la fin pour laquelle Dieu nous les a données est en quelque sorte écrite dans la nature spéciale de chacune.

Aucune ne témoigne aussi haut de cette vérité que la conscience : ce qu'elle fait manifeste ce qu'elle doit faire* Et que fait-elle? elle nous montre ce qui est bien, ce qui est mal, et ce qui est indifférent dans la conduite humaine.

Avant que l'action soit accomplie, elle la juge; car il est rare que nous agissions assez brusquement pour que% nous ne voyions pas si ce que nous allons faire est bien

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