VI
fj8 ESSAI III. PART. III. CHAPITRE VIII. '
ou mal , ou n'est ni l'un ni l'autre. La conscience est comme l'œil; naturellement ses regards se portent en avant, quoiqu'ils puissent se tourner en arrière.
Croire avec quelques philosophes que l'objet dé la conscience est de revenir sur nos actions passées et de les approuver ou désapprouver, ou croire que l'objet de la vue est de regarder la route que nous venons de parcourir et déjuger si elle est unie ou raboteuse , c'est la même chose. Dans les deux cas, on suppose que la faculté recherche après l'action ce qui n'a. pu lui échapper avant l'action.
La conscience impose des bornes à chaque appétit, à chaque affection , à chaque passion ; elle dit à chacun de ces principes : Tu irak jusque-là, mais pas plus loin.
Nous pouvons transgresser ses ordres, mais nous ne le pouvons innocemment ni impunément.
Nous nous condamnons nous-mêmes, ou, comme dit l'Écriture, notre cœur nous condamne, quand nous violons les règles du bien et du mal que la conscience nous impose.
D'autres principes d'action peuvent avoir plus de force , mais celui-là seul a de l'autorité. Ses sentences nous font coupables à nos yeux , coupables à ceux de Dieu , quelle que. soit l'apposition qu'essaient d'y mettre les autres principes.
Il est donc évident que & conscience tient de la nature elle-même le droit de diriger et de déterminer notre conduite, de nous mettre en jugement, de nous absoudre, de nous condamner, et même de nous punir; autorité immense et qui n'appartient à aucun autre principe de notre constitution.
Elle est la lumière que Dieu a mise en nous pour guider nos pas. Les autres principes peuvent nous pousser et
nous contraindre; la conscience seule nous autorise. Elle a sur eux tous droit de contrôle, aucun ne l'a sur elle. S'ils l'usurpent , c'est un renversement illégitime de l'ordre naturel.
Cette suprématie de la conscience n'est point à nos yeux une vérité contestable qui demande des preuves ; elle est évidente de soi-même; car elle est identique à celle-ci : que l'homme doit dans tous les cas faire son de* voir, et que celui-là seul est parfait qui l'accomplit dans tous les cas.
Tel était aussi l'idéal de la perfection pour les Stoïciens; tel fut le but qu'ils assignèrent à la vie humaine dans leurs célèbres écrits. Le sage était à leurs yeux celui qui subordonnait à la recherche de Y honnête tous les autres principes d'action.
Sans doute le sage des Stoïciens est aussi introuvable que le parfait orateur; c'est un caractère idéal et qui surpasse les forces de la nature humaine. Cependant jamais plus noble type de l'homme vertueux ne fut offert au monde payen; et en s'efforçant de l'égaler, quelques-uns des Stoïciens sont devenus l'ornement de l'espèce humaine.
IV. La conscience est tout à la fois une faculté active et une faculté intellectuelle de l'esprit.
Elle est active, en ce qu'elle intervient plus ou moins dans toute action vertueuse. D'autres principes, peuvent concourir et pousser au même acte ; mais nul acte n'est moralement bon , si le principe moral n'a contribué à la déterminer. Un homme qui ne se soucie point de la justice, peut, pour éviter la faillite ou la prison, être très exact à remplir ses engagements; mais il n'y a point de vertu dans cette conduite, bien qu'elle soit conforme aux lois de l'équité.
l8o ESSAI III. PART. III. CHAPITRE VIII.
Dans beaucoup de circonstances le principe moral est combattu par quelques-uns des principes animaux. L'appétit et la passion peuvent nous pousser à des actes que nous savons injustes. En pareil cas le principe moral doit toujours prévaloir, et plus sa victoire est pénible, plus elle est glorieuse^
D'autres fois le principe moral agit seul dans la détermination : aucun principe ne le combat ; aucun ne le seconde. C'est ce qui arrive,. par exemple, lorsqu'un arbitre juge une contestation entre deux personnes qui lui sont parfaitement indifférentes.
Ainsi la conscience en tant que principe actif, tantôt concourt avec d'autres principes, tantôt est obligée de les combattre, et tantôt enfin préside seule à la détermination.
J'ai déjà essayé de montrer que l'intérêt bien entendu n'est pas seulement un principe rationnel d'action , mais encore un principe régulateur auquel tous les principes animaux sont subordonnés. Il y a donc en nous deux principes régulateurs, la vue de ce qui est utile et la vue de ce qui est bien , l'intérêt bien entendu et le devoir. Supposons maintenant que ces deux principes souverains viennent à se contredire, auquel des deux l'homme doitil obéir?
Des personnes respectables ont soutenu que tout motif intéressé était illégitime et devait être banni de nos délibérations; que nous devions aimer la vertu pour elle seule, et la préférer encore, quahdelle devrait être suivie d'un malheur éternel.
Cette opinion exagérée a été celle de quelques Mystiques qui l'qnt peut-être adoptée par opposition à la doctrine non moins erronée des Scholastiques du moyen âge, qui prétendaient que l'intérêt personnel était le seul motif de nos actions, et que la vertu tirait son prix du
OBSERVATIONS CONCERNANT LA CONSCIENCE. l8l
bonheur qu'elle donne en ce monde et qu'elle mérite dans l'autre.
Des notions plus justes de la nature humaine font évanouir ces deux systèmes également exagérés.
D'une part, l'amour désintéressé de \£ vertu est indu-r bitablement le principe le plus noble qui soit en nous : il ne doit jamais fléchir devant aucun autre.
D'une autre part, Dieu n'a point mis en nous des principes mauvais; il n'en est aucun qui méritât d'être supprimé, à supposer que cette suppression fût en notre pouvoir.
Tous sont utiles, tous sont nécessaires dans l'état actuel. La perfection ne consiste pas à les abolir, mais à les contenir dans les bonnes légitimes, et dans la. dépendance des principes régulateurs.
Quant à l'hypothèse d'une contradiction possible entre les principes régulateurs , c'est-à-dire entre l'intérêt bien entendu et le devoir, elle est purement imaginaire: une telle contradiction est impossible.
S'il est vrai que le monde soit gouverné par un Dieu sage et bon , il est impossible que l'on compromette son bonheur en accomplissant son devoir. Quiconque croit' en Dieu peut donc faire £on devoir en toute assurance , et laisser à la Providence divine le soin de son bonheur. La raison nous dit que la meilleure manière d'assurer l'un est de ne songer qu'à l'autre.
Reste le cas d'un homme qui ne croirait pas en Dieu , et qui, par une erreur de jugement non moins funeste , croirait de plus, que la pratique de la vertu est contraire au bonheur. Lord Shaftesbury l'a dit, sa situation serait sans remède; il lui serait impossible d'agir, sans se mettre en opposition avec l'un des principes régulateurs de sa constitution; il faudrait toujours qu'il sacrifiât ou le bon
l8î ESSAI III. PART. IH. — CHAPITRE Vflf.
heur à la vertu, ou la vertu au bonheur; et il ne pourrait échapper à la malheureuse alternative d'être à ses propres yeux , ou un fou , ou un misérable.
Rien ne montre mieux la liaison qui existe entre le& principes de la morale et ceux âe la religion naturelle ; rien ne prouve mieux combiçn ces derniers sont nécessaires pour rassurer l'honnête , homme et le sauver de la crainte de jouer le rôle d'une dupe en accomplissant la règle du devoir.
Aussi Shaftesbury conclut-il de là, dans le plus sérieux de ses ouvrages : que la vertu est incomplète sans la piété. En effet, sans la piété la vertu perd son plus brillant modèle, son plus noble objet, son plus ferme
fondement.
Je terminerai en observant que la conscience est une faculté intellectuelle, aussi bien qu'une faculté active.
En effet , c'est par elle seule que nous acquérons l'idée du bien el du mal dans les actions humaines; idée féconde, puisqu'elle embrasse non seulement tous les degrés , mais encore toutes les espèces du bien et du mal. On distingue en effet plusieurs espèces de bien et de mal. La justice et l'injustice, la reconnaissance et l'ingratitude, la bienveillance et la malice, la prudence et la folie, la magnanimité et la bassesse , la décence et l'indécence , sont autant d'espèces différentes d'un même genre, autant d'objets différents d'une approbation et d'una désapprobation morale plus ou moins énergique .
La conception de tous ces faits, moraux dérive de la conscience. Cette faculté va plus loin, elle les compare, et nous fait apercevoir les rapports également moraux qui existent entre eux. Si nous savons que l'injustice est plus blâmable que la justice n'est louable , et qu'il en est de même de l'ingratitude et delà reconnaissance; si nous savons
OBSERVATIONS CONCERNANT LA CONSCIENCE. l83
que toutes les fois que la justice et la reconnaissance sont en opposition, c'est la première qui doit l'emporter, et que la générosité doit céder le pas à l'une et à l'autre , c'est à la conscience que nous le de von s.
Elle discerne immédiatement une foule de rapports semblables entre les différentes qualités morales; il suffit, pour s'en convaincre , de consulter son propre cœur.
Les inspirations de cette faculté sont les premiers principes sur lesquels reposent tous les raisonnements de la morale, du droit naturel et du droit des gens, tous ceux qui ont pour objet les devoirs de la religion naturelle et le gouvernement moral de la divinité*
Ainsi donc, delà conscience dérivent, comme de leur source, et une foule de notions primitives de notre esprit, et les premiers principes de plusieurs branches im-r portantes de la connaissance humaine. Elle est donc une faculté intellectuelle , aussi bien qu'une faculté active de notre constitution.
V*t^«-'*'«f* V*^%.^^%^^k*^<**^>* «V««%\W*««%««%.V%««««V«'\W»V»%«^W«%«%«V«l%Wk