DES NOTIONS DJE LIBERTÉ ET PE NÉCESSITÉ MORALE
Par la liberté d'un agent moral, j'entends le pouvoir qu'il exerce sur les déterminations de sa volonté.
Si en faisant une action , l'agent avait le pouvoir de la vouloir ou de ne pas la vouloir , il a été libre dans cette action; mais si toutes les fois qu'il agit volontairement, la /détermination de sa volonté est la conséquence nécessaire de quelque chose d'involontaire dans l'état de son esprit ou de quelque circonstance extérieure, il n'est point libre ; il ne possède pas ce que j'appelle la liberté d'un agent moral ; il est l'esclave de la nécessité.
La liberté suppose dans l'agent l'intelligence et la volonté. Car, d'une part, la liberté ne s'exerce que sur les déterminations de la volonté; et, d'une autre part, il ne peut y avoir volonté sans le degré d'intelligence nécessaire pour concevoir ce que l'on veut.
Non seulement la liberté d'un agent moral implique la conception de ce qu'il veut , elle implique de plu$ quelque degré de jugement pratique ou de raison.
Car , s'il n'avait pas le jugement nécessaire pour aper-
l86 ESSAI ÏV. —^CHAPITRE I.
cevoir qu'une détermination est en elle-même ou par ses conséquences préférable à une autre, quel usage pourrait-il faire du pouvoir de se déterminer? Il se déterminerait dans les ténèbres , sans raison , sans motif, sans but ; ses déterminations ne pourraient être ni vertueuses ni coupables , ni sages ni insensées. Quelques conséquences qu'elles entraînassent, on ne pourrait les lui imputer ; il n'était pas capable de les prévoir , il ne l'était pas d'apercevoir la raison d'agir autrement qu'il ne l'a fait.
Sans doute, nous pouvons imaginer un être qui aurait de l'empire sur les déterminations de sa volonté, et qui n'aurait pas l'intelligence nécesaire pour la diriger; mais cet empire serait en lui une faculté inutile; et, s'il' s'en servait, aucun blâme, aucune approbation ne pourrait s'attacher à l'usage qu'il en ferait. Cette hypothèse est donc une fiction.. La nature ne fait point de dons inutiles. Elle ne peut accorder l'empire de ses déterminations à un être qui n'aurait ni le jugement nécessaire pour diriger sa conduite, ni le discernement de ce qu'il doit et de ce qu'il ne doit pas faire.
C'est pourquoi je ne m'occuperai dans cet Essai que de la liberté^ des agents moraux, c'est-à-dire dés êtres capables d'agir bien ou mal , avec sagessse ou avec imprudence. Et, pour caractériser cette liberté , je rappellerai liberté morale.
Jusqu'à quel point les animaux sont-ils libres, et jusqu'à quel point le sommes-nous nous-mêmes avaut l'âge de raison? quelle est la nature ou le degré de cette liberté? ce sont des questions que je me sens incapable de résoudre. Ce qui paraît œrtain, c'est que les animaux n'ont point la faculté de se maîtriser; celles de leurs actions, qu'on peut appeler volontaires , semblent invariablement déterminées par l'appétit ou la passion , l'affection ou l'habitude actuelle la plus puissante.
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Telle paraît être la loi de leur constitution. Ils cèdent à cette loi , comme les choses inanimées aux lois du monde physique, sans la connaître et sans vouloir lui obéir.
Mais , au jugement de tous les hommes , ils sont incapables de ce gouvernement moral qui s'adresse aux facultés rationnelles, et qui implique la conception d'une loi. Aussi bien ne voit-on pas à quelle fin Dieu leur aurait donné l'empire de leurs déterminations, à moins que ce ne fût pour les rendre indociles à toute discipline , et ils sont loin de l'être.
La conséquence immédiate de la liberté morale est le pouvoir de faire bien ou mal. On peut abuser de ce pouvoir comme de tous les autres présents de Dieu. On en fait un bon usage, quand on agit prudemment et vertueusement selon les lumières de sa raison , et par là on acquiert des droits à l'estime et à l'approbation. On en fait un mauvais usage, quand on agit contradictoirement à ce qu'on sait ou à ce qu'on soupçonne être légitime et sage , et par là on encourt le blâme et la désapprobation.
Par la nécessité, j'entends la privation de cette liberté . morale que je viens de définir.
Peut-il exister du bien et du mal moral dans le système de la nécessité? Pour résoudre cette question , supposons d'abord un homme qui , dans tous les cas , serait fatalement déterminé à faire le bien : assurément cet homme ne serait jamais coupable ; mais aurait-il quelque titre à l'estime et à l'approbation morale de ceux qui sauraient qu'il agit nécessairement ? Ou je m'abuse étrangement, ou il n'en aurait aucun. On pourrait lui appliquer le mot d'un ancien sur Caton : // est bon , parce qi£il ne peut pas être autrement Or ce mot , si on le prend dans un sens strict et littéral, n'est pas l'éloge de
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Caton , mais de son naturel , qui était l'œuvre de Dieu et non la sienne.
Supposons maintenant un homme fatalement déterminé à faire le mal; il peut exciter la compassion, mais nullement la désapprobation morale. Il fait le mal «, parce qu'il ne peut pas agir autrement. Qui oserait le blâmer ? Nécessité n'a pas de loi.
S'il est intelligent, et qu'il connaisse la fatalité qui pèse sur ses déterminations, il ne sera point embarrassé de plaider sa cause: Si on blâme ses actions , où ce blâme doit-il remonter? À sa constitution et non pas à lui. Si l'auteur de son être l'accusait de faire le mal , n'aurait-il pas le droit de lui demander raison , et de lui dire : Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Je puis , si tel est ton plaisir, être immolé au bien général comme un homme atteint de la peste, mais je ne puis l'être comme un criminel; car tu sais que le mal dont tu m'accuses, est ton ouvrage et non le mien.
Telle est l'idée que je me fais de la liberté et de la nécessité morale , ainsi que des conséquences inévitables qui en dérivent.
Un homme peut jouir de la liberté morale sans que cette liberté s'étende à toutes ses actions, sans qu'elle s'étende même à toutes ses actions volontaires. Souvent il agit par instinct, souvent par habitude, sans penser à ce qu'il fait et par conséquent sans le vouloir. Dans l'enfance, il n'a pas plus d'empire sur lui-même que les animaux; et, quand vient la maturité de l'âge et avec elle la liberté morale , cette faculté comme toutes les autres a ses limites. Quelles sont ces limites? il est peut-être au-dessus des forces do l'intelligence de les déterminer ; tout ce qu'on peut dire, c'est que sa liberté s'étend à toutes celles de ses actions dont il se sent responsable.
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Cette faculté est un présent du Dieu qui lui donna l'être , et qui peut à son gré la Jui reprendre ou la lui laisser, eu affaiblir ou en augmenter la puissance. Il n'est point de faculté dans la créature qui ne reste sous la dépendance du créateur. Dieu nous tient sous sa chaîne; il peut la relâcher t>u la resserrer comme il veut, et fious mener où il lui plaît. C'est une vérité qu'il ne faut point perdre de vue, quand on parle de la liberté de l'homme ou de toute autre créature.
Le fait que l'homme est un agent libre n'exclut donc pas la possibilité que sa liberté soit altérée ou détruite par une cause quelconque. Elle peut l'être par certaines maladies du corps et de l'esprit, comme la mélancolie et la démence ; elle peut l'être par des habitudes vicieuses ; elle peut l'être, dans quelques cas, par l'intervention im- . médiate de Dieu. .
If pus appelons l'homme un êtFe libre dans lé même sens que nous le nommons un être raisonnable. Dans beaucoup de choses, il n'est point guidé par la raison, rtiais par des principes semblables à ceux qui gouvernent les animaux; sa raison elle-même est faible; et telle qu'elle est, mille causes peuvent l'affaiblir encore, et même la détruire : l'homme est raisonnable pourtant; il est libre aussi malgré les limites qui bornent sa liberté.
La liberté , telle que je viens de la définir, a paru incompréhensible à quelques philosophes qui ont jugé qu'elle impliquait une absurdité.
«La liberté, disent-ils, consiste dans le pouvoir de faire ce que l'on veut : telle est l'idée la plus haute qu'on puisse s'en former. Il s'ensuit que la liberté n'a rien de commun avec les déterminations de la volonté, et que son empire embrasse seulement les actions qui dérivent de ces déterminations c'est-à-dire qui dépendant de savo-
igO ESSAI iV.— -CHAPITRE I.
Ion té. Dire que nous avons le pouvoir de vouloir telle action, c'est dire que nous pouvons la vouloir si nous voulons; ce qui suppose une volonté antérieure, qui détermine la volonté qui veut l'action. Mais cette volonté antérieure doit être déterminée à son tour par une autre volonté, celle-ci par une autre encore, et ainsi de suite. De là une série indé£i*it de volontés, qui est absurde. Agir librement c'est donc gir volontairement , et rien de plus.: ces deux expressions sont synonymes; et cette liberté est la seule qu'on puisse concevoir dans l'homme, comme elle est la seule qu'on puisse concevoir dans un être quelconque. »
Ce raisonnement, dont Hobbes est le père, a été#unaversellement adopté par les défenseurs de la nécessité. Il repose sur une définition de la liberté entièrement différente de celle que j'ai donnée, et par conséquent ne s'ap-. plique point à là liberté morale telle que je l'entends.*
Mais ceux qui le font prétendent que leur liberté est la seule possible, la seule concevable, la seule qui n'implique pas absurdité.
Ainsi, chose étrange! le mot liberté n'aurait qu'un seul sens, et ce sens serait celui qu'ils lui donnent. Je lui en connais cependant trois, d'un usage également vulgaire; et si l'objection s'applique à l'un , elle n'atteint nullement les deux autres.
Quelquefois on entend par liberté le contraire d'une contrainte extérieure qui s'exerce sur notre corps; quelquefois le contraire de l'obligation imposée par la loi ou l'autorité légale, quelquefois enfin le contraire de la nécessité. Reprenons ces trois acceptions.
ï° Quelquefois on entend par liberté le contraire d'une contrainte extérieure exercée sur la personne. Ainsi l'on dit qu'un prisonnier est mis en liberté, lorsqu'on le délivre