CAUSES DE L'AMBIGU IT^ , DB CES MOTS
Lorsque nous dirigeons notre attention vers les objets extérieurs, et qu'il commencent à occuper nos facultés rationnelles, nous remarquons en eux des mouvements et des changements que nous avons le pouvoir de produire j et d'autres, en beaucoup plus grand nombre, qui dérivent nécessairement d'une autre cause. {1 faut donc de deux choses l'une, ou que ces objets aient en eux-mêmes la puissance active , ou que les mouvements et les. changements qui se produisent en eux et qui ne viennent pas de nous , dérivent d'une cause étrangère, vivante et puissante comme la nôtre , et qui agisse sur eux comme nous y agissons nous-mêmes.
Pes deux solutions de ce dilemme, l'homme adopte
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d'abord la première ; il suppose que les objets extérieurs sont doués, comme lui, d'intelligence et de puissance.
«Les sauvages, dit l'abbé Raynal, mettent une aroe « partout ou ils aperçoivent un mouvement qu'ils ne peu- « vent expliquer. »
Tous les hommes , sous ce rapport, commencent par être des sauvages. L'instruction seule* en, donnant k leurs facultés un développement que celles des sauvages ne peuvent atteindre, les désabuse de cette illusion.
Les conversations raisonnables des bêtes , dans les fables d'Ésope, ne choquent point les enfants; elles ont à leurs yeux cette vraisemblance dont nous nous contentons dans les événements de l'épopée. Quand le poète, dans sa langue métaphorique, prête à tous les objets de la nature les qualités qui n'appartiennent qu'aux êtres moraux et intelligents , ce mensonge nous charme. Où en est la cause? Peut-être dans l'analogie de ce langage avec les croyances de nos premières années.
Quoi .qu'il en soit , les faits et la structure des langues confirment suffisamment l'observation de l'abbé Ray n al.
Les nations barbares croient fermement que le soleil , la lune et les étoiles, la terre et la, mer, les fontaines et les lacs, sont doués de puissance et d'intelligence. Leur offrir des sacrifices, implorer leurs faveurs, est une idolâtrie naturelle aux sauvages.
La structuré de toutes les langues témoigne qu'elles se sont formées sous l'influence de cette illusion primitive. L'objet de la classification des verbes et des participes en actifs et passifs, a dû être de distinguer ce qui est réellement actif de ce qui est purement passif dans la nature. Or, dans toutes les langues, nous trouvons, les verbes actifs uniformément appliqués aux objets auxquels les sauvages prêtent une ame, selon l'abbé Raynal.
Ainsi nous disons que le soleil se levé et se couche y
que la lune clumgey que le vent souffle , que la mer s'élève et s'abaisse. Les hommes qui ont formé les langues croyaient donc ces objets animés, autrement ils n auraient pas exprimé par des verbes actifs les mouvements et les changements que ces objets subissent.
Il n'y a point de document plus authentique sur les opinions primitives des peuples, que la structure de leurs langues ; car si les langues s'altèrent en traversant les siècles , encore est-il qu'elles gardent toujours quelque ein- - preiute de la pensée qui les inventa ; et lorsque la structure de toutes implique les mêmes opinions, on peut tenir pour assuré que ces opinions étaient celles de l'espèce humaine à l'époque de la formation des laugues.
Quand quelques hommes plus intelligents que les autres trouvent enfin le loisir de se livrer à la recherche de la vérité, ils ne tardent pas à découvrir que plusieurs des objets qu'ils ont considérés jusque là comme intelligents et actifs, sont réellement passifs et inanimés. Ce premier pas est une grande découverte ; elle élève l'intelligence, (a délivre du joug des superstitions populaires , et l'anime à pousser plus avant dans la route qui vient de lui apparaître.
La raison humaine est si faible qu'elle n^chappe guère à une erreur que" pour tomber dans l'erreur opposée; de l'idolâtrie à l'athéisme., de la doctrine qui anime tout* à la doctrine qui soumet tout à la nécessité, il n'y a qu'un pas, et ce pas, la philosophie est exposée à le franchir, même dans son enfance.
À quelque source qu'on rapporte l'athéisme et le système de la nécessité, deux faits sont incontestables, c'est que ces doctrines suivent de près dans l'histoire la naissance de la philosophie, et qu'elles paraissent être la contrepartie des croyances primitives de l'humanité.
Les observations et les raisonnements des philosophes
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aboutissent à ce résultat , que les objets regardés comme animés et actifs par la multitude sont réellement inaniv mes et inactifs; mais cette conviction ne dispense pas les philosophes de parler le langage de la multitude pour être compris. C'est en vain que le système astronomique de Ptolémée, qui s'accordait avec les préjugés et le langage du vulgaire, a été universellement rejeté par les philosophes; ils continuent à se servir de la phraséologie consacrée par ce système, non-seulement en parlant au vulgaire , mais en discutant entre eux les questions de la science; ils continuent de 4*re que Ie soleil se lève, qu'il se couche, qu'il parcourt annuellement les signes du zodiaque; et cependant ils sont convaincus que le soleil est immobile.
C'est en vertu de la même loi que les verbes et les participes, primitivement appliqués à des objets que l'humanité à d'abord regardés comme actifs , continuent d'être appliqués à ces objets, alors même que personne n'ignore qu'ils sont inanimés.
Lès formes de langage, une fois consacrées par la coutume, ne se modifient point aussi aisément que les idées qui leur ont donné naissance. Tandis que que les sons restent , leur signification s'étend ou se restreint graduellement. C'est ce qui arrive, même dans les sciences où la signification des mots est fixée avec le plus d'exactitude et de précision. Ainsi , en arithmétique , le mot nombre signifiait toujours chez les anciens la collection de plusieurs unités, et il eût été absurde de l'appliquer soit à l'unité elle-même , soit à une certaine fraction de l'unité ; mais aujourd'hui l'unité est un nombre , et nous donnons le même nom aux fractions. Chez les anciens, la multipli- , cation augmentait toujours le nombre multiplié, et la division diminuait toujours le nombre divisé; nous admet-
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tous la multiplication par une fraction, laquelle diminue le nombre multiplié, et la division par une fraction, laquelle augmente le nombre divisé; nous multiplions et nous divisons par l'unité, ce qui ne diminue le nombre ni ne l'augmente. Toutes ces locutions auraient été absurdes dans la langue des anciens.
Ces modifications , introduites par le temps dans le sens des mots , font que la langue des peuples civilisés ressemble assez à ces vieux châteaux restaurés à la moderne , et dans lesquels une foule de parties reçoivent une destination qu'elles n'ayaient pas , et à laquelle elles ne sont que très imparfaitement propres.
C'est là une des grandes causes de l'imperfection du langage y et qui se fait particulièrement sentir dans ces verbes et ces participes, fictifs par la forme, mais sans cesse employés, dans une acception purement passive.
Cette contradiction entre la forme et l'acception , conconsacrée par la coutume , nous autorise en quelque sorte à prêter l'activité et la puissance à des choses que nous croyons passives. Elle fait que la signification propre et originale des mots primitivement consacrés à désigner l'action et la causalité, est, pour ainsi dire, ensevelie sous l'acception vague que l'usage leur a donnée.
Mais , qu'il y ait cependant une distinction réelle et une opposition ahsolue entre l'activité et la passivité , c'est ce que personne ne peut contester; mais, qu'en outre, cette distinction soit aperçue par tous les hommes, aussitôt qu'ils commencent à raisonner , c'est ce que prouve la distinction même des verbes actifs, et passifs , commune à toutes les langues, primitive dans toutes, quoique obscurcie dans les progrès du développement de l'esprit humain par les causes que nous avons signalées.
La philosophie a contribué à l'ambiguïté des mots qui
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ntms occupent, sous lifiàfutre rapport encore, qui ne mérite pas moins d'être noté.
Le premier, et peut-être, si on s'en rapporte à l'opinion commune, le suprême objet de la philosophie naturelle, est de découvrir les causes des phénomènes, ou, ce qui revient au thème, les causes de ces changements qui s'opèrent dans la nature, et qui ne dérivent point de la puissance humaine. Le felix qui potuit rerum tognoscere causas! exprime un sentiment profondément vrai , et qu'éprouvent tous les esprits inclinés à la spécula» tion.
Cette connaissance des causes ne sourit pas moins à l'ambition qu'à la curiosité humaine, car «lie agrandit le champ de notre pouvoir comme celui de notre science. Aussi a-t-on vu la partie éclairée de l'humanité poursuivre cette recherche dans tous les siècles avec une ardeur proportionnée à son importance.
C'est en cela surtout qu'apparaît avec évidence la supériorité des facultés de l'homme sur celles des brutes ; car nul désir de rechercher la cause des phénomènes , et par conséquent nul signe qu'elles possèdent la véritable notion d'une cause, -ne se révèlent dans ces dernières.
Il y a grande apparence, toutefois, que l'humanité s'est souvent égarée dans cette recherche , et que ses découvertes n'ont pas répondu à l'impatience de ses désirs et à l'étendue de ses espérances.
Nous découvrons sans peine l'existence d'un certain ordre et d'un certain enchaînement dans les phé-» nomènes de la nature. Nous apprenons , dans une foule de cas, à prévoir ce qui arrivera par ce qui est arrivé. Les découvertes de cette espèce , qui s'offrent comme d'elles-mêmes à l'observation commune, sont nombreuses ; et la prudence vulgaire qui dirige tous les
hommes dans la conduite de la vie n'a pas d'autre flambeau. Une observation plus attentive et une expérience plus réfléchie ont conduit les philosophes beaucoup plus loin ; leurs découvertes ont créé les arts utiles à la vie , et ont agrandi la puissance aussi bien que la connaissance humaine.
Mais , sur les causes réelles des phénomènes, que savons-nous ? il faut en convenir , presque rien. Nous ne connaissons le monde extérieur que par nos sens ; or, nos sens n'atteignent ni les causes, ni l'opération des causes ; et, d'un autre côté,«e n'est pas toujours la cause d'un phémène qui le précède constamment et qui constamment l'accompagne; autrement la nuit serait la cause du jour et le jour la cause de la nuit qui lui succède.
Jusqu'à présent on n'a pas encore décidé si tous les phénomènes du monde matériel sont la production immédiate de la cause première accomplissant elle-même toutes les opérations de la nature^ ou si elle employé dans cette tâche immense des causes secondaires, ministres de ses volontés toutes puissantes. On n'a pas décidé davantage dans cette dernière hypothèse , ni quelle est la nature, ni quel est le nombre, ni quelles sont les fonctions différentes de ces causes subordonnées, et si elles ne font, dans tous les cas, qu'obéir à l'impulsion qui leur a été donnée, ou si quelque partie de leur mission est remise à leur discrétion ?
Dans cette ignorance profonde des véritables causes jles phénomènes naturels, et 'avec l'impatient désir de les connaître, est- il étrange que des hommes ingénieux aient imaginé des conjectures et des théories sans nombre, et que faute d'un aliment plus solide, ces conjectures et ces théories aient long-temps satisfait en l'abusant, l'avide curiosité de l'esprit humain ?