DE L'INFLUENCE (DES MOTIFS
; C'est une loi de la nature physique que chaque mou^ vement ou modification de mouvement jest proportionnel à la force imprimée et dans la direction de cette force ; le système de la nécessité soumet lés actes de l'intelligence à une loi semblable , qu'on peut exprimer par la même formule. Sekra cette loi , toute action ou modification d'action dans un être intelligent est proportionnelle à l'impulsion du motif, et dans la direction de ce motif. La loi de la nature physique est fondée sur ce principe, que la matière est une substance inerte et passive, Susceptible de subir l'action , mais non de la produire. La ltfi du fatalisme impliqoe donc aussi k supposition que l'être intelligent est une substance inerte et passive sur laquelle on peut agir, mais qui» ne sautait agir elle-même.
II. Plus les êtres raisonnables ont de sagesse et de moralité, plus leur conduite offre dé conformité avec les motifs supérieurs de tfbs déterminations. Un être rai-* sonnable qui en agit autrement abuse' de sa liberté. Dan& totfs lès cas qui présentent l'option entre le biet* et. le mal y le juste et l'injuste, uni être parfait choisira infailliblement le juste et le bien. Au fond, ceci n'est guère; qu'une proposition identique; car ce serait une contradiction die dire qu'un être parfait .agit d'une manière injuste et déraisonnable. Mais» dire qu'il5 n'agit pas librement patfee qu'il fait toujours ce qui est le mieux-, c'est dire que le bon usage de la liberté détruit lar liberté, et que la liberté ne consiste que darts sort1 abtts,
La perfection morate de Dieu ntf consiste point dans l'impuissance de faire le mal; autrement, comme l'ob** serve avec* justesse le docteur Clàrke, nous'rfaiiriotifc £as plu* de motif de le remercier de sa bonté que de son éternité oq de son immensité; mais Dieu est parfait parce '■
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qu'ayant la puissance et la puissance irrésistible de tout faire , il ne l'emploie qu'à l'accomplissement de ce qu'il y a de meilleur et de plus sage. Être soumis à la nécessité, c'est n'avoir aucune puissance; car puissance et nécessité sont deux propriétés contradictoires. Nous convenons donc que les motifs exercent une influence, mais une influence semblable à celle d'un avis ou d'une exhortation , qui loin d'être incompatible avec la liberté, la suppose.
III. Toute action délibérée doiUeHe avoir un motif? La réponse à cette questiqn dépend du sens qu'on attache au mot' délibérée. Si , par action délibérée , nous entendons une action antérieurement à laquelle des motifs ont été comparés et pesés (et telle paraît être la signification originelle du, mot), assurément une pareiHe action implique des motifs, et des motifs contraires, autrement l'intelligence n'aurait pu. les peser; mais, si par action délibérée on entend simplement, comme il arrive, tous les jours, une action précédée d'une détermination calme et froide de l'esprit et accomplie avec prévoyance et volonté, je crois qu'une foule d'actions semblables sont faites sans motifs. C'est ici le lieu d'en appeler à laconscience individuelle de chaque homme; quant à moi, je fitis chaque jour un grand nombre d'actions insignifiantes, sans avoir conscience d'aucun, motif qui m'y détermine. Que si l'on, m'objecte que je puis être influencé par un motif dont je n?ai pas conscience , non seulement on met en avant une supposition arbitraire dépourvue de toute preuve, mais on admet que je puis être convaincu par une raison qui n'est jamais, entrée dans mon esprit.
Souvent un but de quelque importance peut être également atteint par des moyens différens; en pareille circonstance, celui qui veut la fin ne trouve pas la moin-
di l'influence des motifs. ai 5
«fre difficulté à s'arrêter à un de ces moyens, bien qu'il soit fermement convaincu que le moyen préféré n'avait aucun titre à cette préférence.
Prétendre que ce cas ne peut jamais se présenter, c'est coutredire l'expérience du genre humain. Assurément un homme qui a une guinée à payer, peut en posséder deux cents d'une égale valeur pour celui qui donne et pour celui qui reçoit, et toutes également propres à la fin qu'il s'agit d'atteindre. Dire qu'en pareil cas le créancier ne pourrait payer son débiteur, serait une prétention encore plus extravagante; et cependant elle aurait en sa faveur l'autorité de quelques Scholastiques qui ont soutenu qu'entre deux bottes de, foin parfaitement égales, un âne resterait immobile et périrait d'inanition.
Si un homme ne pouvait agir sans motif, il' ne posséderait aucune puissance; car les motifs ne sont pas en notre pouvoir, et celui qui ne peut rien sur un moyen nécessaire, ne peut rien sur la fin.
Une action faite sans motif, ne peut avoir ni mérite ni démérite; c'est une vérité sur laquelle les partisans de la nécessité ont insisté avec force çt avec une espèce de triomphe, comme si c'était là le véritable pivot de la controverse. J'accorde que cette proposition est évidente par elle-même , et je ne connais pas d'auteur qui l'ait ja~ mais contestée.
Mais, quelque insignifiante que puisse être en morale une action faite sans motif, elle a de l'importance dans la question de la liberté; car si jamais action, pareille s'est rencontrée, les motifs ne sont point les seules causes des actions humaines ; et si nous avons le pouvoir d'agir sans motif , ce pouvoir s'ajoutant au plus faible des motifs peut contrebalancer le plus fort,
IY. Jamais on ne démontrera que dans le cas d'un motif
unique, ce motif doive nécessairement déterminer lac*tion.
Selon les règles du raisonnement y c'est à ceux qui affirment à feire la preuve; or, je n'ai jamais vu l'ombre d'un argument où l'on ne prît pour accordée la chose même qui est en question, savoir, que le» motifs sont les seules causes de nos actions.
N'y a-t-il dans le monde ni entêtement, ni caprice, ni obstination ? Si ces choses n'existent pas , il est étonnant qu'elles aient des noms dan* toutes les langue*; si elles* existent, qous avons le pouvoir de résister à un seul motif, et même à plusieurs.
Y. On dit que de plusieurs motifs opposés le plus fort prévaut toujours ; mais cette proposition ne peut être affirmée ou niée avec connaissance de eause tant qu'on ne sait pas distinctement ce qu'il faut entendre par le motif le plus fort.
Or, je ne vois pas que ceux qui ont avancé cette proposition comme un axiome évident, aient jamais essayé d'expliquer ce qu'ils entendaient par ces mots, ni qu'ils aient donné aucun moyen pour comparer ou mesurer la force des- motifs.
Comment savoir si le motif le plus fort t'emporte toujours, si l'on ignore quel est le motif le plus fort? Un pareil 'jugement implique de toute nécessité quelque mesure commune, quelque balance au moyen de laquelle la force des motifs puisse être, appréciée; car autrement, dire que le plus fort l'emporte toujours, c'est prononcer une phrase qui n'a pas de sens. Il nous faut donc chercher cette roesure ou cette balance, puisque ceux qui ont fait tant de fond sur cet axiome nous ont laissa dans une incertitude complète sur le sens, qu'il peut avoir. Dans le cas où les motifs contraires sont de la même espèce , et
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tie diffèrent que par la quantité, il est facile, j'en conviens, de déterminer quel est le plus fort : ainsi un présent de mille guinées est un motif. plus fort qu'un présent de cent guipées; mais quand ils sont d'espèce différente, comme l'argent et la réputation, le devoir et l'intérêt, la santé et le pouvoir, les richesses et l'honneur, je le demande, par quel moyen apprécierons-nous leur force compara-* tive?
De deux choses l'une, où nous mesurons simplement cette force par le fait que l'un des motifs l'emporte sur l'autre, qu nous avons quelque autre moyen de la déterminer.
Si flous la mesurons, par la prédominance et que par le plus fort motif nous entendions seulement le motif qui prévaut., il sera très vrai que c'est toujours le plus fort qui prévaut;, mais alors le célèbre axiome n'est plus qu'une proposition identique, et signifie tout simplement que le motif le plus fort est le plus fgrfc, proposition de laquelle il e&t assurément impossible d'extraire aucune concIusmhu
Si l'on dit que par la force d'uu motif on n'entend point la prédominance , mais {a cause qui fait prédominer, qu'on mesure la cause par l'effet, et que de la prédominance de l'effet on cemdbue la prédominance de la cause, comme on conclut que le poids qui emporte la balance est le. plus, lourd; je réponds, que par là on prend pour accordé que les motifs sont les causes* et les seules causes- de nos actions. En effet, on ne laisse à l'agent que la, propriété d'être emporté par les motifs , comme la balance par les poids; os suppose qu'il n'agit pas, mais subit l'action ; et de cette supposition on tire la conséquence qu'il n'agit pas. Raisonner ainsi, c'est tourner dans un cercle, ou plutôt ce n'est pas raisonner, mais affirmer ce qui est en question.
ai 8 ESSAI IV. — CHAPITRE IV.
Les motifs contraires peuvent se comparer avec justesse à des avocats plaidant à la barre; or, ce serait mal raison-» ner que de dire que tel avocat est le plus puissant orateur, parce que la sentence a été rendue en sa faveur ; car la sentence est au pouvoir du juge et non de l'avocat. Le raisonnement ne vaudrait pas mieux si l'on disait que le motif qui a prévalu, est par cela même le plus fort; puisque les défenseurs de la liberté soutiennent que la détermination est au pouvoir de Fhomme et non pas du motif.
Nous arrivons donc à ce résultat , qu'à moins de trouver pour évaluer la force des motifs une autre mesure que la prédominance, on ne peut juger si c'est le plus fort qui prédomine toujours. Quand une pareille mesure sera trouvée, nous pourrons prononcer sur la valeur de l'axiome en question ; jusque-là toute décision est impossible.
Tout ce qu'on peut appeler motif, s'adresse ou à la partie animale ou à la partie rationnelle de notre constitution : les motifs de la première espèce nous sont communs avec les bêtes; ceux de la dernière sont particuliers* aux êtres raisonnables. Pour distinguer ces deux classes de motifs, je demande la permission d'appeler motifs ani~ xnaux ceux qui appartiennent à la première, et motifs rationnels ceux qui appartiennent à la seconde.
La faim est pour le chien un motif de manger; elle en est un pour l'homme; l'impulsion est plus ou moins vive, selon la force de l'appétit; et l'on en peut dire autant de tout autre appétit ou passion. De pareils motifs donnent à l'agent une impulsion à laquelle il cède volontiers ; et si l'impulsion est violente il ne peut y résister sans un effort, qui suppose un degré plus ou moins .grand d'empire sur soi-même. De tels motifs ne s'adressent point aux facultés rationnelles ; leur influence s'exerce immédiatement sur la volonté; nous sentons cette influence, et nous ju-»
DÉ L'iflFLUEJSCE DES MOTIFS. ai g
geons de sa force, par l'effort qui est nécessaire pour lui résister.
Quand plusieurs motifs de cette espèce agissent en sens contraires sur un homme, il cède sans peine au plus fort : il se trouve comme entre deux forces qui le poussent vers des buts opposés; pour céder à la plus puissante, il n'a besoin que de demeurer passif. S'il veut au contraire résister, il lui faut déployer sa propre puissance , et pour cela il a besoin d'un effort que lui atteste sa conscience. , La force des motifs de cette espèce n'est donc point pçrçue par le jugement, mais par la sensibilité; le plus fort est celui auquel nous cédons avec plaisir, ou ne pouvons résister sans effort. Tel est ce qu'on peut appeler la mesure animale de là force-ctas motifs.
Demande-t-on maintenant , si parmi les motifs de ce genre, le plus fort prévaut toujours; ma réponse est, que Ù dans les brutes je pense que oui. On ne voit point qu'elles \ soient douées d'aucun empire sur elles-mêmes; chez elles un appétit ou une passion n'est vaincu que par une passion ou un appétit plus puissant ; et c'est pour cela qu'elles ne sont point responsables de leurs actions , et ne peuvent être soumises à une loi.
Mais chez les hommes qui ont l'usage de leurs facultés rationnelles et quelque degré d'empire sur eux-mêmes, lé motif animal le plus puissant ne l'emporte pas toujours. La chair ne prévaut pas toujours contre l'esprit, bien que souvent la victoire lui demeure. Si nous étions nécessairement' déterminés par le motif animal le plus fort, nous ne serions pas plus que les brutes responsables de
nos actions, et pas plus susceptibles qu'elles d'obéir à une loi.
Considérons maintenant les motifs rationnels, auxquels le nom de motifs est plus communément et plus exacte-
ment appliqué. Ceux-ci influent sur le jugement en nous donnant la conviction que tel acte doit être fait, soit parce qu'il est conforme à notre devoir, soit parce qu'il s'accorde avec notre intérêt bien entendu ^ ou^quelqu'autre fin que nous avons résolus de poursuivre.
Ils ne donnent pas, comme les motifs animaux , une aveugle impulsion à la volonté; ils persuadent, ils né poussent pas; à moins qu'ils ne suscitent en nous, éomme il arrive quelquefois, un mouvement passionné d'espérance 9 de crainte ou de désir. De pareils mouvements peuvent être soulevés par la conyiction et lui prêter secours, ainsi que les autres motifs animaux; mais il peut y avoir conviction sans passion ; et la conviction de ce que nous. devons faire pour atteindre le 'but que nous avons jugé bon de poursuivre, est ce que je TLOiam^motifrationÀeL
La brute, si je ne me trompe, ne peut éprouver l'influence de semblables motifs : toute idée d'obligation lui est étrangère. Les enfans n'acquièrent cette notion que par degrés et à mesure que leur entendement se développe. Elle se trouve dans tous les hommes d'un âge mûr qui jouissent de leurs facultés.
Si plusieurs motifs rationnels se trouvent en concur-* renée, il est évident que celui-là est le plus fortt aux yeux de la raison, qui s'accorde le mieux avec notre devoir et notre intérêt bien entendu. Ces deux buts sont inséparables, et tout homme doué de raison a conscience qu'il doit les poursuivre 'de préférence à tous les autres; c'est-* là ce que j'appellerai la mesure rationnelle de la force., des motifs. Un motif qui est le plus, fort selon la mesure animalçy peut être, et se trouve très souvent le plus foible selon la mesure rationnelle.
La lutte la plus grande et fô plus importante qui puisse avoir lieu entre les motifs, est eejie d«s motifs animaux
dï l'influence des MOTIFS. ' Mi
et des motifs rationnels; c'est le combat de la chair et de l'esprit; de l'issue de ce combat dépendent le caractère et la moralité de Tiadividu.
Si l'on demande lesquels de ces motifs opposés sont les plus puissans, je réponds que si l'on consulte la mesure animale, ce sont ordinairement les motifs animaux. S'il «'en était pas ainsi, la vie humaine ne serait pas un état d'épreuve et de lutte; la vertu n'exigerait ni effort, ni empire sur soi-même; et la tentation de mal faire n'existerait pour personne. Mais si l'on consulte au contrairela mesure rationnnelle] évidemment les motifs les plus forts sont toujours les motifs rationnels. D'où il est aisé de voir que le ipotif le plus fort, d'après l'une ou l'autre des deux mesures, n'est pas toujours celui qui l'emporte.
Dans tout acte de sagesse et de vertu , le motif qui prévaut est le plus fort selon la mesure rationnelle, rnais il est plus faible selon la mesure animale.. C'est le contraire dans une action imprudente ou vicieuse : ici le motif qui l'emporte est ordinairement le plus fort selon la mesure animale, et invariablement le plus faible selon la mesure rationnelle,
VI. Il est vrai que nous raisonnons des motifs des hommes, à leurs actions, et que si la conclusion n'est jamais certaine elle est souvent très probable ; mais inférer de là que les motifs nous déterminent nécessairement, c'est raisonner avec bien de la légèreté.
Supposons en effet que les hommes jouissent réellement de la liberté morale; je le demande dans cette hypothèse, quel usage penserait-on qu'il vont faire de cette liberté? On penserait assurément qu'ils vont s'en servir, pour préférer, entre les actes qui sont en leur pouvoir, ou ceux qui répondent le mieux à leur inclination présente, ou ceux qui leurs promettent dans Fa venir un bien
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réel plus quoique plus éloigné; et l'on jugerait d'avance que celui-là serait insensé qui , ayant à choisir entre le bien présent et le plus grand bien, préférerait le premier, et que celui-là seul se montrerait sage qui dans la même alternative choisirait le second.
Or, n'est-ce pas justement de cette manière que les hommes se conduisent ? n'est-ce pas en partant de la présomption qu'ils se conduiront ainsi que nous raisonnons de leurs motifs à leurs actions? Oui, assurément. On raisonne donc mal quand on soutient que les hommes ne sont pas libres , parce qu'ils se comportent comtae s'ils Tétaient ; il y aurait certainement plus de logique à tirer des mêmes prémisses la conclusion contraire.
VII. On ne raisonne pas mieux quand on prétend que si les hommes n'étaient pas nécessairement déterminés par les motifs , leurs actions ne seraient que de purs caprices.
La résistance aux motifs animaux les plus forts, quand notre devoir la prescrit, est si loin d'être un caprice, quelle est le plus haut degré de la sagesse et de la vertu ; £t nous faisons à l'humanité l'honneur de croire, que les gens de bien donnent de fréquents exemples de ce prétendu caprice.
La résistance aux motifs rationnels est toujours une folie une faute ou un caprice , et l'on ne peut nier qu'elle ne soit trop fréquente; mais si les insensés et les méchants peuvent abuser de la liberté, est-il raisonnable d'en conclure qu'on ne peut l'employer à son véritable usage , c'est-à-dire à l'accomplissement de ce qui est sage et de ce qui est bon ?
VIII. Enfin, il est également déraisonnable de prétendre que si les hommes n'étaient pas nécessairement déterminés par les motifs., les récompenses et les punitions demeureraient saùs effet. La vérité est qu'elles ont leur effet