ACCORD DE LA LIBERTÉ ET DU GOUVERNEMENT
même ses paroles sont claires et il est parfaitement compris lorsqu'il les prononce ; mais il parle d'obéissance dans le sens métaphorique; car dans le sens propre, le vaisseau ne peut pas plus obéir au gouvernail, qu'il ne peut donner un ordre'. Chaque mouvement du navire et du gouvernail, est exactement proportionné à la force imprimée , et dans la direction de cette force. Le vaisseau ne désobéit jamais aux lois du mouvement, même dans le sens métaphorique, et ces lois sont les seules auxquelles il puisse être soumis.
Un matelot maudit peut-être quelquefois son vaisseau d'obéir mal au gouvernail ; mais cette malédiction ressemble à celle du joueur contre les* dés; c'est la voix de la passion, non celle de la raison qui la prononce; le navire et les dés sont innocens.
Quoiqu'il arrive pendant le voyage, et quelle qu'en soit l'issue , le navire, aux yeux de la raison, n'est ni un objet d'approbation ni un objet de blâme, parce qu'il n'agit pas, mais subit l'action. Si les matériaux dont il est fait sont mauvais, la faute en est à l'ouvrier; s'il pêche par la forme, au constructeur; si les règles de la navigation ne sont pas observées, le coupable est celui qui les viole ; enfin si la tempête lui fait éprouver quelque avarie, il n'était pas plus au pouvoir du vaisseau de l'empêcher que du maître lui-même.'
Le bateleur qui fabrique et montre les marionnettes, nous offre un autre exemple de gouvernement matériel. Dans leurs gestes divertissais les marionnettes ne se meuvent pas elles-mêmes, elles sont mues par une impulsion étrangère,- à laquelle elles ne peuvent opposer de résistance. Si elles jouent mal leur rôle, la faute en est à l'auteur ou au directeur du mécanisme ; ou la force appliquée était trop grande ou trop faible, ou elle a été mal vi. 1 5
dirigée. Aucun homme de bon sens n'attribuera aux marionnettes les mérites ou les imperfections de leur jeu, et 1 -éloge comme la critique ne peuvent s'adresser qu'à celui qui les a faites ou à celui <}ui les fait mouvoir.
Si nous supposons pour un instant que les marionnettes soient douées d'entendement et de volonté , mais dépourvues de puissance active, cette hypothèse ne change pas la nature du gouvernement qui les dirige; car sans la puissance, l'entendement et la volonté ne peuvent produire aucun effet. On pourrait, dans cette supposition, appeler les marionnettes des machines intelligentes 7 mais elles n'en seraient pas moins des machines ; des machines tout aussi invinciblement soumises aux lois du mouvement que la matière inanimée, et tout aussi incapables qu'elle d'un gouvernement moral.
Considérons maintenant la nature de cette seconde espèce de gouvernement. Le gouvernement moral ne convient qu'à des êtres doués de raison et de puissance, et qui ont des règles de conduite qu'un législateur leur a imposées. Ils obéissent, dans le sens propre du mot; leur obéissance doit donc être leur fait ; et par conséquent ils doivent posséder le pouvoir d'obéir ou de désobéir. Leur prescrire des lois auxquelles ils n'auraient pas le pouvoir d'obéir, ou leur commander des actions qui dépasseraient leur puissance, serait une injustice révoltante et une absurde tyrannie.
Quand les lois sont équitables et prescrites par une autorité juste , elles imposent à ceux qui les reçoivent une obligation morale qui doit être respectée , et dont la transgression est un. crime qui mérite châtiment. Mais si l'obéissance est impossible ou la transgression nécessaire, il est évident qu'il ne peut y avoir, ni obligation morale à faire l'impossible, ni crime à céder à la nécessité, ni
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justice à punir un être pour un acte qu'il ne pouvait éviter. Ces vérités morales sont autant de premiers principes ; et pour tout esprit sans préjugé elles sont aussi évidentes que les axiomes mathématiques. La morale n'a pas d'autres bases: elle subsiste si elles sont vraies, elle périt tout entière si elles sont fausses.
Telle est la nature du gouvernement matériel et du gouvernement moral, les seuls genres de gouvernement que je sois capable de concevoir. Cela posé, il est aisé de voir jusqu'à quel point la liberté et la nécessité sont compatibles avec l'un et l'autre.
Or, je reconnais d'une part que la nécessité est parfaitement compatible avec le gouvernement matériel. Quand celui qui gouverne est le seul agent, ce mode de gouvernement est à son plus haut degré de perfection ; tout ce qui se fait, c'est lui qui le fait, et par cela même à lui seul appartient le mérite de tout le bien, et la honte de tout le mal qui s'accomplit*.
Il est vrai que, par une métaphore très commune dans la langue , le blâme ou l'éloge s'adressent souvent à l'ouvrage; mais dans le sens propre, ils n'appartiennent qu'à l'auteur. C'est une vérité que l'ouvrier comprend à merveille : il n'hésite pas à prendre pour son compte toutes les louanges et tous les reproches qu'on adresse à son ouvrage.
D'une autre part , il n'est pas moins évident qu'un gouvernement moral est inapplicable à un être soumis à la nécessité. Il est injuste et absurde de prescrire des lois à qui ne saurait obéir. Sur qui ne peut agir, toute obligation morale est sans force. Enfin il n'y a point de crime à ne pas faire l'impossible, et point de justice à punir cette omission.
En appliquant ces principes théoriques aux divers
modes de .gouvernement que nous connaissons, nous verrons que, chez les hommes, le gouvernement matériel même est toujours imparfait.
Les hommes ne créent parla matière sur laquelle ils tra- . vaillent; ses diverses espèces, les qualités .propres à cha- , cune, les lois de la nature qui les régissent, tout cela est l'ouvrage de Dieu. Les mouvements de l'air et de la mer, les différentes températures de l'atmosphère, la pluie et le vent , ces instruments nécessaires dans la plupart des travaux, de l'homme, ne sont, pas en son pouvoir* Les œuvres matérielles de notre puissance appartiennent donc à Dieu encore plus qu'à nous.
Le gouvernement civil parmi les hommes est une espèce de gouvernement moral ^ mais il est imparfait, comme les législateurs qui font la loi et les juges qui l'appliquent. Les lois humaines peuvent être imprudentes ou iniques, les juges humaius ignorants ou corrompus ; mais dans tous les gouvernements civils, équitables, les maximes de gouvernement moral rapportées plus haut sont reconnues comme des règles qu'on ne doit jamais violer* En «ffet les principes de la justice sont si évidents pour tous les hommes, que le gouvernement le plus tyrannique fait profession de les prendre pour guides, et tâche de pallier les actes qui les blessent pai1 l'excuse de la nécessité.
Qu'à l'impossible nul ne soit tenu ; que la responsabilité cesse où la nécessité commence; que la punition soit inique là où l'acte était inévitable: ce sont là des maximes admises dans toutes les cours criminelles , comme des règles fondamentales de justice.
Pour répondre à ces faits, quelques-uns des plus habiles défenseurs de la nécessité ont avancé, qu'aux yeux d£s lois humaines la volonté de faire l'acte était la seule
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condition nécessaire pour constituer le crime; (Fou ils concluent que la criminalité consiste dans la détermina-» tion de la volonté, que cette détermination soit libre ou nécessaire. Cette .doctrine est à mon gré le seul moyen de concilier les codes criminels avec le système de la nécessité; elle mérite donc qu'on l'examine.
Je reconnais que tout crime doit être volontaire, autrement il ne serait pas le fait de l'homme, et ne pourrait lui être justement imputé. Mais il n'est pas moins nécessaire que le criminel jouisse de la liberté morale. Dans les hommes' adultes et sains d'esprit, cette liberté est présumée, mais dans tous les cas où elle ne peut l'être, on n'impute aucune criminalité, même aux actions volon^ taires. (i)
Les exemples suivants rendent cette vérité évidente : i° Les actions des animaux paraissent être volontaires, cependant elles n'ont jamais passé pour criminelles , bien que souvent elles soient nuisibles; a°les enfansenbasâge agissent volontairement, cependant on ne les inculpe jamais; 3° les fous conservent intactes l'intelligence et la vo lonté, mais ils perdent la liberté morale; et c'est ppurquôi -on ne les rend point responsables des crimes «qu'ils, peuvent commettre; 4° même chez les hommes adultes et sains d'esprit, un motif qu'on juge irrésistible pour un courage ordinaire, comme la torture ou la crainte d'une mort inévitable, détruit ou atténue la criminalité de l'action vo-. lontaire la plus mauvaise; d'où il suit que si le motif était
1 II faut se rappeler que par liberté morale , Fauteur n'entend pas le, pouvoir de vouloir en général ; car il serait absurde de supposer que ce pouvoir ne fût pas présumé dans un acte volontaire. La liberté morale signifie chez lui le pouvoir île choisir entre le bien ou le mal, ce qui impliqu&le discernement^ moral. Cette liberté n'est point impliquée dans l'action volontaire et libre. d'ui\ être dépourvu de conscience. " • (Note du traducteur.)
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entièrement irrésistible, l'absolution de l'agent serait complète : tant la vérité et le bon sens protestent avec force contre cette opinion , qu'il suffit qu'une action soit volontaire pour qu elle puisse être criminelle.
Le gouvernement que l'homme exerce sur les bêtes est. un gouvernement matériel ou quelque chose de fort analogue , et n'a rien de commun avec le gouvernement moral. Nous gouvernons les choses inanimées par la connaissance des qualités que Dieu leur a données et des lois physiques auxquelles il les a soumises; de même nous gouvernons les animaux par la connaissance des instincts, des appétits, des affections et des passions dont ils sont doués. En touchant à propos cçs ressorts naturels qui les font agir, nous pouvons les dresser à une foule d'habitudes qui nous sont utiles; encore trouvons-nous que, par des causes qui nous sont inconnues, certaines espèces, et même certains individus de la même espèce, sont plus ou moins dociles que les autres.
Les enfans dans le premier âge sont à peu près gouvernés de la même façon que les plus intelligents des animaux. Le développement, de leurs facultés intellectuelles et morales, qu'une sage éducation et de bons exemples peuvent beaucoup hâter, les rend peu à peu susceptibles d'être gouvernés d'une autre manière.
La raison nous fait assigner au Tout-Puissant, sur la partie inerte et inanimée de la création, un empire analogue au gouvernement matériel que nous exerçons sur les choses, mais infiniment plus parfait. C'est ainsi que nous comprenons le gouvernement du monde physique par son auteur. Dans cette partie de l'administration de Dieu, rien ne peut arriver qui ne vienne de lui; que son action soit immédiate ou qu'elle s'exerce par des instru- . mens subordonnés, il est la seule cause et le seul agent,
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et c'est toujours. sa volonté qui est faite; car des instrumens ne sont ni des causes, ni des agents, bien que parfois nous leur en donnions improprement le titre.
Il n'est donc pas moins conforme à la raison qu'auxparoles de l'Ecriture d'imputer à la divinité tout ce qui se fait dans le monde matériel. Quand nous disons d'une chose qu'elle est l'ouvrage de la naftire , nous voulons dire qu'elle est celui de Dieu; cette expression ne peut avoir d'autre sens.
Le monde physique est une grande machine, qui a été inventée, qui a été faite, et qui est gouvernée par la sagesse et le pouvoir du Tout-Puissant. S'il contient des êtres doués de vie, d'intelligence et de volonté , sans aucun degré de puissance active, ces êtres sont nécessairement soumis au même mode de gouvernement que la matière; leurs déterminations, soit que nous les appelions bonnes ou mauvaises, ne sont pas moins l'ouvrage de . Dieu % que les productions de la terre : car sans la puissance d'agir, la vie, l'intelligence et la volonté ne sauraient rien faire, et par conséquent ne sauraient être responsables de rien.
Cette grande machine du monde physique parle hautement de la puissance et de la sagesse de son auteur ; mais elle ne dit rien. d'une autre classe d'attributs dont la conduite morale de ses créatures «odïçe seule un reflet. On n'y découvre aucune trace de justice, aucun signe d'équitable répartition des récompenses et des châtimens , rien qui témoigne l'amour de la vertu et l'horreur du vice. En eflet) comme tout dans le monde matériel est l'ouvrage de Dieu, il ne peut s'y rencontrer novices à punir ou à haïr, ni créatures vertueuses à honorer et à récompenser.
Dans le système de la nécessité il n'y a pas d'autre monde que le monde matériel , et tous les actes qui s'ac-
a3a essai iv. — chapitre v. n
comptassent dans la création n'ont que Dieu pour auteur. Dès lors tout gouvernement moral, toute obligation morale sont impossibles. Les lois, les récompenses et les châtiments ne sont que des leviersqui agissent mécaniquement; et la volonté du législateur est aussi bien exécutée par la désobéissance , que par la soumission à ces lois.
Telle est l'idée qu'il faut se former du gouvernement ,du monde dans l'hypothèse de la nécessité; ce gouvernement est purement mécanique; tout gouvernement moral est incompatible avec ces priucipes.
Revenons maintenant à la doctrine de la liberté et voyous quelle idée elle nous donne du gouvernement de Dieiu
S'il est vrai pour les partisans de cette doctrine que dans la petite partie de l'univers qui tombe sous nos sens une foule d'êtres sont dépourvus de puissance active, qu'ils ne se meuvent que comme ils sont mus, n'obéissent qu'à la nécessité, et par conséquent n'offrent et ne peuvent offrir de prise qu'à un gouvernement matériel \t il n'est pas moins vrai pour eux que le Tout-Puissant a accordé à quelques-unes de ses créatures et particulièrement à l'homme, un certain degré de puissance active , et les a douées en même temps du flambeau de la raison pour les diriger dans l'usage de cette puissance.
Par quel lien mystérieux la puissance et la raison sontelles unies dans la nature des choses? nous l'ignorons; mais ce que nous voyons avec évidence, c'est que, tout de même que la raison ne peut rien sans la puissance, tout de même la puissance sans la raison n'aurait point de lumière pour se diriger vers une fin quelconque.
L'union de la puissance et de la raison constitue la liberté morale, qui assigne à l'homme le premier rang dans, la création, à quelque faible degré qu'il la possède. Grâce à