SECOND ARGUMENT
a° Le second élément nécessairement impliqué dans la notion d'un être moral et responsable, c'est la puissance de faire ce qui lui est prescrit.
. C'est un principe incontestable que nul ne peut être obligé de faire ce qui passe son pouvoir, ni obligé de s'abstenir de ce qu'il ne saurait éviter. Cette maxime a la même évidence que les axiomes mathématiques : on ne peut la contester sans détruire toute idée d'obligation morale, et, quand elle est bien comprise, elle ne souffre aucune exception.
Toutefois, quelques moralistes citent un cas qu'ils considèrent comme une exception à cette règle. Quand on s'est mis par sa propre faute hors d'état de remplir son devoir, à les en croire, l'obligation reste, bien qu'on ne puisse plus faire ce qu'elle prescrit. Si par exemple en se livrant à. de folles dépenses, un .négociant se met dans l'impossibilité de faire honneur à ses engagements, l'impuissance de payer ses dettes ne le dégage pas de son obligation. . Pour juger si ce cas et d'autres semblables font exception à notre maxime, il faut les préciser avec soin.
Sans doute un homme est très coupable quand il néglige les règles d'une sage économie, et sa faute s'aggrave du dommage qui en résulte pour les autres. Mais supposons qu'il ait subi la punition que la loi inflige à cette faute , et que ses biens , distribués entre ses créanciers , n'aient cependant acquitté que la moitié de ses dettes : réduit à la pauvreté, sa conduite devient irréprochable; il se corrige; il travaille; et non seulement il pourvoit à ses besoins par une honnête industrie, mais il fait tout ce qui est en son pouvoir pour payer ce qu'il doit encore.
Je le demande maintenant, mérite-t-il une nouvelle punition, et continue-t-il d'être coupable en ne payant pas ce qu'il ne saurait .payer? Que chacun interroge sacon-
aao essai îv. — chapitre vu.
science, et dise s'il peut blâmer cet homme de ce qu'il ne fait pas l'impossible? Les fautes qui ont précédé la banqueroute sont hors de la question, puisqu'elles ont reçu le châtiment qu'elles méritaient; il ne s'agit que de sa conduite ultérieure. Or, que cette conduite soit irréprochable , et que ses obligations actuelles ne dépassent point les limites de son pouvoir, c'est ce dont personne ne peut disconvenir. Ce n'est pas que l'obligation de payer ses dettes soit annulée sans retour, elle revivra si le pouvoir de la remplir lui est rendu, mais elle n'existe pas sans ce pouvoir.
Supposez qu'un matelot employé sur les vaisseaux de sa patrie, et soupirant après lé repos de l'hospice ouvert aux marins invalides, se mutile la main de manière à se rendre incapable de servir : certes, il est coupable d'une grande faute; mais, après lui avoir infligé le châtiment sévère qu'il mérite, son capitaine insistera-t-il pour qu'il continue de remplir ses devoirs? lui commandera-t-il de monter aux cordages lorsqu'il a cessé de le pouvoir, et le punira-t-il comme coupable de désobéissance? Ou le juste et l'injuste ne sont que des mots dépourvus de sens, ou ce serait là le comble de l'injustice et de la folie.
Supposez encore qu'un domestique, par négligence ou par étourderie, se méprenne sur les ordres de son maître, et fasse précisément ce qu'on lui a ordonné de ne pas faire. On a coutume de dire que l'ignorance n'est pas une excuse quand elle procède d'une faute; mais cette décision est inexacte, car elle met la faute où. elle n'est pas; la faute est tout entière dans l'étourderie ou la négligence qui a causé la méprise; la conséquence est innocente.
Cette vérité devient évidente dans le cas où la méprise était inévitable, et où il n'a pas dépendu du domestique de ne point la commettre; car alors l'ignorance ayant
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été invincible , tous les moralistes s'accordent à l'absoudre. Et toutefois la cause seule de la méprise est changée; la conduite ultérieure a été la même dans ces deux cas ; la faute, dans le premier, résidait donc tout entière dans la négligence ou l'étourderie qui avait été le principe de l'erreur.
L'axiome, que l'ignorance invincible absout la faute, n'est qu'un cas particulier de l'axiome général : à l'impossible nul n'est tenu. Le premier repose sur le second, et ne peut pas avoir d'autre fondement.
Je n'ajouterai plus qu'un exemple : Un homme, par ses excès et son intempérance, a détruit ses facultés rationnelles : il est tombé en état de démence ou d'imbécillité. On l'avait averti du danger qu'il courait, et tout en prévoyant l'inévitable résultat de ses coupables excès , il a continué de s'y abandonner. On peut à peine imaginer un crime plus monstrueux , et digne d'un châtiment plus sévère. Supposons toutefois que ce châtiment ait été infligé; dira-t-on que ce malheureux est encore soumis aux devoirs d'un homme, lui qui a perdu les facultés humaines? L'accusera-t-on de quelque crime, lui qui a cessé d'être un agent moral? Il serait tout aussi raisonnable de soumettre une plante ou une pierre à l'obligation morale.
Les décisions que j'ai portées dans ces différents exemples reposent sur les principes fondamentaux de la morale, et sur les inspirations les plus immédiates de la conscience. Si l'on rejette ces principes, tout raisonnement moral est renversé, toute distinction entre le juste et l'injuste effacée; et l'on peut voir que pas un de ces exemples ne fait exception à l'axiomç déjà cité, qu'à l'impossible nul n'est tenu. .
La puissance est donc nécessairement impliquée dans la notion même d'un être moral et responsable, et si l'homme mérite ce nom , il en possède une somme pro-
aÔa ESSAI IV. CHAPITRE VII.
portionnée à 1 étendue de la tâche qui lui est imposée. Il peut concevoir une perfection inaccessible à ses efforts , mais il est absous s'il en approche autant qu'il est en lui ; on ne saurait lui faire un crime de n'avoir pas franchi les bornes de son pouvoir.
Ce que nous avons dit dans le premier argument sur les Imites imposées à notre puissance ', ajoute beaucoup de force à l'argument qui nous occupe. Le pouvoir d'un homme, avons-nous observé, ne s'étend qu'à ses actions volontaires, et dans ces limitas mêmes il est encore soumis à des restrictions.
Sa responsabilité a la même étendue et subit les mêmes restrictions.
Dans le délire, l'homme n'a aucun pouvoir sur luimême, et il n'est alors ni responsable, ni susceptible d'obligation morale. Dans l'âge mûr il a plus de responsabilité que dans l'enfance, parce que son pouvoir sur lui- -même est plus étendu. Les passions violentes et les motifs violents atténuent la faute commise sous leur influence , dans la ipéme proportion qu'ils diminuent l'empire de l'homme sur lui-même.
Il y a donc une harmonie parfaite entre la puissance d'une part, et l'obligation morale et la responsabilité de l'autre. La correspondance entre ces deux ordres défaits ne se borne point à ce caractère général de se rapporter çxciqsiyement aux actions volontaires; elle descend jusqu'aux moindres détails. Toute restriction de la puissance produit une restriction semblable dans la responsabilité et l'obligation. C'est "précisément ce que* proclame cette maxime du sens commun confirmée par l'autorité divine : A celui qui a beaucoup reçu il sera beaucoup demandé.
Pour me résumer, Dieu a donné un certain degré de puissance active à toute créature raisonnable, et c'est un
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présent dont il lui demandera compte. Si l'homme n'avait pas de pouvoir, il ne serait point responsable. Toute sagesse et toute folie, toute vertu et tout vice consistent dans le bon ou le mauvais usage de ce pouvoir. Si l'homme n'avait pas de puissance], il ne serait ni fou ni sage , ni vertueux ni corrompu.
Avec le système de la nécessité, obligation morale et responsabilité y louange et blâme, mérite et démérite r justice et injustice, récompense et châtiment, sagesse et folie, vertu et vice, sont, en religion, en morale, en matière de gouvernement civil, des mots vides de Sens, ou qu'il faut prendre dans une acception nouvelle; car avec le fatalisme il n'existe rien de pareil à ce que ces termes ont signifié jusqu'à ce jour.