‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 59 sur 81 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Si l'homme est capable de suivre avec sagesse et prudence un système de conduite préalablement conçu et résolu dans son esprit, il en résulte évidemment que l'homme exerce quelque empire sur ses volitions et ses actions.

Parmi les hommes qui arrivent à J'âge de raison, y en a-t-il qui s'imposent avec réflexion un plan de conduite et qui se promettent de le suivre constamment durant le cours de leur vie? Et parmi ceux qui le font, s'en rencontre-1- il qui demeurent fidèles à cette résolution , et qui poursuivent par les moyens convenables la fin qu'ils se sont proposée? L'expérience répond affirmativement à

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ces deuk questions : je prends donc ces faits pour incontestables.

Il importe peu à la solidité de l'argument que la fin préférée soit ou ne soit point la meilleure ; quelle que soit cette fin , la richesse ou le pouvoir , l'approbation de Dieu ou celle des hommes, il suffit à mon but que l'agent l'ait poursuivie avec sagesse et fermeté , et que dans une longue série, d'actions réfléchies il ait adopté les résolutions qui pouvaient l'y conduire, et évité celles qui pouvaient l'en éloigner.

Qu'une pareille conduite démontre dans celui qui la tient une certaine mesure de sagesse et d'intelligence, c'est ce que personne ne conteste; mais je vais plus loin et je prétends quelle démontre en lui , avec une égale évidence, un certain degré de pouvoir sur ses déterminations volontaires.

Une observation suffit pour le prouver. Que peut à elle seule l'intelligence? Former un projet, mais non point l'exécuter. Tout de même qu'un plan de conduite ne saurait être conçu sans l'intelligence, tout de même il ne saurait être réalisé sans la puissance. L'exécution d'un plan démontre donc avec une égale évidence et l'intelligence et le pouvoir de l'agent. Tout signe de sagesse dans l'effet est en même temps un signe du pouvoir qui a exécuté ce que la sagesse avait conçu ; et si nous avons des raisons de croire que la sagesse qui a conçu le plan est dans l'homme, ces raisons prouvent au même degré que la puissance qui l'a exécuté lui appartient.

Nous nous appuyons dans cet argument sur les principes mêmes qui servent à démontrer l'existence et les attributs de la Divinité.

Les effets que nous voyons se produire dans le monde matériel impliquent une cause, çt comme ces effets sont

sagement appropriés à une fin , ils impliquent une cause . intelligente. Mais tout signe de la sagesse du Créateur est en même temps un signe de sa puissance, car sa sagesse ne se révèle que dans des ouvrages exécutés par sa puissance. La sagesse dépourvue de puissance peut spéculer, mais elle ne peut agir; elle peut former des plans, mais elle ne saurait les exécuter.

Nous appliquons le même raisonnement aux ouvrages des hommes. Un édifice bien construit nous révèle l'intelligence de l'architecte, car c'est elle qui en a conçu le plan; mais là s'arrête son intervention : l'exécutiou exigeait davantage; outre la conception nette du plan, elle exigeait la puissance d'opérer conformément à cette conception.

Étendons ces principes à la supposition que nous avons faite, c'est-à-dire à celle d'un homme qui, durant une longue suite d'années, s'est toujours déterminé et a toujours agi de la manière la plus convenable pour atteindre une certaine fin. Si l'on accorde que cet homme possède réellement la sagesse qui a tracé ce plan de conduite et l'empire sur ses propres actions qui a été nécessaire pour l'exécuter, on accorde que cet homme est un agent libre, et, dans le cas particulier dont il s'agit, qu'il a usé de sa liberté avec intelligence.

Mais si l'on prétend que les déterminations qui ont concouru à l'exécution de ce plan ne sont point venues de lui, mais d'une cause supérieure qui les lui a imposées, il faut admettre aussi qu'il n'a point en de part à la conception du plan; car toute preuve qu'il l'ait conçu, qu'il y ait même jamais pensé \ est détruite du même coup.

La cause, quelle qu'elle soit, qui a dirigé avec tant de sagesse les déterminations dont il s'agit y est nécessairement une cause intelligente et sage; il n'est pas moins

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certain qu'elle a conçu le plan et résolu de l'exécuter.

Si l'on dit que ce sont les motifs qui ont produit ces déterminations, je réponds que les motifs n'étant point, intelligents, ne peuvent concevoir un plan ni en résoudre l'exécution. 11 faudrait donc, dans cette supposition, remonter plus haut, et arriver à un être intelligent qui aurait arrangé ces motifs et les aurait fait agir à propos et dans l'ordre convenable pour produire la fin cherchée.

Mais il n'aurait pu le faire s'il n'avait eu l'intelligence du plan , et s'il n'avait voulu l'exécuter. D'où l'on voit qu'en ôtant à l'homme toute part dan$ l'exécution , cette hypothèse détruit toute preuve qu'il en ait une dans la conception du plan; qjze dis-je? qu'il en ait même l'intelligence.

Si nous pouvons croire qu'une longue série de moyens conspirent à un but, sans qu'une cause ait déterminé ce but , et sans qu'elle choisisse et applique les moyens de l'atteindre, nous pouvons croire aussi que ce monde est né du concours fortuit des atomes, sans l'intervention d'une cause intelligente et puissante.

Si un heureux concours de motifs a pu produire la conduite d'un Alexandre ou d'un César , rien ne répugne à ce qu'un heureux concours d'atomes n'ait donné naissance au système planétaire.

Si donc, une conduite sage démontre dans celui qui la tient quelque degré de sagesse, elle démontre avec la même évidence qu'il possède quelque degré de pouvoir sur ses déterminations.

La seule raison que npus ayons de croire que nos semblables pensent et raisonnent, est tirée de leurs discours et de leurs actions ; s'ils ne sont point la cause de leurs actions et de leurs discours, il n'y a plus de motifs de croire qu'ils raisonnent ou qu'ils pensent.

Descartes considérait le corps humain comme une machine , dont tous les mouvements et tous les actes sont mécaniques. Si l'on pouvait parvenir a faire parler et agir raisonnablement uàè telle machine , notas attirions le droit d'en condute que l'ouvrier quil'à construite était doué de Maison et de puissance'; mais le jour où nous viendrions à connaître que les ihbuvëirfeiis de cette machine sont automatiques , nous n'aurions plus de raison de croire que l'homme est un être intelligent et raisonnable.

Il résulte de ces conséquences que si les discours et les actions de nos semblables sont pour nous une preuve suffisante qu'ils sont <des êtres raisonnables , ils défnon* trent avec la même évidence qi^ils sont des êtres libres*

Du même raisonnement sort encore une a titre conséquence qu'il est bon de ne point négliger. v

Admettons que pour ne point renoncer à son opinion un fataliste consentît à reconnaître que rien en effet ne prouve l'existence de la pensée et de la raison dans nos sembla* blés, et qu'il se peut bien qu'ils soient' tout simplement des automates ; du moins serait-il forcé d'admettre l'existence de la puissance dans le créateur de ces machines «et de confesser que,lacstuseijiilëîriièHB est Tih'êtïe Hfttè: en effet , nous avons pour croire à sa liberté les mêtîies raisons que pour crotte à feon existence et à sa sagesse. Or, si: Dieu agit librement, H Suffit, et tôtit argument qui aspire à démontrer que la Kbefté est impossible, est réfuté par letfait. i ,i» » ■ -. <

La causé première nous révèle sa puissance dans tous les effets qui nous révèlent sa sàge^sèe; et s'il lui a plu de communiquer *à sa créature une portion de sa sagesse , on ne voit pas pourquoi il n'aurait pu lui communiquer, pour exécuter les vues dé cette sagesse , une portion de sa puissance.

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Quant à cette proposition , que le premier mouvement ou le premier effet ne peut être produit fatalement, et que par conséquent la, cause première est nécessairement un agent libre., c'est une vérité qui a été démontrée par le docteur Clarke d'une manière qui n'admet pas de réplique (i), Je ne sache point que les partisans de la nécessité aient jamais fait la moindre objection à son raisonnement ; je ne puis donc rieç y ajouter.

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