DE CES ARGUMENTS
Nous avons déjà examiné dans cet Essai quelques-uns des arguments sur. lesquels on a appuie le système de la nécessité.
Oq a dit que la liberté humaine ne pouvait s'exercer que sur les actes qui suivent la volition, et qu'un pouvoir qui s'étendrait sur les déterminations même de la volonté serait une chose incompréhensible et qui impliquerait con tradition. Nous avons répondu à cet argument dans le premier chapitre.
On a dit encore que la liberté était incompatible avec l'influence des motifs , qu'elle transformait en caprices toutes nos actions et nous rendait incapables de tout gouvernement. Nous nous sommes occupés de cette ob-
1 Démonstration de l'existence et des attributs de Dieu. Voir aussi la fin des Remarques sur le Traité de la Liberté de Collin.
DÉS ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA NÉCESSITÉ. *5g
jection dans le quatrième et cinquième chapitre de cet Essai.
Je vais maintenant présenter quelques observations sur d'autres arguments invoques à l'appui de lafiriême doctrine; on peut les réduire à trois classes r: les ûris tendent à prouver que la liberté des déterminations est impossible, les autres qu'elle serait nuisible, et les autres qu'en feit cette liberté n'existe pas. ' •■ » r *
Occupons-nous d'aborA des arguments qui tendent à établir que la liberté est impossible.
II en est un qui s'appuie sur le célèbre principe de la raison suffisante, qu'on peut énoncer ainsi : Àien ne peut exister^ rien ne peut arriver y rien ne peut être vrai, sans une raison suffisante.
L'illustre Leibnitz se faisait gloire d'avoir appliqué le premier ce principe à la philosophie, et par là d'avoir élevé la . métaphysique , qui n'était auparavant qu'une suite de jeux de mots insignifians , à la hauteur d'une science de raisonnement et de démonstration. Ce principe mérite donc notre examen.
. L'objection qui se présentait d'abord , c'est que souvent deux ou plusieurs moyens* peuvent également conduire à un but donné, et qu'en pareil cas, l'un peut être choisi , bien qu'il n'y ait pas de raison suffisante pour le préférer à l'autre.
♦Pour mettre son principe à l'abri de cette objection , Leibnitz soutenait d'abord que le cas supposé ne pouvait arriver ; mais qu'en admettant la supposition , aucun des moyens ne serait mis en usage , faute d'une raison suffisante pour être préféré. . Il reconnaissait donc avec certains Scholastiques , qu'un âne placé entre deux bottes de foin parfaitement semblables , demeurerait immobile
a0o ESSAI IV. — CHAPITRE IX.
par impuissance de choisir; mais il prétendait que , sans un miracle, le cas ne pouvait arriver.
Quand on objectait , que si le globe terrestre avait été créé dans un moment de la durée infinie plutôt que dans un autre, que s'il avait été place dans tel point plutôt que dans tel autre de l'espace, que si les planètes enfin tournaient de ^occident à l'orient plutôt que dé l'orient à l'occident, la votante de Dieu «tait, la seule raison qu'on pût en donner; Leibnitz: répondait , ^u'il n'existe point déplace vide ni dans , l'espace ni dans la durée; que l'espace n'est que l'ordre des choses existantes, et la durée l'ordre des choses successives; que tout mouvement est relatif , en sorte que s'il n'existait qu'un seul corps dans l'univers , ce corps serait nécessairement immobile; enfin , qu'il est incompatible avec la perfection «fei ta divihité, qu?il y. ait un seul point de l'espace vide de matière, proposition qu'il étendait saris doute * la, durée; de sorte que, selon ce système, le monde est néces$airem£hfc, comme son auteur, infini, éternel , immuable, ou durmoins , aussi grand en étendue et endurée qu'il, est possible4 qu'il le soit.
Quand ota objectait < enfin ^ que. deux- particules de i^atière>; parfaitement semblables', ne pouvaient être coordonnées >. dans l'espacé, par aucune, autre raison que la libre volonté de Dieu , Leibnitz répondait' qu'il est impassible «qu'il' y ait deux parties de matière ou deux choses quelconques parfaitement semblables'; et c est ce qui semble l'a v<rii\ conduit! à un autre grand -principe de sa' philosophie», qufil xppaWe l'identité de* 'indiscernables.
Après,- avoir produit .de si belles-découvertes en* philo*» spphie1, le principe de la raistfti suffisante était bien-digne de tranebér la question si lohg-^tèmps débattue delà liberté humaine : aussi , la décide-t-il avec une extrême facilité.
DES ARGUMENTS EU FAVEUR DE LA NÉCESSITÉ. ?6l
Qu'est-ce qu'une détermination de la volonté ? Un événement qui doit avoir une raison suffisante ; toute détermination implique donc une circonstance antécédente, qui ne pouvait être suivie d'une détermination différente: toute détermination est donc nécessaire.
Comme on le voit, le principe de la' raison suffisante est fécond en conséquences, et nous pouvons juger de l'arbre par les fruits qu'il porte..
Adopter ce principe , c'est adopter toutes les conséquences qui en dérivent. Pour mettre ces conséquences hors de toute atteinte, il suffit donc de prouver la vérité du principe lui-même.
Je ne sache pas que Leibnitz en ait donné d'autre preuve que l'autorité d'Archimède , qui, dit -il, fait usage de ce principe pour démontrer qu'une balance , chargée de poids égaux , resterait toujours immobile.
Dire d'une balance ou d'une machine quelconque, que si nulle cause extérieure ne la met en mouvement elle doit nécessairement demeurer en repos, c'est parfaitement raisonner; car une machine n'a pas la faculté de se mouvoir elle-même. Mais appliquer le même raisonnement k l'homme, c'est supposer que l'homme est une machine, et c'est justement là ce qui est en question.
Leibnitz et ses partisans.voudraient bien nous faire considérer la maxime que rien ri existe, n'arrive et ne peut être vrai sans une raison suffisante, comme un premier principe qui n'a besoin ni de preuve ni d'explication ; mais c'est en vain, car cette maxime est évidemment une proposition très vague, çt qui n'est, pas moins susceptible de significations diverses que le mot raison luimême. Non seulement elle doit varier de signification quand on l'applique à des choses de nature aussi différente qif un événement et une vérité, mais elle peut en offrir
26a . JESSÀI IV. CHAPITRE HC
de très diverses dans son application à une même chose* Pour se former une idée distincte de cette maxime , il ne suffit donc point de la considérer en général ; il faut l'analyser avec soin, et en l'appliquant à différents sujet», constater dans chacun quelle est sa signification.
Le principe de la raison suffisante ne peut intéresser la question de la liberté humaine qu'autant qu'on l'applique aux déterminations de la volonté. Ainsi, étant donnée une action volontaire, la question est de savoir s'il y a eu ou s'il n'y a pas eu une raison suffisante pour quelle fût faite?
Le sens naturel de cette question et qui semble sortir le plus immédiatement des termes dans lesquels elle est posée, est celui-ci : L'agent a-t-il eu un motif suffisant pour regarder l'action qu'il a faite comme un action sage, vertueuse ou tout au moins innocente ? Or, dans ce sens, assurément, toutes les actions humaines n'ont pas leur raison suffisante, car il en est beaucoup de folles, d'insensées et d'inexcusables.
Si la question signifie : l'action a-t-elle eu une cause ? nul doute que la réponse ne doive être affirmative. Tout événement suppose une cause, douée d'un pouvoir suffisant pour le produire, et qui ait déployé ce pouvoir à cette fin. Il faut donc qu'il soit arrivé de deux choses l'une dans le cas dont il s'agit, ou bien que l'homme ait été la' cause de l'action, et alors l'action a été libre et elle lui est justement imputée, ou bien que l'action ait été produite par une autre cause, et alors on ne peut l'imputer à l'homme avec justice. Dans ce sens donc , nous reconnaissons sans peine qu'une raison suffisante, a présidé à l'action ; mais cette concession ne fait rien du tout à la question de la liberté. ...
Si enfin le sens de la question est celui-ci : Y a-t-il eu quelque chose d'antérieur à l'action qui Tait fatalement
DES ARGUMENTS EW FAVEUR DE LA NÉCESSITÉ. l63
déterminée? tout homme qui. croit que l'action a été libre, répondra par la négative.
Telles sont, que je sache , les trois seules manières d'entendre le principe de la raison suffisante, quand on rapplique aux déterminations de la volonté humaine. Ce principe, dans la première, est évidemment faux; dans la seconde , il est vrai , mais il' ne touche en rien à lia question die la liberté; dans la troisième, c'est une pure affirmation de la nécesssité, sans aucune preuve.
Avant d'abandonner ce principe si vanté, voyons comment il s'applique à des faits d'un autre genre. Quand nous- disons qu'un philosophe a donné la raison suffisante de te\ phénomène, que voulons-nous dire? Simplement qu'il en a rendu compte d'après les lois communes de la nature. La raison suffisante d'un phénomène de la nature ne peut être que la loi ou les lois de la nature dont ce phénomène est une conséquence nécessaire. Mais sommes-nous sûrs que dans ce sens tous les phénomènes de la nature aient leur raison suffisante? Je ne le pense pas.
En effet , sans parler des événements miraculeux dans lesquels les lois de la nature sont suspendues ou enfreintes, qui nous dit que dans le gouvernement de la providence, Dieu ne produise pas des actes particuliers qui ne rentrent dans aucune des lois générales de la nature?
La fixité dés lois de la nature était nécessaire -pour donner aux créatures intelligentes la possibilité de conduire leurs affaires avec sagesse et prudence , et d'accomplir leur tâche par les moyens convenables; toutefois ïî pouvait être bon que certains événements particuliers ne fussent pas invariablement fixés par les lois1 générales, mais que Dieu se réservât *de les produire par des actes' spéciaux, afin que ces mêmes créatures eussent un motif
suffisant d'invoquer son assistance, sa protection et sa lumière, et de compter sur sa grâce pour le succès de ieui$. entreprises légitimes.- '
Nous voyons que dans les gouvernements humaine r dans ceux mêmes qui suivent la marche la plus légale, il est impossible que tous les actes de l'administration soient déterminés par les lois établies : toniques quelque choseest laissée à la discrétion du pouvoir exécutif, et particulièrement les actes de clémence et de libéralité envers lés sujets suppliants. On ne $$t*rajt démontrer cpi'il n'existe rien d'analogue' dans le gouvernement de Dieu.
Nous, n'avons pas. le droit de prier Dieu d'enfreindre ou de suspendre les lois de la nature en notre faveur. La grière suppose donc qu'il peut, sços violer ces lois,, prêter rpreille à nos supplications. Quelques philosophes ont pensé que le seul effet de la prière était d'améliorer notre nature et nos penchants, et qu'elle n'avait aucun pouvoir sur la divinité. Mais c'est une supposition dont rien ne démontre la vérité; elle est en contradiction avec nos* sentiments les plus naturels, aussi bien qu'avec le texte de l'Ecriture sainte r et tend à glacer en nous les mouvements de la piétés
C'était, il est vrai, un des articles de la doctrine de Leibnitz, que la divinité a cessé d'agir depuis la création du monde, et n'est plus intervenue que dans les miracles; telle a été la perfection de l'ouvrage que toute interposition nouvelle de l'auteur eut été inutile. Mais cette assertion, contestée par Newton et quelques-uns des plu» habiles philosophes de l'époque , ne reçut jamais de 'Leibnitz l'appui d'aucune preuve. ,
Rien ne démontre donc que tout phénomène physique ait. une raison suffisante, si par là nous entendons une ou plusieurs lois fixes de la nature dout cet événement sqifc une conséquence nécessaire.
DES ARGUMENTS BIT . fAVElW DE LA. NjiCESSTrÉ. î65
Je demanderai maintenant ce que l'on entend par la raison suffisante d'une vérité. La raison, suffisante de notrç crpyançe 3 une- vérité-, c'est, je pense , que nous en recounaisfrioçs l'évidence ; mais quant à la raison suffisante de l'existence d'une, vérité* je ne puis deviner ce que c'est; à moins que la raison suffisante d'une vérité contingente ne soit quelle est vraie, et celle d'une vérit^ nécessaire quelle* l'est nécessairement: lumineuses découvertes qui ajoutent singulièrement à la somme de np$ cç^n^iss^ncesL (
Il résulte r je croîs, de ce qui précède, que le principe deJa,r£i$W£uf]fysaate>est extrêmement vague dans sa signifïc^tjon, Si ce principe veut dire que tout événement a nécessairement une cause capable de le produire, rien n'est plus vf ai, mais riejn .aussi n'est moins nouveau en philosophie et j^anfe la pratique. S'il signifie que tout é*énen}ent;e.$t. nécessairement la conséquence de quelque cho^e d'antérieur, qu'oj^appelle r^wow suffisante, c'est la proclamation du fatalisme universel^ et il en sort une foule 4e conséquences bizarres, pour ne pas dire absurdes ; iraus dans ce sgus .ce principe n'est ni évident par lui-même, :pi dérao^trâpar aucune preuve. Ainsi, quand on donne à ce principe une interprétation raisonnable, il ne dit que ce que tout le monde sait, .et quand on lui fait signifier quelque cbase.de nouveau, il n'a plus aucune évidence* -....,
Un autre argument p^r lequel on a voulu prouver que la liberté dapÛQii est impossible,, c'est qu'elle implique un effeti^ans.pause.,
A cçl&.oft peut brièvement répondre, qu?une action libre est un effet produit par un être qui avait le pouvoir et la volonté de le produire , et que ce n'est point là ce qu'on appelle un effet sans cause.
Supposer que, pour la production d'un effet, il faille une autre cause qu'un être doué du pouvoir et de la volonté de le produire, c'est tomber dans une contradiction, c'est dire que cet être avait le pouvoir de produire l'effet, et pourtant qu'il ne l'avait pas. " *
Mais comme un des plus zélés avocats de la fatalité parmi les modernes attache une grande importance à cet .argument, nous allons examiner de quelle manière il le présente.
Il débute par une observation à laquelle je donne les mains, c'est que pour établir la doctrine de la nécessité, il suffit de démontrer que, partout et toujours, les mêmesrésultats - dérivent invariablement des mêmes circonstances. *
A mon gré, ce point établi, la fatalité universelle est; rigoureusement démontrée, et s'il est prouvé que, partout et toujours ,( les mêmes résultats dérivent invariablement des mêmes circonstances, la doctrine de la liberté est vaincue; il faut y renoncer.
Pour prévenir toute équivoque, j'accorde qu'en logique les mêmes conséquences résultent partout et toujoure des mêmes prémisses ; car un bon raisonnement reste un bon raisonnement dans tous les temps et dans tous les lieux. Mais ceci n'a rien à faire avec la doctrine de la nécessité: pour établir ce système, ce qu'il faut prouver, c'est que partout et toujours les mêmes événements résultent invariablement des mêmes circonstances.
La preuve produite par l'auteur à l'appui de cette assertion fondamentale, c'est qu'un événement qui ne serait point précédé de circonstances qui Ife feraient être ce qu'il est, serait un effet sans cause; et pourquoi ? « C'est « que, dit* il, une cause n'est autre chose, que Vent< semble des circonstances antécédentes qui sont con-
« stamment suivies d'un certain effet; la constance du « résultat nous faisant conclure qu'il doit y avoir dans la « nature des choses, une raison suffisante pour qu'il soit « produit dans ces circonstances '. »
J'avoue que si l'on ne peut donner d'autre définition d'une cause que celle-là , tput événement qui ne sera point précédé de circonstances qui l'aient fait être ce qu'il est, sera, je ne veux: pas dire un effet sans cause, ce qui est une contradiction dans les termes , mais un événement sans cause, ce qui esty je crois, impossible. La questioq se réduit donc à savoir si l'on ne peut pas donner une autre définition de la cause. #
Or, nous observerons d'abord que cette définition, il l'on en excepte la phraséologie nouvelle. qui range une cause daps la catégorie des circonstances, est, en d'autres termes, la même que celle que Hume adonnée, et dont l'invention lui appartient; car il est le premier à ma connaissance qui ait soutenu que la cause d'un effet est un fait antérieur que l'expérience nous a toujours montré suivi de cet effet ; cette définition est la colonne principale de son système, et il on a tiré des conséquences fort importantes, que je suis loin de prêter au philosophe qui nous occupe.
Sans répéter ce que j'ai déjà dit des causes dans mon premier Essai, et dans le second et le troisième chapitre de celui-ci, je signalerai ici quelques-unes des conséquences légitimement renfermées dans la définition précédente, afin qu'on puisse l'apprécier par ses fruits.
i° D abord, il résulte de cette définition que la nuit est la cause du jour, et le jour la cause de la nuit; car il est impossible de trouver deux faits qui se soient plus
1 Priestley,
constamment suivis l'un l'autre depuis le commencemepf du monde. .
a0 Cette définition nous enseigne que. tout peut être la causé de tout, puisque le seul caractère essentiel d'une cause c'est d'être constamment suivie de l'effet. S'il en est ainsi, ce qui est inintelligent peut être la cause de ce qui est intelligent ; fat folie peut être la cause de la sagesse , et le bien la cause du mal. De plus , tout raisonnement qui conclut de la nature de l'effet à la nature de la cause r et tout raisonnement tiré des causes finales , doivent être rejetés comme trompeurs.
3° D'après cette définition , nous ne sommes pas fo ndés à conclure que tout fait doive avoir une cause \ car il arrive une foule d'événements dont on ne peut démontrer qu'ils aient été constamment précédés de ^certaines circonstances. Et quand il serait certain que tous les événements observés par nous ont letfr cause, il ne s'ensuivrait pas que tout événement dût avoir la sienne ; car il est contraire aux règles de la logique de conclure de ce qui à été à ce qui doit être, ou en d'autres termes, de raisonner du contingent au nécessaire.
4° Enfin il suivrait de cette définition que nous n'aurions point de raison d'attribuer aune cause la création dut monde; car nous ne connaissons point, et il n'a pas existé de circonstances antérieures constamment suivies d'un pareil effet. 11 en résulterait encore que tout fait qui a été le seul ou le premier de son espèce n'a pu awroir dç cause. . .
Hume a embrassé avec .ardeur quelques-unes de ces conséquences : elles avaient à ses yeux le double mérite de découler nécessairement de sa définition de la cause, et d'être favorables à son système de scepticisme absolu. Si l'on adopte la même définition, il faut ou accepter comme
lui les conséquences qui en résultent, ou prouver contre lui qu'elles n'en résultent pas.
Mais est- il impossible de donner une définition de la cause qui soit exempte de ces lâcheuses conséquences ? Je pense le contraire, et c'est la seconde observation que je présenterai , sur l'argument qui nous occupe. * Pourquoi une causé productrice ne serait-elle >pas définie : Uh être ayant le pouvoir et la volonté de produire Feffet? La production d'un effet suppose là puissance active, et la puissance active, étant une qualité, ne peut exister que dans un être qui- en sôit doué; d'une autre part la puissance sans volonté ne saurait produire d'effet; mais quand la volonté et la puissance sont réunies, la production de l'effet en résulte nécessairement. : Voilà, selon moi, quelle est la véritable signification du mot cause, quand il est employé en métaphysique, et particulièrement quaàdon affirme que tout fait qui commence d'exister doit avoir une causé, et' qu'on prouvé par le raisonnement què/l'extetence de l'univers impliqué celle d'une cause première et éternelle.
• Le mpûde a-t-il été produit par des circonstances antérieures constamment suivies d'un pareil effet; ou est-il l'ouvrage d'un être qui- avait le pouvoir et qui a eu la volonté de le produire ? voilà la question.
Dans les sciences physiques le mot cause reçoit souvent des significations très diverses. Quand un phénomène est produit selon une loi connue, on appelle cette loi de la nature la cause du phénomène. Mais une loi de la nature n'est4 la cause 'efficiente ; d'aucun fait, elle n?est que là règle suivant laquelle agit et produit la cause efficiente. Uttelôi'ést conçue dans l'esprit d'un être raisonnable, mais elle n'a pas d'existence réelle; elle est donc comme utt motif, elle ftè peut ni produire, ni subir aucune ac-
a^O ESSAI IV. CHAPITRE IX.
tion, et ne saurait être upe cause efficiente. S'il n'existait pas d'être qui agît selon la loi , elle ne produirait aucun effet.
L'auteur que nous combattops prend pour accordé que toute action volontaire de l'homme est déterminée par les lois de la nature , dans le même sens que les mouvements mécaniques sont déterminés par les lois du mouvement ; et il affirme qu'un choix non déterminé de cette manière est aussi impossible qu'un mouvement mécanique non déterminé par les lois du mouvement, ou que tout autre effet non produit par une cause.
Nous devons observer ici qu'il y a deux sortes de lois appelées lois de la nature avec une égale propriété, et qu'il ne faut cependant pas confondre : ce sont les lois de la nature morale , et les lois de la nature physique. Les premières sont les règles que Dieu a prescrites aux créatures raisonnables pour la direction de leur conduite; elles ne regardent que les actions volontaires et libres , car aucun autre genre d'action ne peut être soumis à des règles morales. On doit obéir à ces lois, mais elles sont souvent enfreintes par les hommes. La violation des lois morales n'est donc pas impossible, et cette violation n'est pas un effet sans cause; la cause ici c'est le transgresseur et il est responsable de la transgression.
Les lois physiques de la nature sont les règles que suit ordinairement la divinité dans le gouvernement du monde matériel. Ce qui se fait selon ces règles n'est pas l'œuvre de l'homme, mais de Dieu, qui agit soit immédiatement, soit par des instruments soumis à son empire. Ces lois de la nature ne restreignent nullement la puissance de son auteur, et ne lui imposent point l'obligation de ne rien faire qui ne leur soit conforme.
Il les a quelquefois enfreintes dans les miracles , et
DES ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA NÉCESSITÉ, a J t
peut-être les néglige-t-il souvent dans les décisions habituelles de sa providence. Ni les événements miraculeux, qui sont contraires aux lois physiques de la nature , ni les actes de la Providence divine, qui peuvent en être indépendants, ne sont impossibles et ne sont des effets sans cause; la cause -de ces événements et de ces actes, c'est Dieu , et c'est à lui seul qu'il faut les imputer.
On ne peut nier que l'homme ne transgresse souvent les lois de la nature morale. S'il était vrai que ce sont les lois de la nature physique qui rendent cette désobéissance nécessaire , il serait vrai alors 9 dans le sens littéral de 1'expreôsion , que l'homme serait né sous une loi et soumis à une autre; ce qui est incompatible avec l'idée que ce monde est gouverné d'une manière équitable.
Mais quand même cette supposition n'entraînerait pas une conséquence si révoltante 9 elle n'en serait pas moins une pure supposition. Jusqu'à ce qu'il soit prouvé que toute décision ou toute action volontaire de l'homme est déterminée par les lois physiques de la nature , cet argument , en faveur de la nécessité , ne fera que poser en fait ce qu'il s'agit de prouver. *
On en peut dire autant de l'argument qui, pour prouver ' que la liberté est impossible , met en avant l'exemple de la balance, dont le mouvement est déterminé par les poids. Ce raisonnement, quoique présenté par la plupart des défenseurs du fatalisme , est si pitoyable et a été tant de fois réfuté , qu'il mérite à peine d'être rappelé.
Dans une discussion , tout argument qui n'est pas fondé sur des principes avoués par les deux parties , est un sophisme de l'espèce que les logiciens appellent petitio principii; et tels sont, à mon avis, tous les raisonne-
^7* ESSAI in. — * CHAPITRE IX,
ments présentés peur démontrer que la liberté d'action est impossible.
On^peut observer en outre que s'ils étaient concluants, ils s'étendraient à la divinité, aussi bien qu'à toutes lés créatures; et que l'existence nécessaire, qui a toujours été considérée comme la prérogative de l'Être-Siipirêikiè', appartiendrait également au dernier des êtres créés et ati plus insignifiant des phénomènes.
Tel fut, je pense, le système de Spinosà, et de' toàs ceux qui, parmi les anciens, ont poussé Jefatahsme jusqu'à ses dernières limites.'
J'ai déjà renvoyé le lecteur à l'argument £ai*' lequel le docteur Clarke a démontré que fa première caYise' est irii agent libre. Jusqu'à ce qu'on ait fait vdîr la fausseté de cet argument, ce qui n'a jamais été tenté à ma contiatis»sance, des raisonnements aussi faibles que. ceux qu'on a présentés à l'appui du système contraire, ne lui' donneront jamais grande consistance.