‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 65 sur 81 · DE LA PERMISSION DU MAL. 2C · texte numérisé non relu

DE LA PERMISSION DU MAL. 2C

sont chimériques, comme notre philosophe croit J'avoir prouvé , si ell*est douée des pouvoirs d'attraction et de répulsion , et n'exige pour penser raisonnablement qu'une certaine configuration, alors il est impossible de prouver que la même configuration ne puisse lui donner la faculté d'agir avec raison et liberté. Si on peut absoudre la matière du reproche de solidité, depassiveté et d'inertie, si on peut Ja relever assez dans notre estime pour que nous consentions^ l'identifier avec cette classe d'êtres que nous appelons spirituels ou immatériels, à quel titre pourrait-on la condamner à rester un être mécanique, un pur instrument? A-t-on le droit d'écarter d'abord la solidité, la passiveté et l'inertie pour rendre la matière capable de penser, et de rappeler ensuite ces qualités pour la rendre incapable d'agir?

Loin donc de donner une base à la doctrine de la tfécessité , le matérialisme ainsi compris ne lui prête aucun appui.

Je dirai, en terminant cet Essai, qu'il faut en toutes choses éviter les extrêmes; notre faiblesse nous y pousse incessamment, et presque toujours nous n'échappons à l'un que pour tomber dans l'autre.

Il n'en est point de plus dangereux que d'exalter trop haut, ou de ravaler trop bas, les facultés de l'esprit hu» main. .

En tombant dans l'un de ces extrêmes, nous nous livrons à un coupable orgueil ; nous perdons le sentiment de notre dépendance du créateur; nous nous aventurons dans des tentations qui passent nos forces^ Eu tombant dans l'autre, nous brisons dans notre ame les ressorts de Tacti vite et de la vertu ; nous nous exposons à croire que , ne pouvant rien, nous n'avons rien à faire, et que le mieux est de nous abandonner passivement au courant de la né-» cessité.

ap4 ESSAI IV. -^-CHAPITRE Xî.

Quelques hommes de bien, s'imaginant que pour extirper l'orgueil et la vanité de notre ame ,*on ne pouvait trop rabaisser nos facultés actives, nous ont dépouillés, par zèle religieux, de toute activité; d'autres, dans le même but , ouf accablé la raison humaine de leurs dédains, et pour faire briller d'un plus vif éclat le flambeau de la révélation, ont cherché à éteindre en nous celui de la nature.

Ces armes, inventées pour défendre la religion, sont maintenant employées pouf la détruire, et ce qu'on regardait comme le boulevart de l'orthodoxie est devenu le plus ferme rempart de l'athéisme et dé l'incrédulité.

Les athées sont venus du secours des théologiens; ils les aident à dépouiller l'homme de toute puissance , mais c'est jpotir détruire tbute obligation morale et tout sentiment du juste et de l'injuste ; ils les aident à humilier l'intelligence humaine, mais c'est pont établir un scepticisme absolu.

Dieu , par pitié pour la race humaine, a voulu qu'aucun système ne pût étouffer en doits le sentiment de notre faute et de notre démérite quand nous faisons mal , ni te paix et lé contentement de botre conscience quand nous faisons bien; les opinions spéculatives ne peuvent pas davantage ébranler notre confiance au témoignage des setis, h celui de la mémoire, à celui de la raison; et toutefois, il est impossible de ne pas blâmer ces audacieuses doctrines qui viennent lutter contre les sentiments naturels de l'esprit humain , et tendent du moins à les affaiblir si elles ne peuvent les aboli? entièrement.

Il n'y A pas lieu de craindre que ni le fatalisme ni le scepticisme modifient beaucoup la conduite des hommes , en ce qui touche lés intérêts de cette Vie. Il serait à désirer que la partie dé cette conduite qui touche aux intérêts de la vie i venir fut aussi inaccessible à leur influence.

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Dans le siècle où nous vivons , nous voyons les uns soutenir le fatalisme avec zèle, et. les autres, avec un zèle égal, défendre la liberté. Qui ne croirait que des convictions si contraires , et qui touchent de si près à la pratique, vont produire des conduites diamétralement opposées ? Il n'en est rien pourtant : dam les affaires communes de la vie, les partisans des deux systèmes agissent de la même manière.

Le fataliste délibère, se résout et engage sa foi; il se trace un plan de conduite et le poursuit avec vigueur et sagesse ; il exhorte et commande, et regarde comme responsables de leur conduite ceux qui ont reçu de lui quel* que mandat ; comme tous les autres, il blâme les hommes qui le trompent et lui manquent de parole ; il est des actions, il est des caractères qu'il déclare honnêtes et qu'il approuve ; il en est d'autres qu'il désapprouve et qu'il accuse ; non moins que personne il ressent les injures ; non moins que personne il se montre reconnaissant des bienfaits.

, Si un accusé alléguait la doctrine de la nécessité pour s'fexcuser d'un meurtre, d'un vol, d'une friponnerie, de la plus petite négligence volontaire dans l'accomplissement d'un devoir, le juge le plus fataliste rirait d'une telle défense ; cette fin de non recevoir ne serait pas même une circonstance atténuante à ses yeux.

En de tels cas , le fataliste voit clairement qu'il serait absurde de ne pas agir et juger comme si les hommes étaient des agens libres. Il tombe donc dans la même inconséquence que le sceptique, qui, lorsqu'il se mêle aux affaires 3u monde, se voit condamné, 'pour n'être point absurde, à agir et à juger comme le reste des hommes.

En supposant donc qu'en ce qui touche la morale et la religion la doctrine de la nécessité n'exerçât pas plus d'influence sur le fataliste qu'en ce qui concerne ses inté-

a 96 ESSAI IV. CHAPITRE XI.

rets proprement dits, elle ne pourrait lui être bien funeste. Mais on n'en peut dire autant si elle prend sur lui assez d'empire pour le jeter dans l'insouciance morale, et lui faire espérer qu'elle l'absoudra devant Dieu. Que ceux qui en sont là réfléchissent un peu, et voient s'ils admettraient leurs domestiques à présenter cette excuse, quand ils ont trompé leur coijfiance et négligé leurs ordres. x L'évêque Butler , dans son Traité de V analogie , a écrit un excellent chapitre sur la nécessité considérée dans son influence sur la pratique. Nous recommandons ce chapitre à ceux qui ont de l'inclination pour la doctrine du fatalisme.

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