CHAPITRE I
Il en est de la morale comme des autres sciences', elle doit avoir ses premiers principes, autrenfent tout raisonnement moral serait impossible.
Dans toutes les sciences qui ne sont point étrangères à la controverse , il est utile de séparer les premiers principes des conséquences qui en ont été déduites. Les premiers principes sont le fondement de l'édifice; les conséquences sont l'édifice lui-même ; et toutes les parties de l'édifice que les premiers principes refusent de porter doivent infailliblement s'écrouler.
Dans toute croyance rationnelle, la chose crue est un premier principe ou une conséquence légitimevd'un premier principe. Si l'on dispute sur les conséquences, c'est aux règles du raisonnement, invariablement fixées depuis Âristote , qu'il faut en appeler ; mais si la controverse s'établit sur un premier principe, la cause tombe sous une autre juridiction, et doit être portée au tribunal du sens commun.
Nous avons dit ailleurs l à quels signes on peut dis-
* Essais sur l*s facultés intellectuelles , Essai VI, chap. xv.
agS ESSAI V. — •CHAPITItE I. ,
tinguer les décisions légitimes des décisions erronées du sens, commun : nous renvoyons nos lecteurs aux règles <jue nous avons posées sur cette matière; nous nous bornerons à rappeler ici que l'évidence des premiers principes n'étant pas de même nature, et devant s'apprécier d'une autre manière que celle des conséquences, il est indispensable dans toute controverse de constater d'abord auquel de ces deux ordres de vérités appartient la proposition que l'on examine.Tant que cette distinction n'est pas faite, l'esprit cède au penchant de demander la preuve de tout ce qu'il juge à propos de nier. Il va plus loin, il la cherche, et s'égare dans des raisonnements qui ne sauraient être concluants. Car toutes les fois qu'on essaie de démontrer par des arguments directs une vérité évidente par elle-même, on est condamné à prendre pour prémisses la chose même qu'il s'agit de prouver ou qiielqu'autre vérité qui n'est pas plus évidente ; et de la sorte , au lieu de donner plus d'autorité à la vérité qu'on veut établir , on la rend suspecte et douteuse à ceux qui n'avaient jamais songé à la contester.
Je me propose donc de signaler dans ce chapitre quelques-uns des premiers principes de la morale, sans prétendre à en donner une énumération complète.
Les principes que je vais poser se rapportent ou à la vertu en général, ou aux vertus particulières, ou aux conflits qui paraissent s'élever quelquefois entre des vertus différentes. Je commencerai par ceux de la première espèce.
i° Il y a certaines choses dans la conduite humaine qui méritent l'approbation et la louange, certaines autres, le blâme et la punition; et les différentes actions qui méritent l'un ou l'autre , le méritent à différents degrés.
a° Ce qui n'est point volontaire ne peut mériter ni le blâme, ni l'approbation morale.
3° Ce qui dérive d'une nécessité inévitable peut être agréable ou désagréable, utile ou nuisible, mais ne saurait être l'objet ni du blâme, ni de l'approbation morale.
4* On peut être coupable en omettant ce qu'on devait faire, comme en faisant ce qu'on devait éviter.
5° Nous ne devons négliger aucun des moyens qui sont à notre disposition pour connaître notre devoir. Voici quels sont ces .moyens: donner l'attention la plus sérieuse à notre instruction morale; observer ce que nous approuvons et ce que nous désapprouvons, tant dans la conduite des personnes avec qui nous vivons que dans celle des hommes dont l'histoire nous retrace les actions; réfléchir souvent, dans les heures où notre raison est calme et notre cœur libre de toute passion, sur les circonstances de notre conduite passée , afin d'y démêler le bien et le mal que nous avons fait , et de chercher quelle conduite meilleure nous aurions pu tenir; délibérer avec impartialité sur notre conduite future, en appréciant, autant qu'il est "possible de les prévoir, les occasions de bien faire et les tentations de mal faire que nous rencontrerons; avoir toujours présenta l'esprit ce principe éminemment vrai, que comme la vertu est ce qui constitue la véritable digAité et la véritable gloire de l'homme, de même la connaissance de son devoir est pour chacun de nous, dans toutes les situations de la vie, la première et la plus importante des connaissances.
6* Le devoir une fois connu , notre affaire la plus sérieuse doit être de l'accomplir et de fortifier notre ame contre les tentations qui pourraient nous en détourner.' Le$ moyenà d'y parvenir sont : d'entretenir en nous uft
sentiment vif et toujours présent de la beauté de la vertu et delà laideur du vice, du bonheur actuel et des récompenses futures que l'une nous assure, et des, conséquences funestes que l'autre entraîne à sa suite dans cette vie et au delà; d'avoir toujours les yeux fixés sur les plus beaux modèles de vertu que l'histoire et le monde <jlans lequel nous vivons nous présentent ; de contracter et de fortifier en nous la double habitude de soumettre les passions à l'empire de la raison , et de rester inébranlablement fidèles aux résolutions que nous ayons prises concernant notre conduite ; d'éviter les occasions de mal faire que nous pouvons fuir sans faiblesse ; et quand l'heure dç la tentation est arrivée, d'implorer l'appui du Dieu qui nous a créés.
Ces principes concernant la vertu et le vice en général sont d'une évidence immédiate aux yeux de tout homme qui porte une conscience et qui a pris la peine de développer en lui cette faculté. Je passe à d'autres principes qui ont une portée moins étendue.
i° Nous devons préférer un plus grand bien, fût-il éloigné, à un moindre; et un moindre mal à un plus grand.
N'eussions-nous point de, conscience , l'intérêt bien entendu suffirait pour nous dicter cette règle de conduite. Nous ne pouvons nous empêcher de blâmer l'homme qui la néglige; il mérite de perdre le bien qu'il dédaigne, et de souffrir le mal qu'il attire imprudemment sur sa tête.
Nous avons déjà dit que les anciens moralistes, imités en cela par quelques modernes, avaient essayé de déduire toute la morale de ce principe. Nous avons ajouté qu'en calculant avec exactitude la valeur des différentes espèces de biens et de maux, sous le rapport composé de leur
* DES PREMIERS PRINCIPES DE LA MORALE. 3oi
intensité, de leur dignité, de leur durée et du pouvoir que nous avons sur eux , le résultat de ce calcul conduisait à la pratiqué de toutes les vertus; et d'abord, d'une manière directe , a celle de l'empire de soi , de la prudence, de la tempérance et du courage; puis ensuite, in^ directement, à celle de la justice, de l'humanité et de toutes les vertus sociales , dès que l'influence de ces vertus sur notre bonheur a été bien comprise.
Quoique ce principe ne soit pas le plus noble qui puisse diriger notre conduite , il a cependant cet avantage, qu'il est intelligible aux hommes les plus ignorants, et qu'il conserve de l'ascendant sur les plus corrompus.
Quelque peu développé ou quelque perverti que puisse être le jugement moral, nul homme ne saurait être indifférent à son propre bonheur. Alors même qu'il est devenu insensible à tout mobile plus élevé , son intérêt continue de le toucher; et bien qu'une conduite exclusivement inspirée par ce motif mérite mieux l'épithète de prudente que celle de vertueu se, 0 toujours est-il que cette*prudence, estimable en elle-même, l'est encore davantage par son incompatibilité avec le vice, et par l'espèce de fraternité qui l'unit à la vertu, dont elle rend bon témoignage auprès de ceux qui pnt l'oreille fermée à toute autre recommandation.
Qu'un homme soit d'abord porté par l'intérêt bien entendu à faire son devoir, il trouvera bientôt des raisons d'aimer la vertu pour elle-même et de la pratiquer au nom d'un motif plus élevé.
Je ne . saurais donc approuver les moralistes qui repoussent tous les secours que l'intérêt personuel petit prêter à la vertu. Dans la condition présente de la nature humaine, ils ne sont point inutiles aux bons, et ils offrent lé seul moyen de retirer lés riiéchants de l'abîme.
3oa ' ESSAI V. — CHAPITRE I.
a° Nous devons nous conformer dans notre conduite aux intentions de la nature, telles qu'elles se révèlent dans notre constitution.
L'auteur de notre être ne nous a pas seulement donné le pouvoir d'agir dans les limites d'une sphère déterminée, il a mis en nous des principes d'action de différentes espèces , pour nous diriger dans l'usage de ce pouvoir.
En examinant la constitution des diverses espèces d'animaux et particulièrement les principes d'action dont la nature les a pourvus, nous découvrons sans peine à quel genre de vie elle les a destinés. Chaque espèce suit la pente de sa constitution , et remplit son rôle sans y penser et sans avoir l'intention d'obéir aux décrets de la providence. Seul , de tous les habitants de ce monde , l'homme est capable d'observer sa constitution, de découvrir à quelle espèce de vie elle le destine, et d'agir d'une manière conforme ou contraire à cette destination ; lui seul est capable de céder volontairement aux inspirations de sa nature ou de se mettre en révolte contre elle.
En traitant des principes d'action qui sont .dans l'homme, j'ai fait voir que si ses instincts naturels et ses appétits physiques étaient admirablement combinés pour la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce, ses désirs, ses affections et ses passions, tant qu'ils n'étaient point dépravés par des habitudes vicieuses ni soustraits à la surveillance des principes régulateurs, ne 1 étaient pas moins merveilleusement pour la vie rationnelle et sociale. On peut dire de toute action vicieuse qu'elle est contre nature, car toute action semblable procède du développement exagéré , incomplet ou perverti d'un principe naturel d'action ; toute action vertueuse, au contraire, est en harmonie avec les principes de la nature humaine, dans leur développement légitime.
DES PREMIERS PRINCIPES DE ÎA MORALE. 3oï
> Les Stoïciens disaient que la vertu consiste à vagir conformément a la nature; et quelques-uns, avec plus d'exactitude, conformément à la nature humaine en tant qu'elle est supérieure à celle des bêtes. La conduite des bêtes est conforme à leur nature, et elle n'est cependant ni ver* tueuse ni vicieuse. La conduite d'un agent moral ne peut être conforme à sa nature à moins qu'elle ne soit vertueuse. La conscience, cette faculté que tout homme porte en soi, est la loi de Dieu écrite dans notre cœur : quiconque la viole agit contre sa nature, et se sent condamné par elle.
Rien ne se montre plus à découvert que l'intention de la nature dans les différents principes qu'elle a mis en nous. Dans le désir du pouvoir, de la connaissance çt de l'estime, dans les affections qui nous attachent à nos en-v fants, à nos proches, à notre patrie, dans la reconnais* sance pour les bienfaits, dans la pitié pour le malheur, et jusque dans l'émulation et le ressentiment , cette intention se révèle avec une clarté parfaite. Il n'est pas moins évident que la raison et la conscience nous ont été données pour gouverner les principes inférieurs , et les faire conspirer à l'exécution d'un plan de vie régulier qu'il appartient également à ces facultés de concevoir.
3° Nul homme n'a été mis au monde pour lui seul. Tout homme doit donc se considérer comme un membre •> de la grande société humaine et des sociétés subordonnées auxquelles il appartient plus particulièrement > telles que sa patrie, sa province, le cercle de ses amis et de sa famille , et faire le plus de bien et le moins de mal possible à ces différentes sociétés..
Cet axiome conduit directement à la pratique des vertus sociales , et indirectement à l'empire de soi-même r instrument indispensable à l'accomplissement des devoirs» sociaux.
3o4 ESSAI V. — C&APITRE I.
4° Nous*devons agir envers autrui de la même manière que nous jugeons qu'il devrait agir envers nous, s'il était à notre place et nous à la sienne ; ou pour met" tre la même vérité sous une forme plus générale : nous devons pratiquer ce que nous approuvons, et éviter ce que nous désapprouvons dans les autres, quand les circonstances sont identiques.
Si le juste et l'injuste dans la conduite des agents moraux n'est point une chimère y il doit être le même .dans des circonstances identiques.
Tous le3 hommes sont égaux devant Dieu , et tous rendront le même compta de leur conduite; car sa justice ne fait point acception des personnes. Tous les hommes sont pareillement égaux , en qualité de membres de la grande société humaine. Les devoirs qui s'attachent au rang, à la place, aux différentes relations sociales, sont les mêmes pour tous dans les mentes circonstances.
Si nous discernons mal ce que nous devons aux autres, ce n'est point faute de lumières, mais de bonne foi et d'impartialité. Nous sommes très clairvoyants sur ce que les autres nous doivent; lorsqu'on nous fait injure, lorsqu'on nous traite mal, nous le voyons à merveille, et nous en éprouvons du ressentiment. Si donc nous employons une mesure pour apprécier ce que nous devons à autrui, et une autre pour apprécier ce qu'on nous doit, c'est notre peu de bonne foi qu'il faut en accuser. La maxime que, si les hommes doivent toujours juger avec impartialité ils le doivent surtout en ce qui touche leur conduite morale, est évidente de soi-même pour tout être intelligent. L'homme qui se déclare offensé lorsqu'on fait injure à sa personne, à sa propriété, à sa réputation, prononce son arrêt de condamnation s'il agit de même envers son prochain.
DES PREMIERS PRINCIPES DE LÀ MORALE. 3û5
S'il n'est point de règle de conduite dont la légitimité soit plus évidente pour tout homme qui a une conscience, il n'en est point qui soit d'une application plus universelle efe qui mérite mieux l'éloge que l'Écriture en fait, quand elle l'appelle la loi et les prophètes.
Elle comprend en elle toutes les règles de la justice sans exception; Il n'est point dé devoir d'hôhime à homme qu'elle n'embrassé, tant ceux qui dérivent des rapports durables du père à l?enfant,J du maître au serviteur, du magistrat à l'administré, du mari à la femme, que ceux qui^ naissent des rapports plus transitoires' du riche au pauvre, du vendeur à l'acheteur, Vîu débiteur ati créancier, du bienfaiteur à l'obligé1, de l'ami à l'âmi. Elle enferme tous les devoirs de charité et d'humanité, *fet mi&me ceux de courtoisie et de politesse. :> ; !î
H y a plds, je crois qu'on peut l'étendre sans lui faire violence aux devoirs envers soi-même. Si fôût homme juge la prudence, la tempérance, le courage et l'empire de soi dignes d'approbation dans lés' Janttes , if 'doit comprendre que ces vertus le sont également éri/hii', et qu'il doit les pratiquer dans les meffleà circonâtânées.
En somme, quiconque obëfrait invariablement à fcette règle ne s?écarterait jamais dit fcenftiér dû devoir que'pair erreur de jugement; et cortiriie elle lui dirait aussi1 qu'il est de son devoir, c&inme dfe èéluidé tous les hommes^ de ne rien épargner pbUr éclairét sôh jugeihent, ses erreurs ne seraient jamais l'effet de la' négligence, mais toujours de l'impossibilité de s^cïairèr:1' !
Cet axiome suppsôedansThommé la faculté de distinguer le bien et le mal dans la conduite; il suppose également que cette faculté est très clairvoyante quand elle supplique à dès cas dîTnôùs né sofamefc point intéressés, mais qu'elle est sujette à d'éttatigés1 aveuglements dans la vi. 20
3o6 ESSAI V. CHAPITRB I.
3upposition contraire. En effet, l'intérêt personnel nous dispose à ex^gerçr le$ torts qu'on peut avoir à notre égard, qqajid nous le? jugeons directement; mais en nous metfâpt à la place de l'qffeusetir , et en le mettant à la nôtre, , l'illusion s'évanouit, et l'injure est ramenée à ses justes pro«.
portion^.;
5°. Vour quicppqtje croit à l'existence % aux perfections çt à,. la providence de Dieu t l'obligation de l'honorer et çle lûi'ob#r est. d'une évidence impiédi^te. I# connais $3&çe de Dieu et ^le ses ouvrages np démontre pas seule-» ment àto.ut être intelligent la légitimité de nos devoirs envers lui , elle communique à chacun 4e nos devoirs , sans exception, lç, caractère fy l'a^pri^é d'une loi diviae. .
jtly çl upq, tçoisiènie classe d'a^iopjes moraux qui déterminent à laquelle de deux vertus nous devqqs ac-9 cprdej; -lç .préférence i loçsqu'p.w appprçntç opposition semble, existe^ erçtrei. les actions qu'çlte$ ,upp$ prescrivent. < j r,
En considérant uniquement les différente* w£uf cQIftHtë des dispositifs de, l'esprit, pu des déterminais 4e }<* volonté d'agir, ponfprrpéaien|t à qpç certaine rqglç g^ftérale? il, ne peut J. avoir eptre elles ftiçune Qpposi£H>n ; elles, viyept ^fen^içi eç parfaite harmonie, se prêtent un secours et urç. (B^mifj^ieJ», &ans eon traction ppsaibte, et , prises ^ati^teft v .W^ifiM Wt. MW ,^gk ; dfc «ppduifjQ uniforme çt conséqu^tp, M^is il;p'en,;pst pfts 4ta$i<<fo jetions partiqvdiqrça qjje les àifiéw#te& vertus payent prescrire : ici l'oppfl^W €#t pp$$ii)le. Aippi* Ip. m&nQ homme peut être, çlarçt§ son p{Bur,gépéreiut, connaissant et juste : ces dispositions se fortifient, el, n$ peqvqpt jamais s'affaiblir l'une l'autre ; et cependant il arrive souvent que la justice nous défende ce, que ta gwprosité et|Jfc reconnaissance nous, ipsjûrent.
Qu'en pareil cas la générosité doive constamment le céder à la reconnaissance, et toutes les deux à la justice , o'est une vérité évidente par elle-même; c'en est une autre, tout aussi manifeste, que la bienfaisance envers ceux qui ne souffrent point doit le céder à la compassion envers ceux qui souffrent ; c'en est une troisième enfin, que les bonnes œuvres doivent passer avant la prière, parce que Dieu* aime mieux la miséricorde que les sacrifices. v À côté de ces vérités s'en élève une autre qui n'est pas moins évidente; c'est que les actes mêmes qui doivent être sacrifiés lorsqu'il y a concurrence, sont ceux qui ont le plus de vjaleur intrinsèque. Ainsi , là générosité est une vertu plus élevée que la pitié, la pitié est une vertu plus élevée que la reconnaissance , la reconnaissance est une wrtu plus élevée que la justice.
J'appelle premiers principes les différentes vérités que je .viens d'énumérer, parce qu'elles me paraissent posséder l'évidence intuitive et irrésistible qui caractérise les principes de cette espèce. Je puiç les exprimer d'une autre manière, citer à l'appui des exemples et des autorités, peutêtre même en réduire la liste; mais jqne saurais les résoudre dans d'autres principes plus évidents; je trouve, déplus, que les meilleurs raisonnements moraux des auteurs anciens ou moderpes, payens eu chrétiens, que je connais, reposent tous, sans exception , sur l'tftne ou sur plusieurs de ces vérités.
Nous ne saisissons l'évidence des axiomes mathématiques que quand flous sommes arrivés à un certain degré de maturité et' d'intelligence; il faut qu'un enfant se aoit élevé aux conceptions générales de la quantité, du plus et du moins, de Y égalité, de la somme et de la différence j et qu'il ait acquis l'habitude d'apprécier ces rapports dans les choses réelles , pour qu'il puisse percevoir l'évidence
de l'axiome mathématique que des quantités égales ajoutées À des quantités égales donnent des sommes égales.
Il en est de même du jugement moral ou de la conscience; Dieu en a mis la semence dans notre ame; mais le fruit n'en sort et ne s'élève à là maturité que par degrés; Quand nous sommes capables de considérer les actions d'autrui et de réfléchir sur les nôtres avec calme et s^ns passion, nous commençons à démêler les qualités du juste et de Tinjuste, et à sentir en nous les sentiments de l'approbation et de la désapprobation morale.
Ces sentiments sont faibles d'abord ; les passions et les préjuges les étouffent aisément; ils ne résistent pas à l'autorité. Mais à l'aide de l'exercice et du temps, le juge«ment s'affermit et gagne de la vigueur en morale comme en autre chose ; nous commençons à distinguer les inspirations delà passion de celles de la raison, et à remarquer qu'il n'est pas toujours sûr de s'en rapporter à l'opinion d'autrui ; la nature nous enhardit à: juger par nousmêmes , comme elle nous inspire le courage de marcher sans lisières.
Il y a l'analogie la plus frappante entre le développement du corps et celui des différentes facultés de l'esprit. L'un et l'autre sont l'ouvrage de la nature, mais l'un et l'autre peuvent être accélérés ou retardés par l'éducation. Il est naturel à l'homme de. marcher, de courir, de sauter ; mais si on tenait ses membres enchaînés depuis le mpment qu'il vient au monde, il n'aurait aucune de ces facultés. Il n'est pas moins, naturel à l'homme, élevé au milieu de la société et accoutumé à juger ses actions et celles dçs autres-, de percevoir le bien et le mal dans la conduite humaine, et pour lui ,.l!évidence des principes que j'ai énumérés est. immédiate; mais il peut exister des hommes si étrangers à toute espèce de réflexion et de ju-
DES PREMIERS PRINCIPES DE LÀ MORALE. 3c>9
gement, si exclusivement bornés à la satisfaction de leurs appétits animaux, qu'ils ne s'élèvent point à la perception du bien et du mal dans la conduite; tout comme il y en a certainement qui n'ont ni les conceptions ni le jugement nécessaire pour comprendre les axiomes de la géométrie.
Toute la conduite morale découle si naturellement et d'une manière si immédiate des principes que nous avons énumérés, qu'il suffit à l'homme le plus borné, pour connaître son devoir, dé le vouloir. Le sentier du devoir est
si bien tracé, qu'un cœur droit qui le cherche court peu de chances de s'égarer. Il devait en être ainsi puisque tous les hommes sont appelés à y marcher. Il y a sans doute quelques cas difficiles qui prêtent à la controverse ; mais ils se présentent rarement dans la pratique, et quand la chose arrive, le savant n'a guère d'avantage sur l'ignorant ; car l'ignorant qui fait de so\i mieux pour discerner son devoir, et qui agit selon ses lumières, est irréprochable devant Dieu et devant les hommes : il peut se tromper , mais il ne saurait être coupable.