DES SYSTEMES DE MORALE
Si la connaissance du devoir est pour tous les. hommes d'un accès aussi facile que nous l'avons dit dans le chapitre précédent , à peine paraît-elle mériter le nom de science, et il semble que la morale soit la chose du monde la plus inutile à enseigner.
Comment se fait-il donc qu'il existe de vastes et savants
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systèmes de philosophie morale,, de droit naturel et de droit des gens ; et cToù vient que dans les temps modernes, plusieurs universités ont institué des chaires publiques polir l'enseignement de oes diverses branches de la connaissance?
Si je ne m'abuse, ces deux faits ne sont point inconciliables , et l'on peut concevoir l'utilité des recherches sur la morale et la nécessité de l'enseigner, sans nier la natu* relie évidence de ses principes aux yeux de tous les hommes.
Ainsi, malgré ce que j'ai dit, je suis loin de regarder l'enseignement de la morale comme inutile. Les hommes peuvent ignorer jusqu'à la fin de leur vie les vérités les plus évidentes, et, jusqu'à la fin de leur vie, entretenir dan» leur esprit les absurdités les plus grossières. L'expérience prouve que c'est ce qui arrive souvent pour des choses indifférentes; à. plus forte* raison devons- nous craindre un pareil malheur dans des matières où l'intérêt, la passion, le préjugé et l'exemple, semblent concourir pour pervertir le jugement.
Les vérités les plus frappantes exigent encore pour être saisies une certaine maturité de jugement, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'est pas d'absurdité qu'on ne parvienne à persuader aux enfants. Or, l'âge n'est pas la seule chose qui mûrisse notre jugement; il se forme surtout en s'exerçant long-temps sur des objets d'une nature sembla* ble ou analogue.
Le jugement, même dans les choses d'une évidence immédiate, exige une conception précise et assurée de l'objet qu'il apprécie. Or, le propre de nos conceptions est d'être d'abord obscures et indécises. Elles ne deviennent très nettes et très déterminées que quahd nous avons contracté l'habitude de l'attention ; et cette habitude de-
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mande Un effort d'intelligence qui contrarie quelques-uns de nos principes animaux. L'amour de la vérité commande cet effort, mais d'une voix paisible, que la voix plus l^aute de la passion étouffe souvent, et que n'écoutent pas toujours notre paresse et notre légèreté. C'est ainsi qu'une foule de choses nous demeurent inconnues, qu'il nous suffirait d'ouvrir les yeux pour apercevoir.
Les hommes les plus instruits doiveqt en grande partie leur science , même dans les choses les plus triviales , à l'éducation et à l'enseiguetnent, et plus encore à l'habitude qu'on leur a fait prendre d'exercer leurs facultés naturelles, qui auraient bien pu demeurer endormies si on ne les avait pas éveillées.
Je suis tenté de croire que si l'on pouvait élever uti homme dans un isoleijftent* absolu de ses semblables , à peine remarquerait-on en lui quelques symptômes de jd4 gement et de raisonnement moral. Ses actions n'auraient d'autre loi que ses appétits et ses passions, la réflexion n'y aurait aucune part, et il tfe pourrait se perfectionner en observant la conduite des êtres semblables à lui.
Sans la chaleur et l'humidité, la force végétative que recèle la semence demeurerait toujours endormie. Peutêtre aussi les facultés rationnelles et morales de l'homme sommeilleraient- elles éternellement éans l'instruction et l'exemple; et cependant ces facultés sont le plus noble élément de la constitution humaine , ctomme ta force végétative le plus noble de te plante8.
Ces t probablement en réfléchissant sur la conduite des autres et en observant quels sont ceux dé leurs actes qui, excitent notre approbation, et quelé soiït ceux qui sewlèvent notre mépris, que nous acquérons nos premières idées morales. Ces sentiments naissent aussi naturellement de notre faculté morale que les sensation^ du-
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doux et de l'amer de notre faculté de goût ; ils ont comme elles leurs, objets propres et spéciaux. Mais la plupart des actions humaines sont d'une nature mixte , et prennent divers aspects , selon le coté par lequel on les regarde. Une prévention pour ou contre l'ageqt suffît pour fausser notre opinion. Pour distinguer le bien du mal et pour porter sans partialité un jugement clair et équitable, beaucoup d'attentiqn et de borgne foi sont nécessaires. C'est ici que les lumières de l'instruction sont précieuses, et qu'elles peuvent être d'une grande utilité.
Celui-là ne connaît guère la nature de l'homme, qui ne voit pas que la semence de la vertu dajas notre cœur ressemble à celle de la plante dans un sol sauvage ; qu'elle demande d'abord des soins et de, la culture, jusqu'à, ce qu'elle soit, assez développée «poip subsister par sa propre énergie.
Si l'on s 'y prend à temps pour réprimer en nous les dérèglements de la passion et de l'appétit, et nous imprimer de bonnes habitudes; si l'on nous anime au bien par de bons exemples, et qu'on nous détourne du mal en npus montrant les mauvais sous! leur vrai jour; si l'on fixe notre attention sur les préceptes de la sagesse et de la vertu, à mesure que notre esprit est capable de les concevoir, notre intelligence, ainsi cultivée^ distinguera presque toujours avec facilité, et sans le secours du raisonne^ ment, ce qui est bien de ce qui est mal.
La plupart des hommes ne reçoivent qu'une bien faible, partie de cette culture en temps utile, et ce qu'on leur en donne est en général très maladroitement administré; ce qui permet aux mauvaises habitudes de s'enra-* ciner, et laisse aux fausses notions de plaisir, d'honueur et d'intérêt toute facilité pour prendre pied dans l'intelligence et s'en emparer. De là vient que le plus grand nom-
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bre fait si peu d'attention à ce qui est juste et honnête, consulte si rarement sa conscience, et l'a si faiblement développée que ses décisions sont presque toujours vagues et indécises. Si donc un esprit mûr, dégagé de préjugés et accoutumé à apprécier la moralité des actions humaines, est immédiatement frappé de l'évidence des vérités morales, il ne s'ensuit pas que l'enseignement de la morale soit inutile à l'enfance , ni qu'elle ne puisse être très profitable même à l'âge mûr.
L'histoire des temps passés nous montre , que des nations parvenues à un très haut degré de civilisation et très avancées dans un grand nombre de sciences et d'arts, peuvent entretenir, pendant des siècles, les plus grossières erreurs, non seulement sur Dieu et sur le culte qui lui est dû, mais encore sur les devoirs de l'homme envers ses semblables, et particulièrement sur ceux auxquels il est tenu, envers ses enfants et ses serviteurs , les hommes .d'une nation étrangère ou ennemie, et -ceux qui professent des opinions religieuses qui ne sont pas les siennes.
Des erreurs semblables avaient tellement obscurci les premiers principes de la religion et de la morale parmi les hommes, et s'étaient tellement enracinées par l'effet d'une longue possession , qu'une lumière surnaturelle était devenue nécessaire pour les dissiper. Le but de la révélation n'a pas été de remplacer mais de secourir nos facultés naturelles; et je ne doute pas que l'attention donnée aux vérités morales , dans les différents systèmes philosophiques dont j'ai parlé, n'ait beaucoup contribué à corriger les erreurs et les préjugés des premiers âges, et ne puisse continuer à produire le même effet dans les temps à venir.
On ne doit pas s'étonner de voir de pareils systèmes rçmplir de gros volumes, car si les principes généraux de
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la morale sont simples et peu nombreux, ils «'appliquent à toutes les parties de la conduite humaine , et la suivent dans toutes les conditions, dans toutes les relations , dans tous les actes de la vie, Us tracent des règles au magis* trat et au citoyen , au maître et au serviteur, au père et à l'enfant, à l'indigène et à l'étranger, à l'ami et.à l'ennemi, à l'acheteur et au vendeur, à l'emprunteur et au prêteur; toute créature humaine est soumise à leur autorité dans ses actions, dans ses paroles, et même dans ses pensées. On peut sous ce rapport comparer ces principes aux lois du mouvement dans le monde matériel, lesquelles, quoique simples et peu nombreuses, règlent cependant une quantité innombrable d'opérations diverses dans toutes les parties de ce vaste univers.
C'est quand nous suivons les lois du mouvement à travers la diversité de leurs effets que la beauté de ces lois se manifeste à nous de la manière la plus éclatante* De même, les principes moraux ne nous paraissent jamais d'une sainteté et d'une beauté plus imposante .que quand on nous les fait embrasser dans leur application à tous les rangs, à toutes les relations, à toutes les affaires de la société humaine.
Tel est, ou tel doit être, le but des systèmes de morale. On peut leur donner plus ou moins d'étendue , puisque la nature ne leur a pas marqué d'autres limites que le vaste cercle des affaires humaines ; l'application des principes à tous ces détails est aussi agréable qu'utile ; elle n'exige pas de profonds raisonnements , si ce n'est peut-être dans quelques points douteux ; elle admet la parure des citations et des exemples; enfin elle exerce, et par cela même fortifie le jugement moral; car celui qui a beaucoup réfléchi sur les devoirs de l'homme dans les diverses situations et occurrences de la vie, est tout à la fois plus
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éclairé sur les siens, et plus capable d'éclairer les autres.
Les premiers moralistes dont les doctrines soient venues jusqu'à nous ne présentaient pas leurs instructions mo« raies sous là forme de systèmes, ipais d'aphorismes ou de sentences courtes et détachées ; ils ne sentaient pas le be^ soin de recourir aux déductions du raisonnement, parce que les vérités qu'ils enseignaient leur paraissaient trop simples pour n'être pas admises sans contradiction par les esprits sincères et attentifs.
Les écrivains postérieurs , dans la vue de perfectionner cet enseignement, établirent un ordre et une méthode parmi ces vérités morales , en les classant sous certaines divisions et subdivisions , comme autant de parties d'un même tout. Par ce moyen l'ensemble est devenu plus facile à embrasser et à retenir, et a pris le nom de système et de science.
Il n'en est pas d'un système de morale comme d'un système de géométrie, où chaque proposition tire sou évidence des propositions antérieures et où les raisonnements se lient les uns aux autres depuis le commencement jusqu'à la fin , de telle sorte que si l'ordre est changé la chaîne est rompue et l'évidence détruite; un système do morale ressemble plutôt à un système de botanique , collection de vérités qui ne s'enchaînent pas les unes aux autres, et dans lesquelles l'arrangement n'a pas pour but de produire l'évidence, mais simplement de faciliter la conception et de secourir la mémoire.
On a organisé la morale de différentes manières. Lés anciens là distribuaient sous quatre chefs principaux : la prudence, la tempérance, le courage et la justice; les auteurs chrétiens ont adopté la division plus judicieuse des devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers nos semblables. Une division peut être plus compréhensive ,
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ou plus naturelle' qu'une .autre; mais les vérités divisées sont les mêmes dans toutes , et conservent, dans toutes, la même évidence, '
Je finirai par une dernière observation. Deux choses ont contribué à grossir et à compliquer les systèmes de morale : la première c'est qu'on y a mêlé mal à propos lies questions politiques qui appartiennent à une autre science, et sont fondées sur des principes différents; la seconde, c'est qu'on y a fait entrer ce qu'on appelle communément , mais improprement, ce raè semble , la théorie de
la morale.
Par théorie de la morale on entend la description des facultés de l'esprit par lesquelles nous acquérons les idées morales1 et distinguons le bien du mal dans les actions humaines. C'est là en effet une question fort délicate, et qui a donné naissance à des théories très différentes et à ' des controverses très animées dans les temps anciens et modernes; mais sa solution n'a rien de commun avec la connaissance de notre devoir , et«ceux dont les avis difïe-. rent le plus sur la théorie de nos facultés morales, sont d'accord sur les règles de conduite que prescrivent ces facultés.
Comme on peut être bon juge des couleurs et des autres qualités visibles des objets, sans aucune connaissance de l'anatomie de l'œil et de la théorie de la vision; de même on peut avoir une connaissance très claire et très étendue de ce qui est bien ou mal dans la conduite humaine, sans avoir jamais étudié la constitution de nos facultés morales.
Une oreille musicale peut se perfectionner beaucoup par l'attention et l'exercice, niais très peu par l'étude de l'anatomie de l'oreille et de la théorie des sons; pour acquérir un œil ou une oreille juste en peinture ou en musique,
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l'optique et l'acoustique, loin d'être de rigueur, sont à peine de quelque utilité; ce qu'on appelle la théorie de la morale n'est ni plus indispensable, ni plus utile au perfectionnement du jugement moral.
Mon but, en faisant cette observation, n'est point de déprécier cette branche de la connaissance : elle forme une partie très importante de la philosophie de l'esprit humain ; mais c'est comme telle qu'il faut la considérer et non point comme une branche de la morale. Par le nom qu'on lui donne, et par l'habitude qu'on a prise dé la faire entrer dans les traités de morale* on peut donner à penser que pour comprendre son devoir il faut être philosophe et métaphysicien , et c'est une erreur grossière
contre laquelle je suis bien aise de protester.