DE L'INSTINCT
Il est une propriété de la nature humaine que je crois en partie , sinon tout-à-fait instinctive : c'est le penchant à l'imitation.
Âristote a observé, il y a long-temps, que l'homme est un animal imitateur. Il Test sous plus d'un rapport. On le voit d'abord disposé à imiter ce qu'il approuve; de plus , dans tous les arts , il apprend mieux et avec plus de plaisir par l'exemple que par les règles ; enfin l'imitation produite parle ciseau, par le pinceau, par la prose et la poésie , par l'action et le geste, a toujours été pour les hommes un plaisir délicat et favori. Néanmoins, dans tous ces cas, l'imitation est notre but et l'objet de notre volonté, et par conséquent on ne peut pas dire qu'elle soit instinctive.
Mais il me semble que la nature nous dispose à l'imitation des personnes qui vivent avec nous, sans qu'il y ait de notre part ni désir ni- volonté d'imiter.
Qu'un Anglais d'un âge mûr vienne fixer sa demeure à Edimbourg ou à Glascow, bien qu'il n'ait pas la moindre intention de se servir du dialecte écossais, mais au contraire le ferme dessein de conserver le sien pur et sans mélange , il trouvera de la difficulté à exécuter cette résolution. Dans le cours de quelques années, il prendra insensiblement et sans intention, le ton, l'accent, et K même les locutions de ceux avec lesquels il se trouve ; et rien ne pourra l'en préserver, à moins d'un violent dégoût pour tout idiotisme écossais, qui peut-être l'emportera sur l'instinct naturel.
C'est une opinion générale que les enfants apprennent souvent à bégayer par imitation, et je pense que personne n'a jamais eu le désir ni la volonté d'acquérir ce défaut.
Je serais porté à croire que l'imitation instinctive ne contribue pas médiocrement à former les dialectes provin-
ciaux, les singularités d'intonations, de gestes et de manières que nous observons dans quelques familles, les habitudes particulières à chaque rang et à chaque profession , peutêtre même les caractères nationaux et le caractère humain en général. «
L'histoire nous fournit si peu d'exemples de sauvages élevés dès leurs premières années hors de leurs forêts, qu'on ne peut en tirer aucune conclusion avec grande certitude ; mais le seul point sur lequel on m'a paru d'accord , c'est que le sauvage n'offrait que de faibles indices des facultés rationnelles et se distinguait à peine des animaux les plus intelligents.
Or, il y a dans chaque nation un nombre considérable de gens du peuple dont l'intelligence et les mœurs n'ont été cultivées, qi par eux-mêmes, ni par autrui; cependant nous remarquons une différence immense entre cette classe d'hommes et les sauvages.
Cette différence est entièrement le fruit de la société, et dérive je crois , en grande partie, sinon en totalité , d'une imitation involontaire et instinctive.
Et en effet, peut-être l'instinct, c'est-à-dire un mouvement naturel et aveugle, guide-t-il non-seulement nos actions, mais en certains cas notre jugement et notre croyance.
Quand on considère l'homme comme une créature raisonnable , il semble v qu'il ne devrait pas avoir de croyance qui ne fût appuyée sur une preuve soit probable soit démonstrative- et de là vient qu'on s'imagine communément que nos opinions sont toujours déterminées par upe évidence réelle ou apparente.
Si cela était , nous ne croirions que sur preuve ou sur ce qui nous semblerait tel. Or je soupçonne qu'il n'en est pas ainsi, et qu'au contraire, avant d'arriver au plein usage de nos facultés rationnelles, nous croyons et sommes obligés
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de croire beaucoup de choses sans l'ombre d'une preuve.
Les facultés que nous partageons avec les brutep se développant de meilleure heure que la raison , nous sommes des animaux sans raison long-temps avant de mériter le nom d'animaux raisonnables. Nos progrès rationnels sont insensibles , et nous ne pouvons suivre à la trace l'ordre dans lequel ils se succèdent ; car la réflexion , qui seule pourrait nous révéler la marche progressive de nos facultés \ vient trop tard pour l'observer. D'un autre côté, certaines opérations des animaux ressemblent tellement à la raison , qu'il n'est pas facile de les en distinguer. Je rie puis dire si les brutes ont quelque chose qu'on puisse proprement appeler croyance , mais leurs actions indiquent en elles je ne sais quoi qui y ressemble beaucoup.
Il est donc possible qu'il y ait dans l'homme des croyances instinctives, semblables à celles qu'on est tenté d'attribuer aux animaux , et différant essentiellement de la croyance rationnelle, qui est fondée sur l'évidence. Ce qu'il y a- de sûr du moins, c'est qu'il y a en nous quelque chose qu'on appelle croyance, et qui n'a pas l'évidence pour fondement.
Nous avons besoin de connaître beaucoup de vérités aVant que nous soyons capables de discerner sur quelle base elles s'appuient. Si nous nous abstenions de croire jusqu'à ce que nous fussions en état de peser les preuves , nous perdrions tout le bienfait de cette première instruction, sans laquelle nous ne pourrions jamais ac quérir l'usage de nos facultés rationnelles.
L'homme n'arriverait point ;à l'exercice de sa raison, s*il n'était élevé dans la société de créatures raisonnables; il en profite , et par l'imitation de ce qu'il voit faire aux autres , et par l'instruction et les connaissances qu'on
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lui communique : sans ce secours il ne pourrait se préserver de la destruction , ni développer son intelligence.
Les enfants ont mille choses à apprendre; et Us en apprennent beaucoup plus chaque jour que ne sont disposés à le croire ceux qui n'ont jamais fait attention à leurs progrès.
Il faut que le disciple croie , Oportet discentem credère : c'est là un adage vulgaire. 11 faut donc que les enfants , qui ont tout à apprendre, croient à leurs maîtres. Ils ont besoin , depuis le premier âge jusqu'à douze ou quatorze ans, d'une foi plus énergique que durant le reste de leur vie. Mais d'où leur viendra ce degré de foi si nécessaire ? Si leur foi devait reposer sur l'évidence , il faudrait que le degré d'évidence réelle ou apparente répondît à l'intensité de conviction qu'exige leur état ; mais il arrive, en réalité, qu'il faut que leur foi soit au plus haut degré lorsque l'évidence est justement au plus bas. Aussi croient-ils une foule de choses avant d'avoir jamais songé à l'évidence: la nature supplée à l'absence des preuves, et leur inspire une confiance instinctive qui n'en a pas besoin.
Ils croient tout ce qu'on leur dit , et reçoivent avec confiance le témoignage du premier venu , sans jamais chercher une raison pour en agir ainsi.
Si un père ou un maître leur ordonnait de croire , ce serait en vain; car la croyance n'est pas en notre pouvoir ; mais, dans ce premier âge, elle est sous le joug du simple témoignage en matière de fait et de la simple autorité en toute autre matière, comme elle est, dans un âge plus avancé , sous le joug de l'évidence.
Cfe ne sont pas toutefois les paroles du témoin mais sa croyance qui les fait croire ; car les enfants apprennent de ionne heure à distinguer ce qui est dit par plaisanterie, de ce qui est dit sérieusement. Ce qui leur semble
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dit par plaisanterie ne produit chez eux aucune croyance : ils font gloire de montrer qu'on ne leur en impose point. Quand les signes de croyance sont équivoques d'ans celui qui parle, il est divertissant d'observer avec quelle inquiétude ils cherchent à démêler dans ses traits, s'il croit réellement à ce qu'il dit , ou s'il en fait semblant. Aussitôt que ce point est éclairci, leur croyance se règle sur la sienne : s'il doute, ils doutent de même; s'il est assuré -, ils partagent son assurance.
On sait quelle profonde impression produisent sur l'enfance les principes religieux inculqués avec zèle. La croyance absurde des revenants et des fantômes , imprimée de bonne heure dans l'esprit , résiste quelquefois , même chez des- hommes éclairés , à toute conviction rationnelle.
Quand nous arrivons à faire usage de la raison , le témoignage accompagné de certaines circonstances , ou même l'autorité, peuvent nous offrir un fondement rationnel de croyance ; mais chez les enfants , ces- deux principes agissent , comme une démonstration, sans aucun égard aux circonstances. Et comme ils ne cherchent et ne peuvent donner aucune raison de leur foi au témoignage ou à l'autorité, il en résulte qu'elle est l'effet d'une, impulsion naturelle et que nous. pouvons l'appeler instinctive.
J'ajouterai encore un. exemple d'une foi évidemment instinctive. L'enfant de l'âge le plus tendre croit qu'un événement qu'il a observé se reproduira dans des circonstances semblables. Un enfant de six mois, qui s'est brûlé le doigt à la flamme ne l'en approchera plus ; et si vous' faites semblant de vouloir y porter ses doigts , vous verrez par les signes les plus manifestes qu'il s'attend "à. éprouver la même douleur.
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Hume a montré fort clairement que cette croyance n'est l'effet ni du raisonnement, ni de l'expérience; il 4 s'efforce d'en rendre compte par l'association des idées, et quoique sur ce point il ne m'ait pas convaincu , je ne le contesterai pas maintenant ; il suffit à mon sujet que cette croyance ne soit pas fondée sur une évidence réelle ou apparente , et Hume , selon moi , l'a positivement démontré.
Quand l'homme a assez vécu sur cette terre pour avoir remarqué que la nature est gouvernée par des lois fixes , il peut avoir un motif rationnel d'attendre le retour des. mêmes événements dans les mêmes circonstances ; mais il n'en peut être ainsi pour l'eufant. Sa croyance n'est done pas fondée sur l'évidence; elle est le résultat de sa constitution.
Elle ne serait pas moins instinctive, quand elle naîtrait de l'association des idées; car l'association des idées est1 une loi de notre nature qui produit ses effets sans aucun acte rationnel de notre part et d'une manière qui nous est tout-à-fait inconnue.