CHAPITRE IV
SI, IH)UR MÉRITER i/aPPROBATION MORALE, UNE ACTION DOIT ETRE FAITE AVEC LA CONVICTION QUELLE EST MORALEMENT BONNE ?
Si rien n'est plus simple et plus clair en philosophie que la partie pratique dé la morale, rien n'est plus difficile et plus compliqué que la partie spéculative de cette même science.
Dans cette dernière on a vu jadis l'Epicurien , le Péripatéticien et le Stoïcien, professer les opinions lés plus différentes, et de nos jours, chaque auteur pour ainsi dire soutenir la sienne; tandis qu'il n'est point de sujet sur lequel les anciens et les modernes, les savants et les ignorants aient été si unanimes que sur lfes règles pratiques de la morale.
Decette divergence d'opinions sur la théorië,et de cette unanimité de sentiments sur la pratique, on peut inférer avec certitude que la dernière s'appuie sur une autre base
1 Les principales idées des quatre chapitres qtti vont suivre sont rédigées, depuis long-tems, et ont été lues dans une société littéraire , en vue de défendre quelques 'points de morale contre les objections métaphysiques de Hume. Si ces chapitres atteignent le but que je m'étais proposé , et servent en mêmetems à éclaircir la description que j'ai donnée de nos facultés morales , j'ose* espérer que le lecteur ne les trouvera pas déplacés, et qu'il excusera quelques répétitions , peut-être même un peu de désordre, provenant de ce qu'ils ont été écrits
à des époques et dans des circonstances différentes. . ,
( NùtedeVautcrtr.)
de l'objet de l'approbation morale. 3^7
el. sur une base plus solide que la première; et il est facile d'en voir la raison. Pour connaître ce qui est bien et mal dans la pratique, il suffît d'écouter la voix de sa conscience quand l'ame est libre de passions, ou d'observer le jugement porté sur autrui en pareille circonstance ; mais pour prononcer sur les diverses théories de la nioraie , il faut être capable d'analyser les facultés actives de l'esprit humain i et spécialement cette conscience ou faculté morale par laquelle s'opère la distinction du bien et du mal.
Ici, comme dans beaucoup d'autres cas, la conscience peut se comparer à l'œil : le savant et l'ignorant discernent les objets avec une égale netteté dans la sphère de ce que l'œil peut voir; le premier n'en sait pas plus que le second, et il n'y a pas à ce sujet la moindre discussion entre les hommes; au contraire la dissection de l'œil et la théorie de la vision sont des- points difficiles, et sur lesquels les plus habiles sont partagés.
Que conclure de cette unanimité d'un coté et de cette diversité d'opinions de l'autre? ceci ce me semble, que quand nous rencontrons de la divergence entre les règles de la morale pratique reçues dans tous les âges, et un système quelconque de morale spéculative , nous devons nous servir des règles pour redresser la théorie, et non point de la théorie pour réformer les règles ; car il y aurait aussi peu de prudence que de philosophie à prendre ce dernier parti.
La question que nous devons examiner dans ce chapitre appartient à la morale pratique, et par conséquent elle est susceptible d'une solution facile et certaine. Si cette solution est affirmative, ce problème pourra nous servir comme d*une pierre de touche, pou** éprouver quelques théories célèbres qui le résolvent autrement, et qui coin-
3a8 ESSAI V. CHAPITRE IV.
battent la solution pratique par les arguments métaphysiques les plus subtils.
Toute question sur le véritable objet de l'approbation morale, appartient à la morale pratiquent telle est celle qui va' nous occuper ; voici dans quels termes on la pose : Pour mériter l'approbation morale, une action doit-elle être faite avec la conviction qu'elle est moralement bonne? En d'autres termes, une action faite indépendamment de toute considération du devoir, et de toute inspiration de la conscience, peut-elle avoir des droits à l'approbation morale?
Toutes les fois qu'un agent moral fait une action, ou sa conscience demeure tout à fait muette , ou elle prononce que l'action est bonne, mauvaise, bu indifférente : l'une ou l'autre de ces quatre choses doit nécessairement arriver. Si la conscience se tait, c'est que l'action est insignifiante ou semble telle à l'agent j car la conscience dans ceux qui n'ont point étouffé sa voix est une faculté très active , et qui intervient dans tous les détails de notre conduite, soit qu'on lui demande ou qu'on ne lui demande pas son avis. Ainsi, ce qu'un homme fait innocemment et sans le moindre soupçon de mal agir ne peut le rendre coupable ni à ses propres yeux, ni aux yeux de celui qui sonde les cœurs. L'action a-t-elle été précédée d'une négligence coupable, qui ait causé l'erreur ou empêché le discernement de la yérité, je ne prétends pas excuser cette négligence; je n'examine ici que l'action accomplie , et la disposition d'esprit dans laquelle elle l'a été,.abstraction faite des circonstances antérieures; or, je n'y vois rien qui mérite ni la désapprobation, ni l'approbation morale, puisque l'agent n'a cru faire ni bien ni mal. J'en, dis autant pour le cas où la conscience prononce que l'action est indifférente.
Si, en second lieu, je fais une action que ma conscience
de l'objet de l'approbatiow moralk. $29
juge mauvaise ou douteuse, je suis coupable à mes propres yeux, et je mérite la désapprobation des autres, Que l'acte jugé mauvais par moi sCtrouve être bon ou indifférent, ma faute n'en est point atténuée; j'ai agi en croyant mal faire; mon action est donc immorale.
Si, enfin, j'accomplis une action que ma conscience déclare juste et obligatoire, ou je la fais sans tenir aucun compte du devoir qui me l'impose, ou la considération de ce devoir influe en quelque degré sur ma détermination. Le premier cas me paraît hors de toute apparence , car il n'y a pas d'homme si abandonné qui n'agisse avec plus d'assurance et de contentement quand il fait ce qu'il regarde comme son devoir. Dans le second, plus la bonté de l'actiou a eu de part à ma détermination , plus j'approuve ma conduite; et si mes intérêts matériels, me» appétits ou mon inclination me sollicitaient violemment en sens opposé, la victoire que j'ai remportée sur ces, . motifs pour obéir à ma conscience augmente le mérite de mon action.
Quand un homme obéit à un jugement erroné, si l'erreur était inévitable, tout le monde s'accorde à l'absoudre; mais si elle dérive de quelque négligence antérieure, l'opinion des moralistes semble différer. Ce dissentiment toutefois est plus apparent que réel ; car dans ee cas en quoi consiste la faute? en cela seulement, tout le monde doit en convenir,' que l'agent n'a pas pris tous les soins nécessaires pour éclairer son jugement. Les moralistes , qui considèrent l'action et ses antécédents comme un seul tout, et qui trouvent dans ce tout quelque chose à blâmer, ont donc parfaitement raison; mais ceux-là ont aussi raison qui , décomposant ce tout , et cherchau t ce qu'il contient de répréhensible et d'innocent, accusent exclusivement ce qui a précédé l'erreur et absolvent le reste.
33o ESSAI V. CHAPITRE IV.
Supposons un homme qui, interprétant mal ce précepte de la religion qu'il faut mortifier la chair, regarde comme un devoir de se flageller, et pousse l'accomplissement de ce prétendu devoir jusqu'à porter de graves atteintes à sa sauté, son erreur peut être l'effet d'une coupable négligence à s'instruire, et cette négligence est blâmable ; mais une fois cette erreur enracinée dans son esprit, doit-il tenir une conduite conforme ou contraire à ce qu'elle lui impose? Nous ne pouvons hésiter dans notre réponse. En suivant les lumières de son jugement, il fait acte de probité et de piété ; en tenant une conduite opposée , il se rendrait coupable de désobéissance envers son créateur.
Si mon domestique, se méprenant sur les ordres que je. lui ai donnés, fait, tout en croyant m'obéir, précisément te contraire de ce que je lui ai commandé, je puis l'accuser d'inattention et d'étourderie, mais le punir pour mavoir désobéi serait évidemment une injustice.
Ce sont là des jugements d'une évidence aussi immédiate que les axiomes mathématiques; tout homme qui est parvenu à l'âge de raison , et qui a exercé son intelligence à juger du bien et du mal , voit leur vérité comme il voit la lumière du jour. Les arguments métaphysiques qu'on a voulu Jeu* opposer produisent le même résultat que les arguments contte l'évidence des sens; ils peuvent embarrasser fet troubler, rhais ils ne sauraient convaincre. Il paraît doiic évident que les seules actions qu'on puisse appeler vértiieuses , et juger dignes d'approbation morale , sont celles que l'agent a considérées comme telles, et qu'il a faites enxpielque degré par cette considération.
On objectera peut-être qu'en vertu de ce principe la nature de nos opinions importe peu, et qu'il suffît pour la moralité d'un agent que sa conduite soit vraie, c'est-
DE L'OBJET DE L'APPROBATION fflORALE. 33 1
à «dire conforme à ce qu'il croit; mais la réponse est aisée.
. La morale n'exige pas seulement qu'on agisse d'après son jugement , elle exige encore qu'on cherche les meilleurs moyens de te mettre d'accord avec la vérité ; si l'on manque à l'une ou à l'autre de ces obligations on est digne de blâme; mais qui les remplit toutes deux me semble à l'abri de tout reproche.
Quand un homme est forcé d'agir, et n'a point le temps de délibérer, il doit se conformer aux lumières actuelles de sa conscience; mais s'il a le temps de réfléchir, son devoir est d'employer tous les moyens possibles pour éclairer son jugement. Après ces précautions, il peut encore rester dans l'erreur; mais alors elle est réputée invincible, et on ne saurait lui en faire un crime.
Une seconde objection qu'on oppose à cette vérité, c'est que nous approuvons immédiatement la bienveillance, la reconnaissance et les autres vertus premières, sans nous informer si l'agent les pratique par le motif qu'il est de son devoir de le faire. La loi divine, ajoute- t-on, fait consister toute la vertu dans l'amour de Dieu et du prochain,, sans y mettre la restriction d'agir ainsi avec la conscience qu'on doit le faire.
Je réponds que l'amotir de Diett et du prochain , la justice, la reconnaissance, et les attires vertus pretttière&r produisent nâturellettttettt en nous la certitude de leur boiité morale; tiôUS pouvons donc présume^ sans crainte que cette certitude les accompagné toujours, et que tout homme qui les pratique le fait avec une bonne cottscieiifce. Pour juger de la conduite dès hommes , hous ne supposons pas des situations impossibles ; de même les lois divines ne prononcent point Sur des cas imaginaires , et c'est ce qu'elles feraient, si elles supposaient qu'un homme put
33a ESSAI V. CHAPITRE IV.
regarder comme contraire à son devoir d'aimer Dieu qu l'humanité. ;
Au reste, si nous désirons savoir comment les lois de Dieu décident le point en litige, nous n'avons qu'à lire le jugement qu'elles portent sur les actions qui peuvent être trouvées bonnes par les uns et mauvaises par les autres. Les décisions de l'Écriture sont claires sur ce point : « Il faut que l'homme soit persuadé dans son cœur; celui « qui doute s'il faut jeûner et qui mange /est condamné, » « parce qu'il ne mange pas en vertu de la foi; car, tout « ce qui ne vient pas de la foi est péché. Pour quiconque « regarde une chose comme impure, elle est impure.» L'Écriture fait souvent consister toute la vertu à « vivre « avec une bonne conscience, à se conduire de manière « que notre cœur ne nous condamne pas. »
La dernière objection dont je ferai mention est un argument métaphysique présenté par Hume.
Un dogme fayori de son système de morale , c'est que la justice n'est pas une vertu naturelle^ mais artificielle. Il a déployé , pour le prouver, toutes les forces de sa dialectique et de son éloquence, et comme le principe que nous examinons lui faisait obstacle, il s'est évertué à le renverser.
« Je suppose , dit-il , qu'un homme me prête une somme « d'argent , à condition que je la lui rendrai dans peu de « jours: le délai passé, il la réclame; je demande quelle « raison ou quel motif peut m'engager à la restituer? On «.répondra peut-être que mon respect pour la justice, et « mon horreur pour la fraude et la déloyauté, sont des « motifs suffisants. » Et il reconnaît que cette réponse peut satisfaire un homme élevé dans le sein de la civilisation , et nourri dès son enfance dans le respect de certains principes. « Mais, reprend-il, dans l'état plus naturel
DE l'qbJ£T Dfc L'APPROBATION MORALE; 333
« qu'on appelle 1 état sauvage, si l'on consent à considérer « un pareil état comme plus naturel, cette réponse serait « rejetée comme tout-à-fait insignifiante et sophistique.
« Car, en quoi consistenteette honnêteté et cette justice? « ce n'est pas dans l'action extérieure; il faut donc que « ce soit dans le motif qui l'a déterminée. Or, ce motif ne « peut jamais être la justice de l'action; car, il y aurait « une contradiction grossière à dire que l'action est hou- « nête quand le motif est vertueux, et que le motif est « vertueux quand on se propose une action honnête. Nous « ne saurions avoir pour but l'honnêteté d'une action , si « l'action n'est préalablement honnête. »
Et dans un autre endroit il ajoute : <t Admettre que a faire une action en vue de son honnêteté est ce qui la «rend honnête, c'est tomber dans un cercle vicieux. Pour « que l'honnêteté d'une action devienne un motif de la « faire, il faut d'abord que cette action soit honnête; un « pareil motif en présuppose donc un autre qui ait rendu « l'action vertueuse. Et ceci n'est pas une pure subtilité « métaphysique1.»
Je n'examinerai pas maintenant de quelle manière l'auteur fait servir ce raisonnement à la défense de son opinion, que la justice est une vertu artificielle; je ne considérerai l'argument que dans son opposition avec le principe que j'ai tenté d'établir, et suivant lequel, pour qu'une action soit vraiment bonne, il faut que l'agent l'ait faite en vue de sa bonté. Or, je pense que sous ce rapport on peut résumer de cette manière le raisonnement de notre philosophe.
Quand nous jugeons qu'une action est bonne ou mauvaise, cela implique qu'elle est bonne ou mauvaise de sa nature, indépendamment de notre jugement, sans quoi le
1 Traite de ta nature humaine, fiv. ni, part, a, sect. i.
jugement serait erroné. Le jugement de l'agent ne peut rendre l'action mauvaise, si elle est bonne de sa nature, pas plus que \a. rendre bonne , si de sa nature elle est mauvaise; car, ce serait attribuer à notre jugement le magique pouvoir de transformer la nature des choses, et dire <ju'en jugeant une chose ce qu'elle n'est pas, nous la faisons être réellement ce que nous jugeons qu'elle est. '
Voilà, je. pense, Pobjection dans toute sa force; voici ma réponse.
D'abord , si nous ne pouvions dénouer ce nœud métaphysique , je pense qu'il nous serait en tout honneur permis de le couper, parce qu'il jette de l'absurdité sûr les .principes les plus clairs et les plus positifs de la morale et du bon sens. J'en appelle à chacun, et je demande s'il est un principe moral ou un principe de sens commun plus net et plus incontestable que celui que j'ai cité d'après l'apôtre saint Paul, savoir, qu'une action pure eb ellemême devient impure pour celui qui la juge impure en l'accomplissant. Or, l'argument métaphysique rend ce principe absurde ^ car, dit le métaphysicien, si l'action n'était pas impure en elle-même, vous avez mal jugé en jugeant qu'elle l'était , et le comble de l'absurdité serait de dire qu'en jugeant mal vous rendez l'objet jugé conforme à votre faux jugement.
Soumettons l'argument à une seconde épreuve : Tout le inonde pense qu'une action ne mérite par le titre de bienveillante , si celui qui l'a faite n'a pas eu l'intention de faire du bien à'son prochain ; rien n'est plus évident que cette proposition. Non , dit le métaphysicien, elle est absurde; car, si l'action n'est pas bienveillante eu elle-même, l'opinion de l'agent sur sa tendance ne peut en changer la nature; c'est une absurdité de penser qu'en la jugeant ce «qu'elle n'est pas, on puisse la rendre ce qu'on a eu tort de îa juger. Autre exemple : Si l'on dit la vérité en croyant
de l'objet de l'approbation MORALE. 335
dire un mensonge, on est menteur; rien de plus évident. Rien dé plus faux, rien de plus absurde, selon l'argument du métaphysicien. * ,
En un mot, si cet argument avait quelque valeur, il s'ensuivrait qu'on pourrait être très vertueux sans avoir dans ses actions le moindre égard à la vertu; très bienveillant sans vouloir jamais faire de bien; très méchant sans intention de mal faire; très vindicatif sans désir de vengeance; très reconnaissant en oubliant les bienfaits, et très véridiqueavec la volonté constante de mentir.
Nous pourrions donc rejeter cet argument comme incompatible avec des vérités évidentes, alors même que nous ne serions pas capables d'en démontrer la fausseté.
Voyons toutefois si cette fausseté ne saurait être découverte.
Nous attribuons une bonté morale aux actions considérées d'une manière abstraite1 et indépendamment de l'agent. Nous attribuons également à l'agent une bonté morale pour avoir fait telle action, etalors nous disons que son action est .bonne , quoique ici la bonté n'appartienne proprement qu'à l'agent et ne soit attribuée à l'action que par figure. Or, examinons maintenant si les mots de bonté morale conservent la même signification, et quand on les applique à l'action considérée d'une manière abstraite , et quand on les applique à l'agent pour avoir fait cette action; ou bien si sans y prendre garde nous n'en changeons pas le sens suivant l'application.
L'action considérée en elle-même n'a ni intelligence, ni volonté; elle n'est pas responsable, et ne peut être soumise à aucune obligation morale. Or ce sont là autant de conditions essentielles de la bonté morale dans l'agent; car s'il n'avait ni volonté, ni intelligence, il serait incapable de toule bonté morale. D'où il suit nécessairement
336 , ' ÏSSAI V. CHAPITRE ÏV.
que la bonté morale que nous attribuons à une action considérée d'une manière abstraite, diffère de celle que nous attribuons à l'agent pour avoir fait cette action , et qu'ici les mots changent de sens suivant l'objet auquel ils s'appliquent.
Ceci deviendra plus évident, si nous déterminons la signification de ces mots dans l'un et l'autre cas. Bien appliquer ses facultés intellectuelles pour juger de ce qu'on doit faire, et agir d'après le jugement le plus réfléchi dont on soit capable, c'est là tout ce qu'on peut exiger d'un agent libre; et c'est là ce qui constitue sa bonté morale dans toutes les bonnes actions qu'il accomplit. Or, est-ce là ce que nous entendons par la bonté morale d'une action considérée d'une manière abstraite? Non assurément; car l'action considérée d'une manière abstraite ne possède ni jugement, ni puissance active, et par conséquent ne peut rien avoir de la bonté que nous attribuons à l'agent pour l'avoir faite.
Qu'entendons-nous par la bonté d'une action considérée d'une manière abstraite ? C'est, selon moi, le caractère d'une action qui doit être faite par ceux qui ont le pouvoir et l'occasion de la faire, et qui sont capables de comprendre qu'elle est obligatoire; j'ajoute qu'on m'obligerait de me dire quelle autre bonté morale peut se rencontrer dans une action considérée d'une manière abstraite. Cette bonté est inhérente à la nature de l'action et en est inséparable; aucune opinion, aucun jugement d'un agent quelconque ne peut l'altérer le moins du monde.
Supposons qu'il s'agisse de retirer un innocent d'un abîme de misère; cette action a certainement toute la bonté moralequ'on peut désirer dans une action considérée d'une manière abstraite; cependant il est manifeste qu'en
de L'objet de l'approbation moraik. 33?
secourant un malheureux , l'agent peut tantôt n'avoir aucune bonté morale, tantôt accomplir un grand acte de dévouement, et tantôt se, vendre coupable d'un, tfranà
crime.
En effet, supposons d?abo*tf quW souris coupé les cordes, qui retiennent un captif emménépar des corsaires, et lui donne ainsi- la liberté; dira-t-ou qu'il y ait bonté morale dans cette action de la Souris?- ■
Supposons en second lieu qu'un homme le délivre par malice et pour le plonger dais une situation plus' âfffeû's* il n y a certainement aucune borité mdralè dans cette àc' tion , mais u» haut degré de perfidie et dé cruauté1
Supposons enfin qu'un homme, <par' bien veillance et par humanité, vienne au secours de l'infortune eh 's'ini posant un grand sacrifice ou en courant de grands périls, alors la bohtf.de, l'action -est évidente .^il y ^ A^ up pareil dévouementdel'approbationdans ^fèsWr^ et des éloges; dans toutes les bbuehes;. niais oir gît cette bonté? ce n/est pas dans l'aorioncoosidérée enelle4riiérne;r car elle est identique dans les trois exemples, mais dans logent qui, dans le dernier, s'est «enduit 'en homme de bien, et, en faisant ce que son cœur approuvait, a mérité 1 approbation de Dieu et des hommes: - ■
En définitive, si nous distinguons entre là bonté qu'on peut attribuer à une aetion considérée- en 'elle-même et •ce^le qu'on peut attribuer â IVntquiFaceomriHt, nous trouverons la clef de la subtilité métaphysique quW nous oppose. Nous admettons que la nomade l'action consi dérée en elle-même ne peut dépendre de l'opinion ni du jugement de l'agent, pas plus que la vérité d'une proposition, ne dépend de notre conviction qu'elle est vraie- mais lpr^[uunl(hpmme emploie, bien ou mal s^puissànce active, alors naît une bonté ou une méchanceté-morale que
nous attribuons métaphoriquement à l'action mais qui n'appartient proprement et véritablement qu'à' Pagent , et qui dépend de l'intention qu'il avait en agissant et de son opinion sur l'action elle-même.
Dans tous les siècles, c4ux qui ont downé Quelque attention à la morale ont compris cette distinction, bien qu'il* l'aient diversement exprirhée. Les moralistes grecs donnaient le nom de xctbmat à une actioq bonne en ellemême; une telle action pouvait être iake par l'homme le ttlus méchant; mais ils appelaient xdmg&aju* l'dction faite avec une intention droite* ce- qui implique» tfnnrréri té réel dans l'agent. Cicéron explique cette distinction! dans se& Offices; il appelle* )p première action officium mtdïum , et la seconde offîcium perfection ou rectum. Chefc lèé Scholastiques on disait qu'une action boftné en élle-mêtftè çt^it matériellement bonne ,t\ on appelait formellement bajine l'actif .faite avec 'une bdrroé întetftion. Ces dét^ niers termes sont encore familiers* aut théologiens; triai» Hume parait n^ l^a avoir pite remarqués ou ri*y avoir* at* taché aucun sens, M *
Ce philosophé , dans. la sëeticn déjà eMéo, *otii 4&i avec grande apsur^nee*: « On peut établir comriie tfirà «t maxime inconstestiible, que nulle action ne petit être « vertueuse ni moralement boirae, si l'agent pour Pacte çomplir ne trouve pas dans sa constitution quefqu'*u~ « tre motif que te sentiment delà ntôtaUfé de* eetfe ac- « tion. » Çe^e maxime est lia base de la plupart de ses raisonnement! sur U morale.
Je ne rechercherai pas ntainteitant jusqa'à quel point le système de Hume peut permettre qtf une action séft! accomplie pureriKfnt par moralité, saisis aueutt'itfôtif de plaisir ou d'intérêt; mais s'il est vrai, com file toUt homme de bon sens le reconnaît, qu'un jugé ou tin at^
de l'objet de l approbation morale. 339
bitre accomplit l'acte le plus vertueux quand il résiste à toutes les séductions pour n obéir qu'à la justice et à sa conscience, alors la maxime incontestable de Hume est incontestablement fauçse, et toutes tes conclusions déduites de cette maxime n'ont aucune autorité.
Du principe que je me suis efforcé d'établir, on peut tirer quelques conséquences importantes pour la théorie de la morale.
1. D'abord s'il n'y a pas de vertu sans la croyance que l'acte accompli est vertueux, il s'ensuit que là faculté morale, ou, ce qui revient att même, la faculté de discerner le bien du mal est essentielle à tout être capable dé vice et de vertu. Un être, à qui le bien et le mal se- , raient aussi inconnus que les couleurs le sont à un aveugle* ne pourrait en tenir compte dans ses déterminations et serait par là rnêçie absolument incapable de. vice et de vertu* ••...'.;'■;'
Il pourrait avoir dei qualités agréables ou désagréables, utiles au nuisibles , comme une plante ou une machine, mais il ne pourrait ètfe vertueux; à moins qu'on n'étende le mot de vertu aux qualités 'agréables et utiles, comme on le fait quelquefois en disant les vertus dune plante; mais nous n'avons pas besoiti d'avertir que ce n'est point ainsi que noup l'entendons, et que nous prenons le mot dans son' acception rigoureuse, c'est-à-dire coifame le nom propre de cette qualité qui est l'objet de l'approbation morale.
Or tin homme < est- incapable de cette espèce de vertu s'il n'a le pouvoir de juger du bien et du mal moral, et de les prendre en considération dans sa conduite; car il n'est vertueux qu'autant qu'il obéit à cette partie de sa constitution. Rien de semblable ne se révèle chez les animaux, et c'est pourquoi les animaux ne sont ni des
34o t1. ESSAI V.-— CHAPITRE IV.
agents moraux , ni des agents responsables; on peut discipliner leurs penchants et développer leurs facultés , mais on ne peut créer en eux lé disceraement moral , et par conséquent leur conduite ne saurait jamais devenir ni vertueuse, ni criminelle.
L'homme ku>tf»ême n'est point un agent moral dans le premier âge, parce'qu'à cette époque sa faculté iporale n'est point encore développée. Toutes ces . propositions sont autant d'axiomes du sen* commun, qui a toujours proclamé l'irresponsabilité dés animaux et dés enfants.
La faculté morale est um partie assez importante de notre constitution pour mériter un nom spécial; mais, du reste le choix de ce n0me6t de peu d'importanée. Celui de conscience , qui est le plus commun , me paraît aussi bon . qu'un autre; j'en dis autant de celui de 'stas moral 9 à cela, près qyfon peut l'accuser de quelques méprises dans lesquelles on est tombé sur la nature de la faculté morale. Le^ philosophes modernes, botaapt les sens extérieurs à la simple fonction de nous donner certaines -sensations ou idées simples que n pus ^'aurions. pas sans leur, .secours, ont étendu ioette doctrine au. sens moral; mais elle me
paraît également fausse daxis lé$ deux applications* Je ne vpis pas seulement au sens de la vue les idées des diverses couleurs, il me fait encore: juger que tel corps est de telle couleur et tel autre d'une opuleur différente. Il en est de même du sens moral: il ne me donné pas seulement l'idée du bien et du mal, il m'apprend encore que telle! con* duite eôt bonne, telle autre .mauvaise et telle autre indifférente. Tous no* sens Isont des facultés judiciaires, et la conscience partage avec eux cette prérogative; mais elle est encore autre cho$e: outre qu'elle juge de notre conduite et de celle des autres, elle est encore un principe d'action chez tous lés hommes de bien ^et nos actions
DE L'OBJET DE* l' APPROBATION MORALE. 34»
ne sont vertueuses qu'autant qu'elles sont déterminées par ce motif,
2. Une seconde conséquence qui découle du principe mis en lumière dans ce chapitre, c'est qu'on ne peut résoudre la vertu qui est l'objet de l'approbation morale, ni dans la recherche de notre intérêt bien entendu , ni dans lès affections bienveillantes que nous ressentons pour nos semblables , ni dans les qualités qui nous sont utiles ou agréables ou qui le sont à autrui, ni dans la sympathie que nous pouvons éprouver pour les sentiments ou les affections des autres, ni dans la condescendance que nous 'pouvons montrer pour leurs passions; l'essence de x;ette vertu consiste à vivre selon sa conscience, c'est-à-dire à employer les meilleurs moyens pour connaître son devoir, et à le faire quoi qu'il arrive.
La prudence, la bienveillance, la fermeté, sont des vertus; mais l'essence de la vertu est quelque chose de distinct des vertus particulières, et qui se retrouve dans toutes. En quoi consiste ce quelque chose? à faire comme bien ce que la conscience reconnaît bien , à éviter comme mal ce qu'elle reconnaît mal; rien de plus, selon moi. On est vertueux à cette double condition , et on l'est -d'autant plus qu'on la. remplit moins imparfaitement.