CHAPITRE VIL
l 'approbation morale, implique un jugement.
Approuver le bien et désapprouver le mal sont des actes si familiers à tout homme en âge, de raison, qu'il paraît étrange que des. disputes se soient élevées sur une pareille matière. ■ <
£oit que nous examinions notre conduite , ou celle des hommes qui lloajs entourent ou dont nous Usons l'histoire, il est certaines actions ,que nous oe pouvons nous empêcher d'approuver, d autres que nous m saurions nous défendre de blâmer, d'autres, enfin, dont nous ne trouvons rien à dire, et que nous regardons avec. une parfaite indifférence. . .
• Ce sont là des opérations, qui éè répètent en nous tous les jours, ou , pour mieux dire, à chaque heure de notre vie; |çs hommes dqnt l'intelligence est formée peuvent réfléchir, sur ces . opérations et observer* ^ ce qui se passe dans leur esprit qiiarçd elles s'y produisent ; et toutefois voici plus d'un demi-sièçlé -que les philosophes débattent sérieusement la qnestioù de. savoir, quelle est la nature de cette approbation et .^e. ççtte désapprobation ; si elle renferme un jugement;: ré^l,. nécessairement vrai^ou faux,
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comme tous les autres jugements; ou si elle n'est touC simplement qu'une émotion de plaisir ou de peine dans la personne qui l'exprime.
Hume observe avec raison que eette question est toute nouvelle en philospphie. Avant l'apparition dans le monde du système des idées et des impressions , un métaphysicien qui eût avancé qu'en condamnant une action on ne juge pas l'agent mais qu'on se borne à exprimer une sensation pénible qu'on éprouve, se serait couvert d'un ineffaçable ridicule. ''l
Le nouveau système n'a point amené cette grande découverte tout d'un coup; elle n'en est sortie que par degrés,. à mesure que les philosophes, en se succédant, ont examiné avec pins de soin les conséquences qui en découlent et se sont pénétrés plus profondément de son esprit. -
Descartes et Locke se bornèrent à soutenir que les qualités secondaires des corps, c'est-à-dire le chaud et le froid, la couleur , la saveur, l'odeur, qui nous paraissent exister dans- l'objet externe, ne sont cependant que de pures sensations dans notre esprit; qu'il n'y a rien dans les corps euxmêmes qui puisse être représenté par ces noms; et qu'ainsila fonction de nos sens n'est pas de juger des choses extérieures, mais simplement de nous donner des idées ou des sensations dont nous déduisons tant bien que mal , par le raisonnement, l'existence d'un ' monde matériel hors de nous.
Arthur Collier et Y évoque : Berkeley découvrirent ensuite qu'il en est' des qualités premières comme des qualités secondaires; que Pétendjue, la figure, la solidité, le mouvement ne sont que des sensations dans notre esprit ; et qu'en définitive le monde matériel n'existe pas.
La même philosophie' ne fut pas moins féconde quand on l'appliqua aux matières de goût; 'elle apprit aux hôh>
l'approbation implique le jugement. 407
«fies que la beauté et la laideur ne sont pas des qualités de l'objet, ainsi qu'ils l'avaient pensé depuis le commencement du monde, mais de simples émotions dans lame du spectateur.
Un dernier pas restait à faire , c'était de tirer de toutes les découvertes précédentes la conséquence toute simple , que l'approbation et lai. désapprobation morale ne sont point des jugements susceptibles d'être vrais ou feux , mais simplement des sensations susceptibles d'être agréables ou désagréables. ,
Ce pas c'était à Hume qu'était réservée la gloire de le faire; il lui appartenait de couronner ce vaste système par ce qu'il appelle son hypothèse, en avançant v Que la croyance est mbi(it un acte de la partie cogitative que de la partie sensiti^e de notre nature.
Il me paraît difficile d'aller plus loin sur cette route; cela posé, le sentir 0*1 la. sensation est tout, et ce qui reste à \à partie oogitative de notre nature je suis incapable de l'apercevoir; *
J'ai eu l'occasion d'examiner successivement tous ces paradoxes , saiïf celui qui se rapporte à la morale, dans les Essais sur les facultés intellectuelles, et, en avouant qu'il y avait de l'un à Vautre la plus parfaite conséquence , et qu'ils découlaient tous avec rigueur du système qui les a produits, je me suis efforcé de montrer qu'ils n'étaient pas moins démentis par l'observation psychologique que par le sens commun et le langage dih genre humain. J'espère arriver à la même conclusion en soumettant au même examen le paradoxe que l'approbation morale nest qu'une sensation agréable et. non point un jugement. ;
Pouf prévenir autant que possible les équivoques, commençons par fixer le sens des deux mots sensation etju-
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gemeiit. Peut-être est-il impossible de définir logiquement ces opérations de l'esprit; mais il est facile de les bien comprendre et de les distinguer nettement Tune de l'autre par leurs propriétés et les circonstances qui les aecompagueitf.
Le fait de sentir ou la sensation paraît être le premier et le plus bas degré de l'animation; nous donnons le nom iï animal à tout être qui sent la douleur et le plaisir; et cette capacité semble la limite qui sépare la nature vivante de la nature inanimée. . ♦
Toutefois nous ne connaissons aucun être dans l'échelle de la création qui soit borné à cette faculté ; d*kutres lui
sont toujours associées.
Les langues ont coutume de distinguer le fait de sentir 'du fait de penser, parce qu'il est difficile de considérer le prepiier de ces actes comme une espèce du second. Si, dans un sens très général^ la sensation peut être envisagée comme une sorte de pensée, toujours est-il qu'elle est un degré dela*vie moins éloigné de la passiveté et de l'inertie des êtres inanimés.
Une sensation est nécessairement agréable, désagréable ou indifférente; elle» peut être forte ou faible ; elfe s'exprime ou par un seul mot, ou par une eollectioi* de mots qui forment le sujet ou le prédicat d'une proposition , jamais une proposition toute entière, car wie sensation ne nie ni n'affirme ; elle n'est donc susceptible ni de vérité, ni de fausseté, qualités qui distinguent les propositions de toutes les autres formes du langage et les jugements de tous les autres actes de l'esprit.
Quand je dis que j'éprouve telle sensation, j'énoneéune proposition affirmative qui exprime le résultat d'un jugement intuitif; mais la sensation n'est qu'un terme de cette proposition ; et pour former une proposition toute entière
l'approbation implique le jugement. 4<>9
il faut la joindre à un autre terme par un verbe affirmatif ou négatif.
Si la sensation distingue la nature animale de la nature inanimée, le jugement paraît distinguer la nature raisonnable de la nature purement animale.
Bien qtie le jugement comme les opérations les plus complexes de l'esprit soit exprimé dans le langage par un seul. mot, cependant un jugement particulier ne peut l'être que par une phrase et par cette sorte de phrase que les logiciens appellent proposition , laquelle implique nécessairement un verbe à l'indicatif, exprimé ou sousentendu. %
Il est de l'essence du jugement d'être vrai ou faux , et l'on en peut dire autant de la proposition qui l'exprime. On peut le définir : la décision de l'entendement sur ce qui est vrai, faux ou douteux.
Dans le jugement , nous pouvons distinguer l'objet jugé de l'acte par lequel l!esprit juge; dans la pure sensation, une telle distinction est impossible. L'objet du jugement doit être exprimé dans la< proposition; et tout jugement implique l'acte de croire, de ne pas croire ou de douter. Si nous jugeons la proposition vraie, nécessairement nous y croyons; si nous la jugeons fausse, nécessairement nous n'y croyons pas; si nous ne savons si elle est vraie ou faussa, nécessairement encore notre esprit reste dans le doute.
Le mal de dents , le mal de tête softt des collections de mots qui expriment des sensations douloureuses; il serait ridicule de dire qu'elles expriment des jugements.
Le soleil est plus grand que la terre , est une collection de mots qui forme une proposition , et qui est par conséquent un objet de jugement. Si l'esprit affirme cette proposition, ou la nie, ou la met en doute, elle exprime un ju-
4lO ESSAI V. CHAPITRE Vlh
gement; mais il serait absurde de dire qu'elle exprime ttn& sensation.
Ces deux opérations de l'esprit, considérées séparément^ sont très différentes et très faciles à distinguer; lorsque nous sentons sans juger, ou jugeons sans sentir, il est impossible, à moins d'une étourderie grossière, de prendre l'une pour l'autre.
Mais eomme ces deux actes sopt inséparablement associés dans beaucoup d'opérations de l'esprit, il arme qu'ils se trouvent souvent enveloppés sous un seul et même nom ; si l'on ne s'aperçoit pas alors que l'opération est complexe , rien n'est plus facile que de prendre l'un des deux éléments pour l'opération tout entière, et de laisser entièrement échapper l'autre.
L'antiquité donna le nom de raison à la faculté qui a pour mission de régler la conduite de l'homme, et que nous avons appeléjacuhé morale dans le cours de ces recherches ; les philosophes et le vulgaire la considéraient comme la faculté déjuger de ce qu'on doit et de ce qu'on ne doit pas faire.
C'est ce que Hume a très clairement exprimé dans son Traité de la Nature humaine: «Bien n'est plus commun -en « philosophie , et même dans la vie commune, qu^ de par- « 1er de la lutte des passions avec la raison; ou ne^man- « que pas de prendre partie pour la raison et d'assurer « que les hommes ne sont vertueux qu'autant qu'ils se « conforment aux- lois qu'elle leur impose ; toute créature « raisonnable, dit-on, est obligé de soumettre sa conduite « aux décisions de cette faculté supérieure; et si quelque « autre principe vient lui disputer l'empire , on. doit le « combattre jusqu'à ce qu'on l'ait entièrement subjugué, « ou tout au moins mis en harmonie avec elle. Telles « sont les maximes sur lesquelles la plus grande, partie de
^APPROBATION IMPLIQUE LE JUGEMENT. l\lï
*Fa philosophie morale, ancienne et nwrderUe, semble « être fondée'1.
Il paraît que le jugement était l'élément qui avait principalement frappé le» philosophes anciens dans la faculté morale ; les termes par lesquels ils désignaient les différentes opérations dé cette faculté, et tout l'ensemble de fceur phraséologie mprale, semblent l'annoncer.
La philosophie moderne a pris une direction toute contraire; les phénomènes sensibles ont particulièrement attiré son attention; et l'on remarque qu'elle, incline toujours à résoudre en de simples sensations les actes complexes de l'esprit dont la sensation n'est qu'un élément.
J'ai déjà eu l'occasion d'observer plus d'une fois dans les précédents Essais, que parmi les opérations de l'esprit qu'on désigne par un çeul.mQt et iJuW considère comme un seul acte, il en est plusieurs qui sont réellement composés de différents . actes distincts pw$ inséparablement associés par les loi» de. notre* yaju.re, et, qu'au nombre de ces actes élémentaire* sa rencontre, sou vent la sensation. .....
Ainsi les appétits de la faim» et de la soif se composent d'une sensation désagréable, et d'un désir. de boire ou de manger; les affections bienveillantes contiennent à .la fois une sensation agré^Me.et un désir de voir heureux l'pbjet qui les excite ; Uj ej* qst dé même des affections malveillantes, o^,se rehcouteeot les deux | éléments opposes. ».-• .
. Dans ces exenjplfcs, la sensation est inséparablement associée au désir. Dans dWtresv nous la trouvons inséparablement assopiéfe. au jugement on à la croyance, et cela de deux manières différentes : quelquefois le jugement
t * Liv. II., paît ua , S 3. , .
4l2 ESSAI V. — -CHAPITRE Vil.
paraît être la conséquence de la sensation et déterminé par elle; quelquefois c'est la sensation qui est évidemment la conséquence du jugement.
Quand nous percevons un objet extérieur par les sens , en même temps que nous éprouvons une sensation, nous croyons fermement à l'existence et aux qualités sensibles de cet objet. Cette sensation et cette croyance sont inséparablement associées dans notre constitution par la nature , et toutes les subtilités de la métaphysique n'ont jamais pu rompre le lien qui les unit.
Descartes et Locke se sont efforcés de déduire de nos sensations, par te raisonnement, l'existence des objets extérieurs ; mais cette tentative a échoué. D'autres philosophes après eux, ne voyant pas de nécessité à cette association des deux éléments, ont essayé d'abolir la croyance aux dbjets extérieurs, comme contraire à la raison; cette entreprise n'a pas mieux réussi.. La nature nous a condamnés à croire au témoignage de nos sens , soit que nous puissions ou ne puissions pas découvrir par quelle raison nous y croyons.
Dans cet exemple, le jugement est la conséquence de la sensation, comme la sensation est la conséquence de l'impression faite sur les organes. •
Mais dans la plupart des op^ratiôtfs de l'esprit où le jugement se trouve combiné' av&tfli'sêdS&tîon, c'est le contraire qui arrive; la sensation' fe$t la •cbnséquencie ôlu jugement, et c'est le jugement qui en détermine la nature.
Me dit-on qu'un de mes amis, habitfcfït'iin pays éloigné, se conduit honorablement, j'éprouve uhe sensation agréable; apprends- je «de lui des choses fâcheuses, j'é-t prouve une sensation pénible^ mais je n'éprouverais* ni l'une ni l'autre si je ne croyais au rapport .qu'on me fait.
L'espérance contient une sensation agréable qui dé-