CHAPITRE V
DES VRAIS MOYEN,S DE CONNAITEE LES OPERATIONS DE l'eSPEIT.
Puisque nous devons rejeter les hypothèses, et nous défier extrêmement de l'analogie, à quelles sources puiserons-nous donc une connaissance exacte de l'esprit et de ses facultés ?
Je réponds, que la principale, et la plus naturelle de ces sources est la réflexion^ ou l'observation attentive des opérations de notre propre esprit; mais, avant d'en'par- 1er plus au long, nous ferons quelques remarques sur deux autres moyens auxiliaires , dont la considération attentive des formes du langage est le premier.
Le langage est l'image de la pensée : les opérations de l'esprit communes à tous les hommes , se révèlent dans toutes les langues , par des façons de parler qui les expriment et qui en sont les symboles ; ces symboles peuvent, dans beaucoup de cas, jeter une grande lumière sur les faits qu'ils représentent.
Il n'est point de langue où l'on ne trouve l'expression du jugement, du témoignage, du consentement, dn refus, de l'interrogation , du commandement, de la menace, de la prière , de la foi donnée ou reçue. Si ces actes de l'es- J3rit n'étaient pas communs à tous les hommes , nous ne trouverions pas dans toutes les langues des façons de parler qui les expriment.
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Toutes les langues, il est vrai , sont imparfaites : il n'eu est aucune qui suffise à toutes les nuances de la pensée Imnfiaine; il y a donc des choses réellement distinctes en elles-mêmes, et aux yeux de l'esprit, qui ne sont point distinguées dans le langage ordinaire. Les langues ne consacrent , et nous ne devons y chercher , que ces distinc*tions saillantes que tous les hommes ont occasion de faire dans les habitudes ordinaires de la vie.
Il est vrai aussi que certaines langues ont des formes qui leur sont propi;es, dont il serait difficile de rendra raison , et dont il est impossible de rien conclure. Mais ce qui est commun à toutes, dérive évidemment de la nature de l'esprit humain , et suppose des notions et des sentiments communs à tous les hommes.
Aux exemples que nous en avons donnés nous ajou-^ terons encore celui-ci : dans toutes les langues, la plupart des noms ont un pluriel ; ce qui prouve qu'indépendamment des notions de choses individuelles , tous les hommes ont encore des notions générales, c'est-à-dire des notions de qualités communes à plusieurs individus; car l'individu seul n'a point de pluriel.
Une autre source de renseignements sur l'esprit humain, ce «ont les actions et la conduite des hommes. Les actions des hommes sont des effets, dont leurs sentiments , leurs passions, leurs affections sont les causes ; et dans beaucoup de cas , nous pouvons juger des causes par les effets.
La conduite des parents envers leurs enfants démontre à ceux mêmes qui n'ont jamais eu d'enfants , que l'affection paternelle est un sentiment naturel à l'espèce humaine. Il est aisé de juger par la conduite générale des hommes , quels sont les objets naturels de leur estime , de leur admiration , de leur mépris, de leur ressentiment et de toutes les autres dispositions qui leur sont propres;
elle prouve également que l'homme est nattu*ellement un animal sociable, qu'il aime à vivre avec ceux de son espèce 5 à converser avec eux , à leur rendire et à en recevoir de bons offices.
Il en est des opinions des hommes comme de leurs actions ; et si celles-ci peuvent être considérées comme les eflets de leurs facultés actives, on peut envisager celleslà comme les effets de leurs facultés intellectuelles. Même les préjugés des hommes, quand ils sont généraux , même leurs erreurs, doivent avoir quelque cause non moins générale , dont k découverte peut jeter du jour sur la constitution de l'entendement humain.
C'est surtout sous ce rapport que l'histoire de la philosophie me semble utile. Quand nous suivons la tracé de cette multitude d'opinions philosophiques, enfantées par les têtes pensantes de tous les âges, nous nous trouvons J^ientdt égarés dans un* labyrinthe de rêveries, de contradictions, d'absurdités, où se rencontrent à peine quelques rares vérités. Cependant toute clarté n'est pas impossible dans ces détours obscurs. Si nous pouvons découvrir le point de vue qui a présenté à l-auteur de chaque système, les choses telles qu'il nous les montre, nous apercevrons quelque conséquence dans les assertions qui nous semblaient les plus contradictoires, et quelque probabilité dans celles qui nous paraissaient les plus chimériques.
Considérée comme une carte des opérations intellectuelles des hommes de génie ^ l'histoire de la philosophie sera toujours intéresss^nte; on y trouve, sur l'entendement humain des révélations qu'on chercherait vainement ailleurs.
Je reviens maintenant à la source principale que j'ai indiquée en commençant, c'est-à-dire à la réflexion.
Locke appelle idées de réflexion toutes les notions que
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nous avons de l'esprit et de ses opérations. Nous pouvons avoir des faits qui se passent en nous, comme \fe sour venir , le jugement , la volition , le désir j dés notions aussi distinctes que de toute autre espèce de faits. Ces notions , comme l'observe fort bien Locke , nous sont données parla réflexion. Mais qu'est-ce que la réflexion? « C'est, dit-il, cette faculté par laquelle l'ame replie ses recc gards sur elle-même , et observe ses actes et ses opéra- « tions. » Il remarque ailleurs , « que l'entendement , comme « l'œil j pendant qu'il Voit et perçoit toutes les autres « cho&es , ne s© voit pas hii-même ; et qu'il ' faut de Tàrt « et de ta peine pour le placer h une juste distance , et (( en faire l'objet de son attention* ^ Cicéron a exprimé ce sentimtmt d'une manière beaucoup plus brillante au liv. r , § 28 des Tusculànes.
Ce' pouvoir de-Pentendement de se replier sur ses propres opérations , d'y appliquer sou attention , et de les examiner S0MS toutes les fkees , est ce qu'on appelle la réflexion : seule ^ elle peut nous donner des notions distinctes des facultés *den(rtre esprit et de tous les esprits.
On doit distinguer la réflexion de la conscience , avec laquelle* Locke , lui même , l'a trop souvent confondue. Tous les hommes ont en tout temps , pourvu qu'ils soiènit éveillés, la conscience de ce qui se passe en eux; trèspeu y réfléchissent et en -font l'objet de leur pensée» Les objets extérieurs stenaparent de nous, depuis l'enfance jusqu'à la maturité de la raison, et quoique l'esprit ait la conscience de ses opérations , il ne s'en occupe point: soQ attention est tout entière aux choses étrangères que . ces opérations ont pour objet. Ainsi un homme en colère a conscience de la* colère ; mais son attention se- porte sur l'offenseur «t sur les circonstances de l'offense , nullement sur la passion elle-même.
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Ces remarques suffiseDt pour montrer la différence qu'il y a entre açoir conscience des opérations de l'esprit et réfléchir sur ces opérations j et pour faire comprendre qu'on peut ai^oir conscience sans réfléchir. Il y a aussi loin de la conscience à la réflexion, qu'il y a de différence entre la vue rapide d'un objet qui s'offre de luinméme à l'œil lorsque nous sommes occupes d'autre chose , et le regard attentif avec lequel nous le considérons quand nous voulons le bien connaître. La réflexion est un acte volontaire, qu'un effort peut seul commencer et soutenir r elle dure aussi long «^ temps que nous le voulons ; la conscience est involontaire, et elle a la même mobilité que la pensée. La réflexion ne parait point du tout chez les enfants ; il faut, pour eu être capable , une certaine maturité d'intelligence. De toutes les facultés de l'esprit , elle sembfe être la dernière à se développer , et nombre d'hommes paraissant condamnés à n'en jouir jamais qu'à un faible degré. Comme toutes nos autres facultés, elle s'accroît beaucoup par l'exercice; quiconque n'en a pas acquis l'habitude, ne se formera jamais des notions clairet et distinctes des opérations de l'esprit , et n'aura jamais, sur ce sujet des opinions arrêtées; ses jugements seront empruntés d'autrui, ses notions vagues et confuses, et il sera facile de hii donner à croire les plus grossières ab-* surdités. Cette habitude coûtera de la peine et du temps, même à ceux qui s'y prendront de bonne heure , et qui seront aidés dans la tâche de l'acquérir par une aptitude naturelle ; mai» en persistant ^ ils verront la difficulté diminuer et ils sentiront le prix de leur conquête. Us se trouveront en état de penser avec précision et exactitude sur toutes sortes de sujets, spécialement dans les matières abstraites , et ils pourront juger par eux-mêmes dans une foule de circonstances importantes, où les autres seoont
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obliges de s'abandonner aveuglément à la direction d'un giiide.