‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 11 sur 77 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

DE LA PIFFIÇULTÉ d'ÉTUPISR LES- OP^BATIONS DE l'eSPÛT.

Quand oa veut faire quelque progrès dans l'étude des opérations de l'esprit , il est nécessaire de bien comprendre et d'apprécier à sa juste valeur la difficulté èe les observer, afin que d'un côté Ton ne s'attende pas à obtenir des succès sans fatigue et sans soins ^ et que de l'autre ou qe soit pas découragé, en supposant les obstacles insurmontables, et toute certitude impossible dans cette science. Je me propose donc d'indiquer les causes de cette difficulté et les conséquences qui en résultent , de manière à ce qu'on puisse s'ea former une opinion exacte.

I. Les opérations de l'esprit sont en très-grand nombre, et elles se succèdent trop vite pour que chacune d'elles obtienne une attention suffisaorte. Nous éprouvons qae plusieurs objets , présentés rapidement à l'œil , se confondent daps la mémoire et dans l'imagination, et qu'il ne nous en reste qu'une notion confuse; cela est encore ^ plus vrai des parties d'un objet , surtout quand il n'a jamais auparavant fixé notre attention. Or, de tous les mouvements , le plus rapide incomparablement est celui de la pensée : tant qu'il yeille , l'esprit ne cesse pas d'être occupé , et passe continuellement d'une pensée et d'une opération à une autre; la scène intérieure yarie incessam-

meut , et celui-là s'en aperçoit , qui essaie de retenir la même pensée dans son esprit, ne fût-ce qu'une minute, sans mélange et sans altération : cette pensée ne saurait être fixée; il eu voit accourir une multitude d'autres qui n'étaient point appelées , et tout ce qu'il peut faire, c'est de renvoyer ces importunes, anssitôt que possible, et de revenir à celle qui l'occupe.

2. Pour nous observer nous-mêmes, nous sommes obligés de surmonter nos habitudes les plus invétérées. Depuis l'enfance, les objets des sens occupent exclusivement notre attention, et prennent sur elle un empire puissamment défendu par l'habitude, et dont il nJest pas facile de les déposséder. A mesure que nous avançons en âge, mille choses dans le monde extérieur viennent tourà-tour solliciter notre attention, exciter notre curiosité, engager nos affections, séduire nos penchants , et l'attention sans partage que nous leur accordons, empêche l'esprit de réfléchir sur lui-même et justifie l'observation de Locke déjà rappelée, que l'entendement, comme l'œit, pendant qu'il voit tous les objets qui l'entourent , ne se voit pas lui-même.

3. Il est dans la nature des opérations de l'esprit de diriger l'attention verâ quelqu'autre objet. Les sensations , comme nous le verrons plus tard, sont des signes naturels, dont la destination principale est d'attirer l'attention sur les choses signifiées ; aussi les remarquons-nous si peu , que la plupart d'entre elles, et celles-là mêmes qui nous sont le plus familières , n'ont de nom dans aucune langue. Dans la perception, la mémoire, le jugement, l'imagination et le raisonnement, il y a un objet distinct de l'opération, et c'est cet objet que nous considérons, et non l'opération elle-même. Nos passions, nos affections ^ toutes nos facultés actives ont de même leurs objets qui

DIFFICULTÉ d'étudier L ESPRIT. ']5

S emparent de notre attention , et la détournent du fait intérieur.

4* Il y a plus , et Hume en a fait la remarque ; lors* que Tame est agitée par une passion , si nous détournons notre attention de l'objet , pour la porter sur la passion , celle-ci s'évanouit, et échappe à notre examen. Ceci s'applique à presque toutes les opérations de l'esprit : quand il agit, nous avons la conscience de son action; mais alors notre attention est à l'objet de l'acte, non à l'acte lui-même : que l'esprit laisse l'objet , pour considérer sa propre opération , celle-ci cesse et nous échappe.

5. Comme il ne suffit pas , pour découvrir les vérités mathématiques, d'être capable de regarder avec attention des lignes et des figures , et qu'il faut de plus savoir discerner avec exactitude les difS^ences et les autres rapports des quantités que l'on compare, et que ce talent, quoique plus grand chez les hommes de génie , ne se développe cependant chez personne sans exercice et sans habitude; de même, pour découvrir la vérité dans la philosophie de l'esprit humain, ce n'est pas assez d'avoir acquis la faculté d'observer les diverses opérations de son esprit, il faut eocoFe être doué du talent de démêler leurs différences les plus délicates, d'analyser les opérations composées, d'en séparer les éléments, de résoudre l'ambiguité des mots, bien plus grande dans cette science que dans aucune autre^, et de leur donner cette précision inaltérable, qu'ont toujours eu les termes de la langue mathématique. Car cette précision dans l'emploi des mots, cette minutieuse attention aux plus petites différences , ce talent d'abstraction et d'analyse, indispensables^au géomètre, ne le sont pas moins au philosophe. Mais il y a entre les deux sciences cette grande différence, que les objets de l'une étant hors de nous, il est par cela même

beaucoup plus facile de les soumettre à robservation et cVen fixer l'image dans notre esprit.

Les difficultés , que présente l'étude de l'esprit humain , expliquent quelques faits historiques qui méritent d'être notés.

Tandis que beaucoup d'autres sciences ont été cultivées avec succès par les anciens et les modernes, et portées à un assez haut degré de perfection , il est remarquable que la science de l'esprit humain ait fait si peu de progrès, et soit encore, pourainsi dire, dans son berceau.

Toute science, étant l'ouvrage des hommes, a son commencement et ses progrès , et diverses causes accélèrent ou retardent ceux-ci. Une science est formée lorsqu'elle présente un système de principes et de conséquences, si solidement établi, qu'il n'offre plus aucun sujet de doute et de dispute aux hommes éclairés , et que l'avenir puisse bien élever plus haut l'édifice, mais jamais le renverser et le rebâtir sur des fondements nouveaux»

Ainsi, la géométrie semble avoir été dans son enfance . au temps de Thaïes et de Pythagore, puisqu'on attribue à ces philosophes la découverte d'une partie des propositions élémentaires, sur lesquelles la science repose. Mais dans les éléments d'Ëuclide, qui furent écrits quelques siècles après Pythagore, elle présente un système qui mérite le nom de science. Aussi, quoiqu' Apollonius, Archimède, Pappus, chez les anciens, et une foule d'illustres modernes, y aient prodigieusement ajouté, les principes qu'avait posés Euclide , n'ont jamais été réformés : ils subsistent comme la base éternelle de toutes les vérités dont l'avenir pourra enrichir cçtte science.

Il y avait deux mille ans que la géométrie était que science , quand la philosopie naturelle est parvenue à sa

DIFFICULTi DÎÉTUDIER L ESPRIT. 7 «y

maturité; car on peut dire qu'elle n'a reçu un fondement solide, et n'a été portée à un certain degré de perfection, qu'au dix-septième siècle. Le système tout hypothétique de Descartes régna dans les contrées les plus éclairées de l'Europe, jusque vers la fin de cette époque, et ce fut Neyrton qui eut la gloire de donner la forme d'une science à cette branche de la philosophie. Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce que la philosophie de l'esprit humain ne sortît de l'enfance qu'un ou deux siècles plus tard.

Plusieurs auteurs modernes lui bnt fait faire des progrès remarquables, et peut-être commence-t-elleàétre moins indigne du titre de science-, mais il lui manque encore d'être affranchie de certaines hypothèses , qui ont trompé les écrivains les plus habiles, et qui les ont trop souvent conduits au scepticisme.

Ce que les anciens nous ont légué sur l'esprit et sur ses opérations , loin d'étire le fruit d'une réflexion attentive , dérive presqu'entièrement de quelque analogie stipr posée entre l'esprit et la matière ; et quoique les modernes aient observé davantage les opérations intérieures, et découvert par ce moyen des faits importants, cependant le respect qu'ib (mt eu pour queLques-unes des idées ana* logiques des anciens, en corrompant leurs découvertes, en, a fait sortir le scepticisme.

En fait de, science, comme en fait de constructicm , un vice dans la base affaiblit tout, et plus l'édifice s'élève, plu8 ce vice devient visible et menaçant. Quelque chose de semblable semble être arrivé dans nos idées sur l'esprit : les découvertes modernes, quoique très-importantes en elles-mêmes , paraissent en les agrandissant les avoir obscurcies^ et nous avoir fait faire moins de pas vers la science que vers le scepticisme. Cet effet doit provenir de

^S ESSAI I.— -CHAPITRE YI.

quelques erreurs fondamentales qui n'ont pas été remar*quées : il est à présumer qu'une fois que ces erreurs seront extirpées, les découvertes nouvelles produiront la lumière qui doit naturellement en sortir.

Un autre effet de la difficulté d'observer les opérations de l'esprit , c'est qu'il n'y a aucune science où les esprits les plus distingués soient tombés dans de si étranges paradoxes, et même dans des absurdités si grossières.

Lorsque nous voyons des philosophes soutenir qu'il n'y a ni chaleur dans le feu, ni couleur dans l'arc -enciel; lorsque les plus illustres, depuis Descartes jusqu'à Berkley, s'imposent la tâche de prouver l'existence du monde matériel, et qu'ils nef produisent pas, un seul argument qui soutienne l'examen ; lorsque Berkley et Hume, les plus ingénieux métha physiciens du dix-huitième siècle , nous assurent que la matièi^e n'existe pas dans l'univers, que le soleil, la lune, les cieux et cette terre que nous habitons , que nos propres corps enfin et ceux de nos amis ne sont que des idées de notre esprit, et n'ont de réalité que dans notre pensée; lorsque Hume va jusqu'à prétendre qu'il n'y a pas plus d'esprits que de corps; qu'il n'existe dans la nature que des idées et des impressions qui n'appartiennent à aucune substance; qu'ibn'y a ni certitude, ni probabilité, non pas même dans les axiomes mathématiques; à la vue de ces extravagances professées par les écrivains les plus distingués, on est tenté de prendre leurs systèmes pour les rêves d'esprits fantasques, égarés dans leurs propres chimères. Mais la surprise cessera et l'on ne tombera point dans le découragement, si l'on considère, d'une part,^ que la raison la plus ferme et la plus conséqueilte est celle qui s'égare le plus loin quand elle s'attache à de faux principes, et d'autre part, que ces absurdités mêmes sont utiles en eé

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