‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 9 sur 77 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE l'analogie.

Il est naturel à l'homine de juger des choses qu'il connaît moins^par les similitudes qu'il observe, ou qu'il croit observer entre ces choses et celles qui lui sont plus familières ou mieux connues. Dans beaucoup de cas, nous n'avons pas de meilleurs moyens de juger; et quand les choses comparées sont en effet d'une nature semblable et qu'on a lieu de croire qu'elles sont soumises aux mêmes lors, les inductions fondées sur l'analogie ont au moins un degré considérable de probabilité.

Ainsi , nous observons beaucoup de rapports entre la terre que nous habitons et les autres planètes : toutes font leur révolution autour du soleil , quôiqu'à différentes distances et en dés temps différents; toutes empruntent de lui leur lumière; nous savons avec certitude que quelques-unes ont un mouvement de rotation autour de leur axe comme la terre , et par conséquent une égale succession de jours et de nuits; quelques-unes aussi ont des lunes, qui les éclairent pendant l'absente du soleil; toutes enfin obéissent à la loi de la gravitation. Il n'est point absurde de conclure de cette réunion de similitudes , que les planètes peuvent être, comme la terre, 'le séjour de divers ordres de créatures vivantes. Il y a de la probabihté dans cette induction. par analogie.

La médecine est en grande partie fondée sur l'ànalo^ gie ; la constitution d'un corps humain ressemble si fort à celle d'un autre , qu'il est raisonnable de penser que les causes de santé et de maladie sont les mêmes dans tous ; et cela est généralement vrai ^ nonobstant quelques exceptions.

L'analogie est encore la seule base de la politique. Nous sommes assurés que les mêmes causes produiront toujours la paix, la guerre, la tranquillité, les séditions, la richesse et la pauvreté , le perfectionnement et la décadence , parce que la nature humaine se reproduit, sous ses principaux traits, de quelque manière que la société soit constituée.

Il ne faut donc pas rejeter l'analogie dans tous les cas : elle offre plus ou moins de probabilité, selon que les choses comparées se ressemblent plus ou moins ; mais il faut remployer avec réserve comme une méthode dont les résultats ne s'élèvent jamais au-dessus de la probabilité, et qui est d'autant plus sujette à nous égarer, que nous soinmes naturellement enclins à supposer entre les objets comparés plus de similitude qu'ils n'en ont en effet.

Citons un exemple : les anciens ne disséquaient que trèsrarement le corps humain , ils se contentaient de disséquer les quadrupèdes, dont ils croyaient la structure intérieure le plus analogue à la nôtre. Les anatomistes modernes ont découvert que cette ressemblance est bien moins complète que les anciens ne la supposaient, et qu'ils ont été conduits à beaucoup d'erreurs , par la fausse idée qu'ils s'en étaient faite. Cet exemple et beaucoup d'autres prouvent que les conclusions fondées sur l'analogie, n'^nt pas un fondement bien sûr , et que nous ne devons point nous contenter de ce genre d'évidence quand le sujet en permet une autre.

DE l'analogie. d5

Je ne connais pas d'auteur qui ait fait un usage à k fois plus judicieux et plus heureux de ce mode de raisonner, que 1 evêque Butler , dans son Analogie de la religion naturelle et révélée a{^e,c la constitution et les lois de la netturc. Il n'emploie pas l'analpgie à prouver les vérités de la religion , elles ont une autre évidence; mais il l'emploi^, à détruire les arguments , par lesquels on les attaque : quand on dirige contre les vérités de la religion , des objections qu'on pourrait diriger avec une égale forée contre les faits les mieux établis dans l'ordre de la nature, ces objections n'ont évidemment aucun poids.

Le raisonnement par analogie peut donc servir à résoudre les objections contre des vérités appuyées sur un autre genre de preuves. Il peut également environner d'une probabilité plus ou moins grande un sujet qui ne coinporte pas une autre évidence. Mais les raisonnements fondés sur l'analogie , s'affaiblissent à mesure que la disparité des objets est plus grande : de là vient qu'il n'en est pjis de plus faibles que ceux où l'on compare deux choses aussi dissemblables que l'esprit et la matière.

Et cependant c'est de la matière que les hommes ont toujours emprunté leurs notions de l'esprit. Placés au milieu des corps, nos sens communiquent sans cesse avec eux; et de là une familiarité qui commence avec la vie, qui augmente avec l'âge , et qui fait que les objets rtia^ tériels deviennent pour nous la mesure de toutes choses et que nous attribuons les qualités qui leur 3ont propres, aux choses qui en différent le plus. De là , cette dispôsi tion à concevoir l'esprit comme une sorte de matière plus subtile , et à donner aux anges et à Dieu même notre figure et nos organes. Quoique nous ayons conscience d«s opérations de notre esprit , et que nous puissions les observer, de manièt*e à nous en former des iflées précises,

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c'est un effort si difficile pour notre attention, toujours sollicitée par les objets extérieurs , que nous nous aidons de ceux de ces objets qui nous semblent avoir quelque rapport avec elles, pour les concevoir et les acmmer. Presque tous les termes , par lesquels nous exprimons les opérations de l'esprit 9 sont empruntés des choses matérielles: les mots comprendre , concevoir y imaginer , délibérer j in-férerj et une foule d'autres , en font foi ; et, sous ce rapport , toutes les langues sont analogiques. Comme les corps ne sont affectés que par le contact et la pression, nous nous persuadons que les objets immédiats de la pensée, doivent aussi se trouver en contact avec l'esprit, et agir sur lui par une sorte d'impression. Lorsque nous imagi^ noiisune chose , le mot même nous fait croire , que c'est par le moyen d'une image de la chose conçue. Il est évident que ces notions ont pris leur source dans une ressemblance supposée entre la matière et l'esprit , entre les propriétés de l'une, et les opérations de l'autre.

Cette, prétendue ressemblance a entraîné la philosophie dans une foule d'erreurs sur les opérations de l'esprit. Pour faire mieux comprendre à quels raisonnements elle a donné lieu, je vais prendre un exemple.

Si quelqu'un demeure irrésolu entre des motifs Contraires , dont les uns l'excitent à faire une chose , et les autres à ne la pas faire , nous disons qu'il pèse ces motifs , qu'il les balance^ qu'il délibère avant de prendre une détermination : ces expressions se retrouvent dans toutes les langues. Ainsi nous comparons les ipotifs à des poids placés dans les bassins opposés d!une balance, et s'il pouvait y avoir une analogie exacte entre les lois des corps et les opérations de l'esprit , celle-là le serait peutêtre plus qu'aucune autre.

Quelques philosophes ont tiré de cette analogie des con-

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séquences très-graves. Us ont prétendu que de même que la balance ne peut incliner d'aucun côté, quand les poids opposés sont parfaitement égaux, et de même qu'elle incline nécessairement du côté où se trouve le poids le plus fort, de même aussi, nous sommes dans l'impossibilité absolue de nous déterminer entre des motifs d'une égale force , et nous cédons nécessairement à ceux qui l'emportent. Et sur ce fondement,- quelques scholastiques ont été jusqu'à soutenir, que , si un âne se trouvait placé entre deux bottes de foin parfaitement semblables, il mourrait de faini , faute de pouvoir choisir. Voilà un exemple de ces raisonnements par analogie auxquels je dis qu'il ne faut jamais se fier; car l'analogie entre la balance et l'homme qui délibère, quoique une des plus frappantes qu'on puisse découvrir entre l'esprit et la matière, ne laisse pas cependant d'être trompeuse. Une matière inarte et inanimée , et un être actif et intelligent , sont des choses absolument différentes, et, de ce que l'une reste en repos en certain cas, il ne s'ensuit pas que l'autre y doive demeurer dans un cas à-peu-près semblable. L'argument est aussi faible que si l'on disait : « Un animal mort ne se meut que quand il est poussé, et, s'il est poussé avec une force égale dans des directions contraires, il restera en repos; donc il en sera de même d'un animal vivant ; » car assurément la ressemblance entre un animal mort et un animal vivant est aussi grande que la ressemblance entre une balance et un homme.

Ge que je prétends conclure de ceci , c'est que dans les recherches sur l'esprit et sur ses opérations, il est imprudent de se fier aux raisonnements qui ont pour base quelque prétendue ressemblance entre l'esprit. et la matière, et qu'on ne saurait trop se mettre en garde cour tre les mots et les locutions analogiques, dont toutes

lesL langues se servent pour exprimer les opérations de Tesprit.

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