‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 12 sur 77 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DIVISION DES FACULTÉS DE l'eSPRIT.

Nos facultés sont si nombreuses et si variées, elles se mêlent et se confondent tellement dans la plupart de nos opérations, qu'on n'ien a jamais proposé une division, qui ne fût sujette à beaucoup d'objections. C*est pour cela même que nous nous arrêterons à. la plus commune , qui les range sous deux chefs, Y entendement et la volonté. Sous le mot volonté nous comprenons nos facultés actives, et tous les principes qui nous portent à agir, comme les appétits, les passions, les affections. \J entendement comprend nos facultés contemplatives, par lesquelles nous percevons les objets, nous les concevons ou les appelons, nous les comparons ou les analysons , nous en jugeons et nous en raisonnons.

Mais on ne doit considérer cette division que comme un moyen de procéder plus méthodiquement dans l'étude de l'esprit. On se tromperait étrangement si l'on en concluait que, la volonté n'intervient point dans les opéra-^ tioQs que nous attribuons à l'entendement , ou l'entendement dans celles que nous rapportons à la volonté. Au contraire l'ame est active ^ quelque degré dans toutes les opérationsde l'entendement : nous avons quelque empire sur nos pensées, et parmi les nombreux objets qui se présentent à nos sens, à notfe mémoire, ou l\ notre imagination.

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il dëpend de nous de choisir celui que nous considérerons ; de même, nous pouvons examiner un objet sous telle ou telle face, superficiellement ou attentivement, et pendant un temps plus ou moins long. Ainsi nos facultés contemplatives sont sous la direction de nos facultés actives, et les unes ne peuvent jamais poursuivre leur objet, sans être conduites et dirigées , pressées ou retenues par les autres. De là vient que le genre humain a toujours attribué quelque activité à l'esprit dans les opérations intellectuelles, et qu'on les exprime par des verbes actifs, tels que voir ^ juger y raisonner^ entendre^ etc.

Il n'est pas moins certain qu'il n'y a pas un acte de la volonté qui ne soit accompagné de quelque acte de l'entendement : la volonté a nécessairement un objet, et il faut que cet objet soit perçu ou conçu par l'entendement. ]S'oubtions donc pas que nos deux ordres de facultés concourent dans toutes ou presque tout^ nos opérations, et que nous classons celles-ci, selon que l'un ou l'autre y domine.

On divise ordinairement les facultés intellectuelles en simple appréhension y jugement et raisonnement. Comme cette division est très«ancienne et qu'elle a été généralement adoptée, il ne serait point convenable de la rejeter sans dire pourquoi : je vais donc expliquer en peu de mots par quelles raisons je m'en écarte.

Nous ne saurions juger , si nous ne concevions les objets sur lesquels nous devons porter un jugement; et de même,nousnesaurions raisonner qu'après avoir conçu et jugé. Ainsi les trois opérations dont il s'agit ne sont point indépendantes les unes des autres : la seconde renferme la première, et la troisième renferme la première et la seconde. Mais la première peut agir sans le concours de l'une et de l'autre; c'est par cette raison que les logiciens

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l'ont appelée simple appréhension^ c'est-à-dire appréhension qui n'est accompagnée d'aucun jugement sur l'objet perçu. Avoir une simple appréhension d'un objet, c'est ce qu'on appelle dans le langage ordinaire en avoir une no^ tion, une conception^ et ce que les auteurs modernes appellent en avoir une idée, La simple appréhension est exprimée dans le discours par un ou plusieurs mots qui ne forment point une proposition complète, comme un homme ^ un homme heureux y un homme quia de lafor* /z//ze. De tels mots ou assemblages de mots n'affirment rien , ne nient rien, n'annoncent ni jugement ni opinion sur la chose qu'ils expriment , et ne sont par conséquent ni vrais ni faux.

\j& jugement est la seconde opération dans la division qui nous occupe. Il implique , disent les philosophes , deux objets comparés, et il consiste à discerner entr'eiix quelque convenance ou disconvenance, et en général quelque rapport; ou plutôt il est l'opinion même que l'esprit se forme de ce rapport. Cette opération est exprimée dans le discours , par une proposition qui affirme ou qui nie. un rapport entre les choses comparées; comme quand on dit : Tous les hommes sont sujets à Terreur.

Le vrai et le faux sont des qualités propres au jugement, ou aux propositions qui l'expriment. Tout jugement^ toute opinion , toute proposition est vraie ou fausse ; mais les mots qui n'affirment ou qui ne nient rien , ne peuvent être ni vrais ni faux ^ non plus que les simples appréhensions exprimées par ces mots.

La troisième opération est le raisonnement^ qui consiste à tirer une conséquence de deux ou de plusieurs jugements.

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Cette division de nos facultés intellectueiies corres-' pond e3tact€jment avec la théorie communie des philosophes sur les procédés de l'esprit dans l'acquisition de la con» naissance. Ces procédés se réduisent à trois : i^ par les sens ou par d'autres moyens, l'esprit reçoit une provision de simpies appréhensions ^ de notions ou d^idées qui sont les matériaux que la nature fournit à son activité intdlectuelle ; et des idées simples qu'il obtient ainsi , il forme d'autres idées plus complexes; a® en comparant ces idées ^ il aperçoit leurs convenances et leurs disconvenances ^ et de là ses jugements ; 3® enfin , de deux ou de plitsieurs Jugements^ il tire les cH>noliisions du raisonne'» ment.

Si toutes nos ccmnaissances s'acquièrent en effet de cette façon ,> à coup sûr la division reçue des facultés de l'entendement eA la plus juste et la plus conforme à la nature des choses : cette division se lie si «étroitement à la théorie , qu'il serait diiRcile de démêler laquelle des deux a donné naissaîice à l'autre; et il est évident qu'elles doivent se soutenir ou tomber ensemble. Mais si toutes nos connaissances ne sont pas acquises comme le veut la théorie ; si la comparaison des idées , et la perception de leurs convenances et de leurs disconvenances n'en soBt point les sources uniques, il y a bien de l'apparence que toutes nos facultés ne sont pas comprises dans la division proposée.

Prenons quelques-unes des opérations qui nous sont le plus familières, et voyons à laquelle des trois facultés uniques elles se rapportent. Je commence par la conscience. Je sais que je, pense, et c'est là de toutes mes connaissance la plus certaine : l'opération de mon esprit qui me donne cette connaissance certaine est^elle la simple appréhension? assurément non, puisque celle-ci n'afHrme

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ni ne nie : on ne dira pas non plus que c'est le raisonnement qui m'apprend que je pense; il fautdonc que ce soit lejuge- «etit , c'est-à-dire la comparaison de deux idées , et la perception dé leur convenance. Mais quelles sont ici les idées comparées ? sans doute l'idée de moi-même , et l'idée de la pensée ; car elles forment les termes de la proposition je pense; ainsi , j'ai d'abord l'idée de moi-même, ensuite l'idée de la pensée; puis en comparant ces deux idées, je découvre que je pense.

Que tout homme capable de réfléchir jnge par luimême si c^est par une semblable opération que lui vient la conviction qu'il pense ? pour moi il m'est évident que je ne l'ai point acquise de cette manière ; et j'en conclus , ou que les actes de la oonscience ne sont pas des jugements , ou que le jugement est mal défini , qi;i|md on a dit qu'il consiste à percevoir la convenance ou la disconvenance de deux idées.

La perception d'un objet par les sens est une autre opération de l'enfcendejnent : cette opération est-elle une simple tippréhension , un jugement, ou un raisonnement? Ce n'est pas une simple appréhension , car je suis persua<lé de l'existence de l'objet , autant que si elle m'était démontrée par un beau raisonciement; ce n'est pas un jugement, si par-là il faut entendre la comparaison des idées , et la perception de leurs conyena^ce§ ei de leurs disconvenances; et ce n'est pas davantage un raisonnement , puisque ceux qui ne peuvent raisonner peuvent cependant percevoir.

Il ne serait pas moins difficile de classer la mémoire dans la division proposée.

En général , il n'y a pas de source d'erreurs plus féconde dans cette branche de la philosophie , que les divi-

«ions qu'on prend pour complètes , et qui ne le sont pas. Bien peu d'esprits sotit capables d'embrasser d'un même coup d'oeil tout un ordre de faits , et cependant il le fau- <lrait pour former Une division parfaite ; toujours quelque <:hose échappe au philosophe ; et pour que la chose oubliée rentre dans sa division , il faut qu'elle devienne ce que la nature ne l'a jiamàis fafite. Cette faute est si commune parmi les philosophes , que si l'on veut se sauver de l'erreur , on doit tenir pour suspectes toutes les divisions, de quelque crédit qu'elles jouissent ^ surtout si elles sont fondées sur une théorie douteuse. Dans un sujet imparfaitement connu , nous ne devons point prétendre à des divisions parfaites, niais laisser place à toutes les additions et -à tous les- changements futurs que pourra sug* gérer le progrès dès connaissances.

Je ne donnerai donc pas une énumération complète des facultés de l'entendement humain ; j'indiquerai seulement celles que je me propose d'examiner, et les voici : . 1® Les. facultés que nous devons à nos sens extérieurs; 2*^ la mémoire; 3® la <îonception ; 4** la faculté d'ana^ lyser les objets complexes et de combiner ceux qui sont simples ; 5*^ le jugement; 6^ le raisonnement; 7** le goût^ 8** la perception morale ; 9® la conscience.

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