‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 15 sur 77 · DES ORGANES DES SENS · texte numérisé non relu

DES ORGANES DES SENS

De toutes les opérations, de l'esprit , la per(ieption des objets extérieurs est celle qui se répète le plus souvent. Les sens atteignent toute leur perfection ,• même dans l'enfance, quand nos autres facultés ne sont pas encore éveillées. Ils nous sont communs, avec les animaux , et nous présentent les ol;)jets sur lesquels s'exercent le plus fréquemment nos autres facultés. Nou& trouvons qu'il est facile d'étudier leurs opérations ; et parce que ces opérations nous sont familières, nous appliquons les noms qui leur appartiennent aux facultés qui nous semblent avoir quelque rapport avec elles. Toutes ces raisons exigent que nous les considérions les premières.

La perception des objets extérieurs est le principal anneau de cette chaîne mystérieuse qui unit le monde matériel au monde intellectuel; nous trouverons dans cette opération bien des choses inexplicables; seules, elles suffiront pour nous convaincre que nous ne connaissons qu'une bien faible partie de notre nature, et qu'une parfaite intelligence de nos facultés intellectuelles,

çt de la manière dont elles opèrent, est au-dessus de la portée de notre entendement.

Dans la perception, les objets extérieurs font sur les organes des sens, sur les nerfs et sur le cerveau, des impressions qui , en vertu des lois de notre nature , sont suivies de certaines opérations de l'esprit. On est sujet à confondre ces deux choses; mais elles doivent être soigneusement distinguées. Quelques philosophes ont supposé, sans fondement, que les impressions faites sur les organes sont la cause efficiente de la perception ; d'autres, avec aussi jpeu de raison , ont admis que l'esprit reçoit des impressions semblables à celles qui sont faites' sur les organes. Ces méprises en ont occasioné beaucoup d'autres. Les fausses notions , aveuglément adoptées sur les sens, ont conduit à de fausses notions sur d'autres facultés qtf on leur a assimilées. Plusieurs facultés importantes de l'esprit ont été appelées sens internes , d'après une ressemblance «upposée avec les sens externes; c'est ainsi que dans ces derniers temps on a dit : le sens de la beauté y le sens de V harmonie , le sens moral; et les erreurs dans lesquelles on était tombé relativement aux sens externes ont conduit à des erreurs semblables relativement à ces facultés transformées en sens internes. Il est donc Je quelqu'importance, même pour les autres parties de la philosophie de l'esprit humain , de se former des notions exactes sur les sens externes.

Afin d'y parvenir, nous commencerons par quelques observations sur les organes des sens , et sur 1 es impressions que les objets font sur ces organes , ainsi que sur les nerfs et le cerveau.

Nous ne percevons les objets extérieurs qu'au moyen de certains organes corporels que la divinité nous a donnés pour cette fin. L'Être suprême, qui nous a donné

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l'existence f et qui nous a placés au milieu de ce monde , nous a pourvus de facultés convenables à la situation et au rang qu'il nous avait assignés dans la création. Il nous a donné la faculté de percevoir une foule d'objets autour de nous, le soleil^ ta lune et les étoiles, la terre et la mer , et une multitude d'animaux , de végétaux et de corps inanimés. Mais notre faculté de percevoir ces objets est limitée de différentes manières* Elle est particulièrement assujétie aux organes des sens , sans lesquels nous ne saurions percevoir aucun objet extérieur ; ainsi , nous ne pouvons voir sans yeux , ni entendre sans oreilles. Non -seulement ces orgafifs nous sont nécessaires; mais il faut encore qu'ils soient sains et dans leur état naturel : plusieurs maladies des yeux produisent une cécité absolue; d'autres affaiblissent la vision^ sans la détruire touta-fait; et l'on peut en dire autant des organes des autres sens.

Tout le monde sait si bien cela par expérience, qu'il est inutile d'en donner des preuves. Mais observons que nous ne le savons que par expérience, et que nous n'en pouvons donner d'autre raison, sinon que telle fut la volonté du Créateur. Personne ne peut prouver qu'il eût été impossible àrEtre suprême de nous donner la faculté de percevoir les objets extérieurs sans organes ou par des organes tout différents. Nous avons lieu de croire> que quand nous dépo- ' sons ces corps grossiers et tous les organes qui leur appartiennent, nos facultés perceptives , au lieu d'être détruites ou affaiblies, n'en ont que plus de force et d'étendue; nous avons lieu de croire que l'Être suprême lui-même perçoit tout d'une manière beaucoup pluà parfaite que nous, sans organes corporels ; nous avons lieu de croire enfin qu'il y a dans la création d'autres êtnes doués de facultés de perception plus pàrfeites et plus étendues que les nô-

très , et qui s'exercent cependant sans Tintermédiaire d'aucun de ces organes., qui nous sont nécessaires.

Nous ne devons donc pas conclure que les organes corporels soient de leur nature nécessaires à la percep*» tion ; il y a plus d'apparence que Dieu a voulu que notre faculté de percevoir fût limitée et circonscrite de telle sorte par les organes , que nous ne percevions les objets que d'une certaine manière , et dans des circonstances déterminées.

Un homtne enfermé dans une chambre obscure et qui ne pourrait rien voir qu'à travers un petit trou pratiqué dans le volet d'une fenêtre , sufiposerait-il que le trou est la cause de la vision , et qu'il est impossible de voir autrement? peut-être bien, s'il n'avait pas vu en sa vied'upe autre manière ; mais sa supposition -serait fausse et mal fondée. Il verrait, parce que Dieu lui aurait donné le pouvoir de voir ; et il ne verrait qu'à travers ce petit trou , parce que sa faculté de voir se trouverait limitée par les obstacles qui , de tous les autres côtés , intercepteraient son action.

Il faut encore prendre garde de ne point confondre lès organes de la perception avec l'être qui perçoit. La perception est l'acte d'un être qui perçoit : l'œil n'est pas ce qui voit; c'est seulement l'organe par lequel nous voyons ; l'oreille n'est pas ce qui entend , mais l'organe par lequel nous entendons , et ainsi du reste.

On rie peut voir les satellites de Jupiter qu'au moyen d'un télescope. En concluons-nous que c'est le télescope qui voit ces satellites ? nullement : une telle conclusion serait absurde. Il n'est pas moins absurde de supposer que c'est l'œil qui voit , ou l'oreille qui entend. Le télescope est un organe artificiel de la vue , mais il ne voit pas; l'œil est un organe naturel de la vue; mais l'organe naturel ne voit pas plus que l'organe artificiel.

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L'œil est une machine admirablement construite pour réfracter les rayons lumineux , et former sur la rétine une image distincte des objets; mais il ne voit ni.l'objet, ni Timage. Il peut former une image après qu'il a été arraché de la tête , mais aucune vision n'en résulte. Même quand il est à sa place , et parfaitement sain , il est bien connu qu'une obstruction dans le nerf optique empêche la vision, quoique l'œil ait exactement rempli toutes ses fonctions. S'il était nécessaire d'en dire davantage sur un point si ^évident , nous pourrions ajouter , que, s'il était vrai que la faculté de voir fût dans l'œil , celle d'entendre dans l'oreille, etc. , il s'ensuivrait que le principe pensant, que^ j'appelle moi^ est multiple et non pas un ; ce qui est contraire à la conviction irrésistible de tous les hommes. Quand je dis , je ix)is y f entends^ je touche , je me souviens , cela implique que c'est un seul et même moi qui exécute toutes ces opérations \ et comme il serait absurde de dire que ma mémoire, l'imagination d'une autre personne, et la raison d'une troisième forment un seul être intelligent, il serait également absurde de dire qu'une portion de matière qui vdit, une autre qui entend , et une troisième qui touche , peuvent former un seul et même être qui perçoit. Ces vérités ne sont pas nouvelles; elles se sont présentées aux penseurs de toutes les époques. Cicéron , dans ses Tusculanes , les a exprimées très-nettement. On peut , si on le désire, recourir au passage '.

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