I . Par esvrit , nous enteodonç ce qui dans l'homme
'JtO ESSAI I. CHAPITRE I.
pense, se souvient, raisonne , veut. L'essence des esprits et celle des corps nous sont inconnues. Nous connaissons certaines propriétés des uns et certaines opérations des autres , et c'est par là seulement que nous pouvons les définir, ou plutôt les décrire. Nous définissons le corps , ce qui est étendu, solide, mobile, divisible; de même nous disons que l'esprit est ce qui pense. Nous avons la conscience que nous pensons, et que nous formons un très-grand nombre de pensées différentes: ainsi nous nous souvenons ^ nous délibérons, nous voulons, nous aimons, nous haïssons , etc. : la nature nous apprend à rapporter toute cette variété de pensées à un seul principe intérieur ; et c'est ce principe que nous appelons esprit ^ ou ame.
2. Par opérations de l'esprit , nous entendons les différentes riianières de penser dont nous avons conscience.
Il est digne de remarque que toujours et dans toutes les langues, les différentes manières de penser ont reçu le nom à^ opérations ^ ou quelqu'autrè équivalent. Nous attribuons au corps diverses propriétés ^ mais point d'o pérations proprement dites. Il est étendu , divisible , mo- • bile, inerte; il reste dans l'état oîi on le met; tout changement dans son état est l'eflFet de quelque force qui agit sur lui, et ce changement est exactement proportionné à la force agissante, et daçs la direction précise de cette force; telles sont les propriétés générales de la matière, et ces propriétés ne sont point des opérations. Au contraire, elles impliquent toutes un sujet inerte et sans vie, qui ne se meut que comme il est mu, et qui n'agit que parce qu'on agit sur lui.
Mais l'esprit est un être vivant et actif de sa nature. Tout ce que nous en savons implique la vie et une énergie spontanée ; ^t la raison qui fait appeler opércUions
EXPLICATION DES MOTS. Il
toutes ses manières de penser, c'est que dans toutes, ou dans presque toutes, il n'est point passif comme le corps, mais réellement et véritablement actif.
A toutes les époques et daps toutes les langues, les différents modes de la pensée ont été exprimés par des mots d'une signification active, tels que regarder j écouter, raisonner, vouloir et autres semblables. Il semble donc que c'est le sentiment naturel du genre humain , que l'esprit est actif dans ses différentes manières de penser, et que c^est pour cela qu'on les a appelées opérations , et qu'on les a exprimées par des verbes actifs.
On peut demander quelle confiance mérite cette opinion naturelle ? Ne saurait-elle être une erreur vulgaire ? Assurément les philosophes qui expriment ces doutes ont le droit d'être entendus; cependant, jusqu'à ce qu'on ait prouvé que Tesprit n*est pas actif dans la pensée, mais purement passif, on doit suivre le langage ordinaire eu parlant de ses opérations, et ne pas le remplacer par une phraséologie inventée par les philosophes et qui implique qu'il est passif.
3. Les mots poui^oirs y facultés, souvent employés en parlant de l'esprit , n'ont pas besoin d'une longue explication. Toute opération suppose un poui^oir dans l'être qui agit, car supposer qu'une chose agisse , sans avoir le pouvoir d'agir , c'est une absurdité manifeste. Mais il n'y en a pas à supposer qu'un être ait la faculté d'agir , et qu'il n'agisse pas; ainsi j'ai le pouvoir de marcher, quand je suis assis, ou de parler, quand je garde le silence. Toute opération implique donc pouvoir , mais le pouvoir n'implique pas nécessairement l'opération.
£n parlant de l'esprit , les mots poui^oir et /acuité sont souvent employés comme expressions synonymes ; mais comme il y a le plus souvent, entre les synonymes , quel-
a 2 ESSAI I. CHAPITRE I.
que nuance qui mérite d'être remarquée , je crois que le moi faculté s'applique plus spécialement à ceux des pouvoirs de l'esprit qui sont primitifs et naturels, et qui font partie de sa constitution. Il y a d'autres ppuvoirs acquis par l'usage , l'exercice et l'étude y que nous n'appelons i^diS facultés y maLh habitudes. Il faut qu'il y ait dans la constitution de l'esprit quelque disposition qui nous rende capables de contracter une habitude ; cette disposition est ce qu'on appelle communément capacité '.
4. On lit souvent dans les. écrits des philosophes que certaines choses sont dans r esprit ou en nous^ et d'autres hors de l'esprit ou hors de nous. Les facultés et les opérations de l'esprit sont des choses en nous y et en général on regarde comme étant en nous ou dans F esprit tout, ce dont l'esprit est le sujet. Il est évident qu'il y a des choses qui ne peuvent exister sans un suj.et auquel elles appartiennent, et dont elles sont.les attributs : ainsi, la couleur ne peut exister que dans une chose colorée, la figure^ que dans une chose figurée, la pensée que dans quelque chose qui pense , la sagesse et la vertu que dans un être sage et vertueux. Quand donc nous parlons de choses en nous ou dans V esprit , nous entendons par là les choses dont l'esprit est le sujet» Excepté l'esprit lui-même et les choses dans l'esprit , toutes les autres sont appelées extérieures. H faut donc se souvenir que cette distinction
X II résulte de ce paragraphe, aÎDsi qtie de Tadoption dans tout le cours de Vouvrage dii josApowers^ pour désigner ce que nous appelons en iiVDiaà&facidiis, que Tauteur considère le mot powers comme ayant une signification générale ^ qui le rend plus propre, dans la langue anglaise, que le moi faculties, à représenter en même temps les deux espèces de facultés qu'il a distinguées, savoir r celles qui sont primitives et celles qui son! acquises. Comme Texpression pou-voîrs de l esprit est peu usitée en fran^is , et que celle de /âcuZfftr de Vame est au contraire consacrée , nous avons constamment , dans le cours de Touvrage > adopté cette dernière. Cette substitution ne nous a paru présenter aucun incoo* vénient. ( Note du Traducteur. )
ïiXPLICATrorf DES MOTS. ^3
, entre les choses dans Vesprit ou en nous et les choses extérieures ou hors de nous^ n'a pas pour but d'indiquer le lieu , mais le sujet des choses dont on parle.
L'expression dans Vesprù ou dans Vame est quelquefois employée dans un sens figuré qu'il suffit d'indiquer pour qu'on ne s'y trompe pas; on dit : ./e n* avais pas cela dans T esprit ^ pour dire, je ne songeais pas à cela. Par cette figure , nous substituons la cliose à la pensée de la chose , et en ce sens les choses extérieures sont dans l'esprit aussi souvent qu'elles deviennent l'objet de la pensée.
S. Penser est le mot qui renferme, de la manière la plus générale , toutes les opérations de l'esprit ;. on le comprend si bien qu'il n'a pas besoin de définition.
Percevoir^ se souvenir^ avoir la conscience ou le sentiment intérieur d'une chose , la concevoir ou l'zmaginer^ sont des termes communs aux pliilosophes et au vulgaire. Ils expriment différentes opérations de l'esprit qui sont distinguées dans toutes les langues et par tous les hommes qui réfléchissent. Je tâcherai de les employer dans leur acception la plus commune et la plus propre, et je pense qu'il serait difficile d'en donner une rigoureuse définition. Mais comme quelques philosophes se sont permis de les employer dans une acception toutà^fait impropre, au point de corrompre la langue, et de confondre des choses que le genre humain avait toujours distinguées , je ferai quelques observations, sûr leur signification , afin de prévenir toute équivoque et toute confusion dans l'usage que j'en ferai.
6. i^ Le mot percevoir ne s'applique jamais aux choses de l'existence desquelles nous n'avons pas la pleine conviction : je puis concevoir ou imaginer une montagne d'or, un cheval aile ; mais personne ne dit ({vC'À perçoit
ces êtres imaginaires : la perception se distingue par là de la œnception ou de Vimagination.^ a** La perception ne s applique qu'aux objets extérieurs, et non point à ceux qui sont dans l'esprit; si je souffre, je ne dis pas que je perçois la douleur, mais que je la sens^ que y en ai conscience ; par là, la perception se distingue de la co/iscience. 3° L'objet immédiat de la perception est toujours une chose présente , jamais une chose passée ; nous nous soutenons de ce qui est passée nous ne \e percevons pas. Je puis àire ^ ]e perçois j ou je vd aperçois que telle personne a eu la petite vérole ; mais cette phrase est figurée, bien que la figure soit tellement familière que nous ne la remarquons pas ; elle signifie que je perçois sur la figure de cette personne des traces qui prouvent qu'elle a eu la petite vérole : nous disons que nous percevons la chose signifiée , alors même que nous ne percevons que le signe. Mais quand le mot perception est employé dans son sens propre et sans métaphore , il ne s'applique jamais aux choses passées, et par là laperception se distingue du souvenir. En un mot, la perception est , à proprement parler, la connaissance que nous avons des objets extérieurs par nos sens. Mais comme c'est une sorte d'évidence très-claire et très-convaincante , le mot s'applique souvent par analogie à l'évidence de la raison ou du témoignage, quand ellp est claire et convaincante. La perception des objets extérieurs par nos sens est une opération de l'esprit d'une nature particulière', et elle doit avoir un nom qui lui soit propre : elle en a un en effet dans toutes les langues. Dans la nôtre il n'y a pas de mot qui l'ex:prime avec plus de justesse que celui àe perception. Voir^ entendre ^ sentir^ goiker^ toucher , sont les opérations particulières de chacun de nos sens ; percevoir exprime ce qui est commun à tous.
EXPLICATION DES MOTS. a 5
Nous ne nous serions point arrêtés à ce mot, si sa signification naturelle n'avait été pervertie dans les écrits des philosophes; car ailleurs , il ne présente aucune obscurité. Quoique Hume ne soit pas le seul qui se soit rendu coupable de cet abus , je pense que c'est lui qui l'a poussé le plus loin. La première phrase de son Traité de la nature humaine est ainsi conçue : t< Toutes les perceptions de l'esprit humain se résolvent en deux espèces , que j'ap.pellerai impressions et idées, »I1 ajoute, un peu plus bas, que sous le nom Ôl impressions , il comprend toutes nos sensations , toutes nos passions , et toutes nos émotions. N'est-on pas surpris d'apprendre ici que nos passions et nos émotions sont des perceptions ? je ne crois pas qu'ayant lui aucun écrivain anglais ait donné le nom de perception à aucune passion ou émotion. Ainsi, quand un homme est en colère , nous devons dire qu'il a la perception de la colère ; quand il aime; , qu'il a la perception de Tamour. Hume parle souvent aussi Aes perceptions de la mémoire , des perceptions de l'imagination ; il pourrait tout aussi bien parler de Vouie de la vue , ou de \ odorat du toucher 'y car assurément Fouie ne diffère pas plus de la vue, ou l'odorat du toucher, que la perception ne diffère de la mémoire ou de l'imagination. *
7. Conscience est un mot employé parles philosophes pour exprimer la connaissance immédiate que nous avons de nos pensées, de nos résolutions actuelles, et en général de toutes les opérations présentes denôtre esprit. Il s'ensuit d'abord que les choses présentes sont les seules dont nous ayons conscience : appliquer ce mot aux choses passées, ce serait confondre la conscience avec la mémoire; il faut ensuite observer Q^a\foir conscience ne peut se dire que de ce qui est dans notre esprit, et non des choses extérieures: ce serait parler improprement que de dire qu'on a con-
1ï6 ESSAI I, CHAPITRE I.
science de la table qui est devant soi: on la perçoit^ ou la voit; on n*eii a pas conscience. Comme la conscience, qui nous fait connaître les opérations de notre esprit , est ime faculté différente de la faculté par laquelle nous percevons les objets extérieurs , et comme ces deux facultés différentes ont deux noms différents dans notre langue et, je crois , dans toutes les langues , il est du devoir du philosophe de conserver soigneusement cette distinction, et* de ne jamais confondre des choses si diverses dans leur nature.
8. Les mots concei^oir, imaginer^ j ordinairement employés comme synonymes dans notre langue, expriment ce queleslogiciens appellent une ^///?/7/e appréhension. C'est une opération de l'espri t différeette de toutes celles dont nous avons déjà parlé. Quelle que soit la chose que nous percevions, dont nous nous souvenions, ou dont nous ayons conscience, nous sommes complètement convaincus de iîon existence; mais nous pouvons concei^oir, imaginer^ des choses qui n'ont point de réalité et que nous croyons fermement n'en pas avoir. Ce qui n'a jamais existé ne peut être l'objet de la mémoire ; ce qui n'existe point à présent ne peut être l'objet de la perception ni de la conscience; mais on peut conceifoir des choses qui n'existent pas ou qui n'ont jamais existé. Chacun sait qu'il est aussi facile d'imaginer un cheval ailé, ou un centaure, qu'il l'est d'imaginer un cheval ou un homme. Remarquons donc que les mots concevoir ^imaginer y expriment dans leur sens propre un acte de l'esprit qui n'implique ni jugement ni croyance: c'est un acte de l'esprit qui ne nie rien , qui
> L*auteur ajoute ici un troisième mot, apprehending , dont Téqui valent n'a jias en français la même signification , excepté dans Texpression sdiolastique rappelée dans le texle^ ( Note du Traducteur. )
EXPLICA.TIOW DES MOTS. ^7
n'affirme rien, et qui, par conséquent , ne saurait être ni vrai , ni faux.
Il est cependant bon d'observer que , bien que le senç philosophique de ces mots soit rigoureux , nous ne hissons pas de nous en servir dans les relations ordinaires de la vie pour exprimer des opinions et des jugements. Ainsi nous disons: ce J'imagine qu'il en est ainsi; je ne conçois pas que cela soit vrai.» Ici imaginer y conce^^oir^ c'est croire. Les mots concevoir^ imaginer^ ont donc deux significations , et sont employés pour exprimer deux opérations de l'esprit, que l'on ne doit jamais confondre-: quelquefois ils expriment une simple appréiiension qui n'implique point du tout jugement ; quelquefois ils'êxpriment un jugement ou une opinion. La manière de les construire fait en grande partie disparaître l'équivoque. Quand ils expriment une' j/wp& ^^^reAc«^/o«, ils sont ordinairement suivis d'un nom qui désigne l'objet conçu; mais quand ils expriment une opinion ou un jugement, ils sont suivis d'uù verbe. « J'imagipe, je conçois une pyramide : » voilà la simple appréhension qui n'implique aucun jugement. «J'imagine que les pyramides. d'Egypte sontlesmonuments les plus anciens de l'art: yt voilà un jugement. Quand ce& mots sont employés dans le dernier sens, la chose conçue est toujours une proposition, parce qu'un jugement ne peut être exprimé que par une propositiou. Quand ils sont employés dans le premier sens , la chose conçue n'est point une proposition , mais un simple nom comme une pyramide^ un obélisque. Observons cependant qu'une proposition peut être simplement conçue sans que nous portions aucun jugement sur sa vérité ou sa fausseté : car autre chose est de concevoir le sens d'une proposition, autre chose de la juger vraie ou fausse.
Quoique cette distinction entre la simple appréhensiosb
nS KSSAI I. CHAPITRE I.
et le jugement soit parfaitement évidente pour tout homme qui réfléchit avec attention sur ce qui se passe en lui-même , et qu'il soit nécessaire , en traitant des facultés de l'esprit, de ne jamais la perdre de vue, dans le cours ordinaire de la vie, il est rarement nécessaire de la respecter scrupuleusement. Aussi , trouvons-nous dans Tusage familier de toutes les langues les mots qui expriment l'une de ces opérations fréquemment appliqués à l'autre. Penser, supposer, imaginer, concevoir, sont les mots dont nous nous servons pour exprimer ia simple appréhension , et tous sont fréquemment employés pour exprimer un jugement. Les affaires ordinaires de la vie , pour lesquelles le langage est fait , ont rarement à souffrir de cette double acception; mais elle a trompé les philosophes qui ont traité des opérations de l'esprit, et elle ne cessera de le faire tant qu'ils ne distingueront pas les deux significations que prennent ces mots dans des occasions différentes.
9. Il est de la nature de la plupart des opérations de l'esprit d'être toujours dirigées vers quelque objet auquel elles s'appliquent. Il faut que celui qui perçoit perçoive quelque chose; et ce qu'il perçoit s'appelle V objet de sa perception : percevoir sans quelqu'objet de perception est une chose impossible. L'esprit qui perçoit, l'objet perçu, et l'opération par laquelle il est perçu sont des choses différentes, et que toutes les langues distinguent. Dans cette proposition : « Je vois , ou je perçois la lune. » Je e$t la personne ou l'esprit ; le verbe actif voir est son opération, et la fo/ze l'objet de cette opération. Il en est de même de presque toutes les autres opérations de l'esprit ; dans toutes les langues , ces opérations sont exprimées par des verbes actifs transitifs ; et nous savons que dans toutes, ces verbes demandent une' personne ou une chose
EXPLfCATfOiy DES MOTS, 2 g
qui soit l'agent de l'action y puis , un nom qui en soit l'objet; d'où il suit q[ue tous les hommes, et ceux qui ont inventé le langage, et ceux qui s'en servent avec intelligence, ont .distingué ces trois choses comme parfaitement différentes y savoir: les opérations de l'esprit qui sont exprimées par des verbes actifs , l'esprit lui-même qui est le nominatif de ces verbes^ et l'objet qui en est le régime.
Il n'aurait pas été nécessaire d'insister sur une distinction aussi claire , si quelques systèmes de philosophie n'avaient confondu ce que personne ne confond. Le système de Hume en particulier détruit toute distinction entre les opérations de l'ame et les objets. Quand il parle des idées de la mémoire, des idées de l'imagination, et des idées des sens , il est souvent impossible de démêler s'il entend par ces idées les opérations de l'esprit , ou les choses qui sont l'objet de ces opérations. Et véritablement, d'après son système, elles ne diffèrent point les unes des autres.
Un philosophe a le droit sans doute de sonder ces distinctions, qui se rencontrent dans toutes les langues; et s'il montre qu'elles ne sont pas fondées sur la nature des choses, s'il indique le préjugé universel qui les a introduites , il faut alors lès imputer à une erreur vulgaire que la philosophie doit redresser. Mais quand de primeabord, et sans aucune preuvç, il prend pour accordé, que les distinctions consacrées dans toutes les langues n'ont aucun fondement dans la nature; c'est assurément traiter avec un trop leste dédain le sens commun du genre humain. Quand nous allons à l'école des philosophes , nous ne devons pas oublier d'y porter avec nous la vieille lumière du sens commun , et de nous en servir pour ju-^ ger la nouvelle lumière que les philosophes nous com-
3o ESSAI I. CHAPITRE I.
niuniquent: que, si Ton nous demande de mettre de côté Tancienne lumière, afin de pouvoir suivre la nouvelle, c'est une raison pour nous tenir sur nos gardes. Il peut y avoir des distinctions réelles, nécessaires à constater en philosophie , et que le langage ordinaire a négligées parce qu'elles n'importent pas dans les affaires ordinaires de la vie; mais je ne crois pas qu'il existe d'exemple d'une distinction consacrée dans toutes les langues , et sans fondement dans la nature.
I Q. Le mot idée est si équivoque de sa nature, et se rencontre si fréquemment dans les écrits des philosophes modernes qui ont traité de l'esprit, qu'il réclame quelques observations. Ce mot, dans leurs ouvrages , a deux sens principaux, l'un populaire et l'autre philosophique.
i^ Dans la langue vulgaire, idée signifie la même chose, (lue notion y conception: avoir l'idée d'une chose, c'est la concevoir; en avoir une idée nette, c'est la concevoir nettement; n'en avoir aucune idée, c'est ne point la concevoir du tout. Nous avons déjà observé que la conception a toujours été considérée comme un acte , ou comme une opération de l'esprit, et que toutes les langues l'ont exprimée par des verbes actifs. Quand donc nous employons cette locution ai^oir r idée on une idée j dans le sens vulgaire, elle signifie précisément ce que nous avons coutume d'exprimer par les verbes actifs, concet^oir, ou imaginer.'En ce sens, personne ne peut douter qu'il n'ait des idées : car celui qui doute, pense; et penser, c'est avoir des idées.
De même que 1 e s mois concevoir et imaginer expriment quelquefois un jugement, comme nous l'avons remarqué plus haut; de même, dans la langue vulgaire, le mot idée a quelquefois le sens d'opinion : ainsi nous disons : les idées d Aristote , les idées dÈpicure. Cette acception
EXPUCATIOW DES MOTS. 3l
est plus familière à la langue française qu'à l'anglaise; cependant les bons auteurs et Locke lui-même l'ont admise '.
2° Dans la langue philosophique, le mot idée ne signifie point la, pensée, la conception, mais l'objet quelconque de la pensée. « Les idées , selon Locke , ne sont autre chose que les objets immédiats de l'esprit, lorsqu'il pense ^. » Mais les philosophes ne s'entendent point sur la nature de ces objets de la pensée , appelés idées , et ils les expliquent de tant de manières , que l'histoire des idées à fourni à l'Allemand Brucker la matière d'un ouvrage considérable.
Le plus ancien système que nous ayons sur les idées, est celui que Platon a exposé dans plusieurs de ses dialogues, et dont beaucoup d'écrivains anciens et modernes lui attribuent l'invention. Mais il est certain que Platon l'avait emprunté, aussi bien que le mot même d'idée, à l'école de Pythagore. Il nous reste un traité de Timée de Locres, philosophe pythagoricien, sur Tame du monde, dans lequel nous trouvons la substance de la doctrine de Platon sur les idées. Selon ces philosophes, il existe des formes ou types éternels , incréés ,. immuables , d'après lesquels la Divinité a modelé la matière éternelle et formé tout ce qui existe. Ils admettaient trois premiers principes des choses, i° une matière éternelle , dont toutes les choses sont composées; a® des formes ou idées éternelles et immatérielles , sur le type desquelles elles ont été conformées ; 3° une cause efficiente qui est Dieu et qui les modela. L'esprit de l'homme, pour s'élever à la contemplation des idées éternelles , doit subir une certaine purification, et se détacher des choses sensibles.
1 Nous supprimons ici quelques détails sur Tinutilité du mot idea eu anglais qui ne s'appliquent point au mot icféeen français. (Note du Traducteur,)
» Avanf-propos , p. 5.
' ' « :-,r--ac 2^'*^'* *^'»«« -^ -i-'c^» >,> **^^ sens
^**» ou 'il ^ . .
la nature de ces ooj^" 7 ,1 " „ièrM , <l»e ' "■',,„ -° ils les expliquent de tant d. ma» ,^ „,,;,„ d un „u
vrage considérable. , ,„ sur les idées
£e plus ancien système qne»oJ .^„,, j^ ^^
est celui que Platon « "^°''.^„i„, anciens et „,„
d,alog„es, et dont V.e»,-°3.^rMais i' »■ «f^™. dcrnes lui attribuent 1 mveni ^^, ^5,„j j.^.
Platonl'avait emprunte anssimj^^ ^__ ^^^.j. j^ ^. à l'école de PylliBgore. 11 »""■ ^^^ ,,3,„j J^ „j,
do Ij)cres,pbilosopbe Py"'^"' , ' ce de la doctrine de dans lequel »™^"°°™° „ J° hilosophcs, il existe d» rlaton sur les idées. Se » ces p. J„„,i,|^ j.,^ iormes ou tjpes éternels, .nc'^s „^^j^
ln.„.,ol. l. T>l„;nité a modèle la maiieie ^ ^
aios pn«eieriiciic , Jnot ï^^" formes on idée «*'"
iqne
■serve.
jétenni-
nent elles
par les or-
3a ESSAI I.— CHAPITRE I.
Ces idées sont le seul objet de la science; les objets des sens étant dans un flux perpétuel , il est impossible qu'ils deviennent la matière d'aucune véritable connaissance.
Les philosophes de l'école d'Alexandrie , qu'on appelle Jes derniers Platordciens , modifièrent le système des anciens Platonibiens sur la question des idées éternelles; ils soutinrent qu'elles ne sont pas un principe distinct de Dieu , mais qu'elles sont les conceptions des choses dans son intelligence , la nature et l'essence de toutes choses lui étant parfaitement connues de toute éternité.
On doit observer que les Pythagoriciens , et les anciens aussi bien que les nouveaux Platoniciens, n'ont pas fait des idées éternelles les objets des s^ns , mais seulement de la science et d'une contemplation abstraite ; et c'est en quoi l'ancien système des idées éternelles diffère du système moderne du père Mallebranche. Celui-ci suppose avec les autres philosophes modernes que nous ne percevons point immédiatement les choses extérieures , mais seulement leurs idées; mais il pense en même temps que les idées, au moyen desquelles nous percevons le monde extérieur , sont celles de Dieu lui-même , dans l'esprit de qui les idées de toutes les choses passées , présentes et futures , doivent avoir existé de toute éternité. Dieu étant sans cesse et intimement présent à notre esprit^ nous manifeste autant d'idées qu'il le juge convenable , selon certaines lois qu'il a établies : et c'est dans ces idées que nous voyons , comme dans un miroir, tout ce que nous percevons du monde extérieur.
Voilà donc trois systèmes, selon lesquels les idées, qui sont les objets immédiats de la connaissance humaine , sont éternelles , immuables , et préexistantes aux choses qu'elles représentent. Il y a d'autres systèmes qui , en admettant également les idées comme les objets immédiats
de tontes nos pensées , font ces idées postérieures aux choses qu'elles représentent et émanées d'elles. Nous dirons quelques mots de ces systèmes ; mais comme tous sont sortis successivement de l'ancien système des Péripatéticiens ^ il est nécessaire de commencer par celui-ci.
Aristote enseignait que tous les objets de la pensée entrent d'abord par les sens; mais comme les sens ne peuvent recevoir les objets matériels eux-mêmes , ils n'en reçoivent que les espèces , c'est-à-dire les images ou formes, dépouillées de toute matière : c'est ainsi que la cire reçoit l'empreinte du cachet, sans aucune partie de la matière qui le compose. Ces images où formes imprimées dans nos sens se nomment espèces sensibles : elles sont , à ce premier degré , les objets de la partie sensitive de l'ame. Là, divers pouvoirs intérieurs s'en emparent , les raffinent et Ifis spiritual isent; elles deviennent alors les objets de la mémoire et de .l'imagination , puis ensuite ceux de l'entendement pur. Quand elles sont les objets de la mémoire et de l'imagination , elles prennent le nom d! images proprement dites, (poLyrAG-fM^rct; quand un dernier travail les a dépouillées de ce qu'elles ont de particulier et qu'elles sont devenues par-là ob/ets de la science, on les appelle espèces intelligibles ; de sorte que tout objet immédiat des sens , de la njémoire , de l'imagination , ou du raisonnement, est une image quelconque dans l'esprit.
IjCS sectateurs d' Aristote, et particulièrement lesScliolastiques, ont fait de grandes additions à cette théorie^ additions que son auteur avait entrevues et qu^il indique lui-même brièvement et avec une apparence de réserve. Ils se sont livrés à de grandes recherches , pour déterminer, et la nature des espèces sensibles , et comment elles émanent des corps, et comment elles entrent par les or-